Âgé de 16 ans, un jeune catholique de Baie-Saint-Paul est l’un des derniers artisans au Québec à perpétuer un art en voie de disparition : la fabrication d’Enfants Jésus de cire.
utre Djordan Bissonnette, seules une moniale rédemptoristine, avec qui il collabore, et madame Sylvette Chanel à Montréal maîtrisent ce savoir-faire ancestral, né en France au Moyen Âge et arrivé en Nouvelle-France en 1639 avec les Augustines et les Ursulines.
« Je peux dire que je suis le seul qui en fais encore toute l’année, pour tout le monde. La première année, j’en ai vendu entre 200 et 250. L’an dernier, autour de 300 ou 400. Et maintenant, depuis le mois de janvier, j’ai des dizaines de demandes de réparation et de commandes. »
Pincement au cœur
Pour Djordan, tout a commencé lorsqu’il reçut en cadeau un petit Jésus de cire en mauvais état. « J’ai eu un pincement au cœur de le voir avec des doigts manquants, des cheveux arrachés. » Il commence alors à s’intéresser au processus de fabrication de ces Enfants Jésus, admirant les religieuses qui les créent depuis des centaines d’années.
C’est ainsi qu’il approche les Recluses missionnaires à Montréal. Une religieuse âgée lui transmet son savoir-faire pendant une semaine, au terme de laquelle elle donne à Djordan le matériel nécessaire en lui disant qu’il avait le talent et qu’avec le temps, ça porterait ses fruits. « Puis, pendant un an, j’ai fait des tests, j’ai cherché mon style, comment j’allais faire les yeux… Un an à apprendre les techniques par cœur. J’avais 13-14 ans. »
Selon la taille du Jésus, cela peut prendre de deux jours à trois semaines pour en fabriquer un. Chez lui, à Baie-Saint-Paul, Djordan précise que je suis le premier journaliste à visiter son atelier. Il me montre avec enthousiasme les yeux de verre, qui coûtent très cher, ses moules, des Jésus de cire de différentes tailles, de vrais cheveux, ses outils... et ses statues.
Un véritable musée
Car Djordan Bissonnette ne fabrique pas que des Jésus de cire. Il est aussi restaurateur d’objets religieux. Des gens de partout lui en envoient pour qu’il les répare. « Voir un objet religieux en mauvais état, je n’aime pas ça. » Quand il en voit un abîmé au Village des valeurs, il n’hésite pas à l’acheter, le répare et l’offre à l’église ou à qui le veut, donnant ainsi à l’objet une nouvelle vie.
Cadres, statues, crucifix, icônes, l’atelier de Djordan est un véritable musée. « J’ai reçu beaucoup de cadeaux, j’ai visité de nombreuses communautés religieuses au Québec, comme les Antoniennes de Marie, les Sœurs du Bon-Conseil... Les deux patrons de mon atelier sont saint Joseph, patron des artisans, et saint Antoine de Padoue, parce que ça m’arrive souvent d’égarer un outil ! »
Sainte Bernadette l’inspire. « Parce que même si les gens ne la croyaient pas, elle, elle n’a pas cessé de croire. Je trouve que c’est d’actualité; en tant que croyants, nous sommes confrontés au scepticisme, mais moi, je continue de croire, comme elle quand elle a eu l’apparition de la Vierge. »
Fier de ce qu’il fait
La foi de Djordan ne lui a pas été transmise, par sa famille ni par personne d’autre. « Ç'a toujours été en moi, c’est venu tout seul, comme un appel du bon Dieu. » Contrairement à la plupart des ados de sa génération, il n’est pas très techno. Ce qu’il sait de la religion, il l’a appris dans les livres, qu’il a souvent trouvés dans des vide-greniers ou au Village des valeurs.
L’art de Djordan fait souvent l’objet de moqueries de la part des jeunes de son âge, mais il n’en a cure. « Des personnes s’amusaient à republier sur les réseaux sociaux, pour en rire, la vidéo que j’ai faite pour les Augustines, mais ça ne m’atteint pas. Moi, ce que les autres pensent… Je suis super fier de ce que je fais ! »
Le jeune Charlevoisien vit sa foi à la paroisse Saint-François-d’Assise, dont Baie-Saint-Paul fait partie. Certaines valeurs chrétiennes lui tiennent particulièrement à cœur, comme la charité, raison pour laquelle il fait du bénévolat et trouve important d’aider les autres. « J’ai pour mon dire : là où est charité, là est Dieu. »

La confection d’un Enfant Jésus de cire peut prendre entre deux jours et trois semaines.
La fabrication d’Enfants Jésus est une autre façon de vivre sa foi.
« Oui, c’est un art, mais pour moi, c’est plus une prière. Ça me rapproche du Seigneur quand je les fabrique. Chaque fois que j’en termine un, ça me rappelle la Nativité. Je pense à la joie qui entourera cet Enfant Jésus. Souvent en les fabriquant, j’écoute le chapelet à Lourdes, je trouve ça très apaisant. »
Un futur moine ?
Son avenir, Djordan le voit comme moine dans un monastère de sa région, au sein d’une communauté qui privilégie le travail manuel. Il pourrait ainsi continuer à fabriquer des Enfants Jésus, mais aussi à restaurer des objets religieux, tels les crucifix, les statues de plâtre, la broderie des nappes d’autel. Enfant, il était déjà très manuel.
Sa famille est au courant de son aspiration à la vie monastique et n'y voit pas d'objection. « Ils sont contents pour moi. »
Les matériaux nécessaires à la confection des Jésus de cire sont difficiles à trouver et très onéreux. La cire, par exemple, se vend à fort prix. Plutôt que d’acheter de la cire synthétique blanche, Djordan préfère la vraie cire d’abeille, 100% québécoise, provenant de la région de Sorel-Tracy. Mais la cire naturelle est jaune : il doit donc la faire blanchir au soleil pendant un an, pour éviter de se retrouver avec des Jésus au teint jaunâtre.

Djordan Bissonnette dans son atelier, en train de friser des cheveux naturels.
La mission de Djordan
Passionné, il a en sa possession des moules très anciens. « Ce sont de très, très beaux moules. Ils avaient accès dans ce temps-là à des produits qu’on n’a plus aujourd’hui, comme le carbonate de plomb, le plomb précipité, le spermaceti, le mercure, la poudre d’amiante… Ces produits sont trop toxiques de nos jours. Je fabrique de bons moules, mais ceux de cette époque n’ont pas la même couleur, ni la même texture. »
Djordan se dit perfectionniste. Au lieu de se contenter de faire deux petits points bleus pour les yeux sur un Jésus de trois pouces, il prend sa lampe-loupe, ses lunettes grossissantes, des pinceaux si fins qu’on en voit à peine les poils et met le temps qu’il faut pour dessiner une pupille, mettre du rose dans le coin de l’œil, un reflet de lumière blanc sur l’iris, pour faire un œil réaliste.
« C’est l’image du Seigneur. Je veux le faire le plus beau possible, qu’il en soit fier. Ma mission, c’est de faire entrer l’Enfant Jésus dans les foyers. »
Les Enfants Jésus de cire de Djordan Bissonnette sont vendus à la boutique du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap.
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