entrevue01A

Réjean Bernier

Le 3 mars dernier, Mgr Paul-André Durocher, archevêque de Gatineau, était l'heureux invité à la grand-messe du dimanche soir, l'émission Tout le monde en parle (TLEMP). Appelé à commenter le récent sommet sur les abus sexuels tenu au Vatican, la controverse s'annonçait… Mgr Durocher nous révèle les coulisses d'une entrevue qui a confondu les pronostics.

Quelle fut votre réaction en recevant l’invitation?

Négative! TLMEP est très populaire et l’Église, comme institution, ne jouit pas d’un préjugé favorable. N’étant pas en direct, l’entrevue serait découpée au montage. J’hésitais vraiment. Après des échanges, j’y ai vu l’occasion de rappeler l’évolution dans l’Église au Canada depuis 30 ans en matière d’abus sexuels. 

Durant l’entrevue, vous n’affichiez pas une posture défensive, était-ce réfléchi?

En 2002, à mon installation comme évêque à Cornwall, des gens frustrés par la lenteur des procédures judiciaires manifestaient devant la cathédrale. Je suis allé les rencontrer et les ai écoutés calmement, en reconnaissant leur sentiment. Alors quand Guy-A. m’a demandé : «Comprenez-vous que des gens aient perdu confiance envers l’Église?», j’ai spontanément répondu : «Ça ébranle MA confiance. Faut que ça change!» Depuis 17 ans, j’ai rencontré des gens ayant perdu la foi, des amis ont quitté l’Église à cause de leur frustration. Ce n’était donc pas une stratégie médiatique, c’était vraiment mon attitude. 

Vous paraissiez en paix!

Ma sœur m’a conseillé ceci : «Paul-André, quand tu t’assoiras dans le studio, fais une petite croix sur ta place, dis-toi que l’Esprit Saint est déjà ici. Puis, ouvre-toi à l’Esprit, laisse parler ton cœur.» C’est peut-être le meilleur conseil que j’ai reçu. Gêné de faire un signe de croix devant la caméra, j’en ai fait un sur ma cuisse en me disant : «Seigneur, tu es ici, alors je peux être en paix.» 

Questionné sur la gestion des pulsions, votre non-verbal parlait. Pourquoi un tel sourire?

Parce que le sujet méritait davantage de temps. Avant moi, une monologuiste présentait ses spectacles abordant la sexualité d’une façon un peu osée. Puis là, j’étais questionné sur ma chasteté! Ça m’apparaissait loufoque. Que dire alors? «Je discute de cela avec mon directeur spirituel»? Il m’aurait fallu expliquer ce qu’est un directeur spirituel. Finalement, j’ai répliqué à Dany: «Veux-tu que je me confesse à toi? » Les gens ont ri, comprenant que les prêtres sont humains. Puis Guy-A. a ajouté : « Ça ne doit pas être facile? » J’ai précisé : «Pas facile pour les gens appelés au célibat, ni pour les gens mariés. Certains ne réussissent pas à vivre la fidélité.» J’avais aussi évoqué l’accompagnement psychologique reçu au séminaire pour travailler la question de la maturité psychosexuelle. Pour eux, ça semblait nouveau. Ce segment n’a pas été gardé, je crois. 

Le pape a évoqué Satan pour parler des abus. Vous avez expliqué que Satan, c’est le mal incarné. Spontanément, Dany a signifié sa compréhension en reformulant : «C’est comme la mascotte du mal.»

J’ai trouvé ça brillant de sa part. Depuis qu’il a affirmé cela, j’ai quelquefois repris son expression. 

Cet exemple ne rappelle-t-il pas l’urgence de vulgariser notre langage?
Tout corps formé autour d’une tradition de réflexion a son propre langage. Les scientifiques peinent aussi à communiquer leur propos avec le monde. L’Église a une tradition linguistique puisée dans la Bible, un texte de plus de 2000 ans rédigé dans une autre culture. On le voit quand Jésus parle du sang versé pour l’alliance, personne ne comprend. Pour Jean-Paul II, la nouvelle évangélisation sera nouvelle dans son langage, son ardeur et ses méthodes. On répète continuellement des clichés religieux sans se demander : «Mais qu’est-ce que ça veut dire?» Par exemple : «Jésus sauve.» De quoi nous sauve-t-il exactement? Même un prédicateur chevronné se retrouve embêté par cette question-là. 

Comment ça s’est passé après l’enregistrement de l’émission?

Lors d’une pause, Guy-A. m’a demandé de le suivre. Il m’a remercié et s’est dit fier de l’entrevue. On s’est dirigé au grand salon. Nous étions tous ensemble. J’ai pu échanger avec Georges Laraque. On riait, c’était très amical. J’ai alors indiqué que je resterais pour la fin de l’émission, même si j’avais d’abord prévenu que je quitterais à cause d’un léger problème de santé. Avec l’adrénaline, j’étais disposé à demeurer pour écouter notamment Catherine Perrin. Avant l’émission, elle m’avait parlé de son clavecin et moi de mon background en opéra. J’ai ensuite appris qu’en restant, je donnais de la crédibilité à mes paroles. Partir aurait apparu comme une négation de la présence que je venais d’avoir en studio. L’enregistrement terminé, Guy-A. m’a dit: «On va manger au restaurant, venez-vous Monseigneur?» J’ai répondu : «Mon Dieu, j’aimerais ça, mais pour être honnête, je me sens trop fatigué.» Il a ajouté : «Ben, ce sera pour une prochaine fois!» Je sentais sa sincérité. 

Bien avant nos discours, ne communique-t-on pas l’Évangile par notre manière d’être?

Comme chrétien, je suis convaincu de l’Évangile comme chemin de bonheur, d’autres non. Je n’ai pas à gagner une bataille d’arguments avec eux. Saint Pierre affirme : «Soyez prêts à donner la raison de votre espérance et faites-le avec douceur.» J’ai d’abord à comprendre pourquoi j’espère. Ensuite, l’expliquer aux autres de façon compréhensible et surtout avec douceur. Après, à la grâce de Dieu! 

Concernant l’évangélisation, Paul VI soulignait: «Regardez tel croyant au cœur du monde qui a une joie qui étonne et une espérance qui surprend simplement par sa manière d’être. Un jour, on lui demandera “Pourquoi es-tu comme ça?”» 

Aux JMJ de Panama, les évêques québécois aimaient se retrouver le soir pour une bière. Nous voyant, d’autres évêques disaient: «Regardez comment les évêques du Québec sont joyeux!» Si les gens pouvaient voir notre joie de vivre ! S’ils savaient les tours pendables que peut jouer le cardinal Lacroix! J’aime lui rappeler que son humour est rafraichissant. Ça vaut bien des discours! 

Que retenez-vous de cette expérience?
Accepter malgré la peur. L’Évangile dit : «Ils vont vous traîner devant les tribunaux, ne vous inquiétez pas pour ce que vous direz, l’Esprit Saint vous inspirera les bonnes paroles.» Les tribunaux d’aujourd’hui ne sont pas ceux de la justice, mais de l’opinion populaire. Toutefois, l’Esprit habite le cœur des gens, le cœur de Guy-A., de Dany, des auditeurs présents. À nous d’y être simplement attentifs et de le laisser parler à nos cœurs.