ÉDITORIAL par Stéphane Gaudet, rédacteur en chef

Être un fardeau

Editorial03La scène se passe dans une fête de famille. Une grand-maman déclare : «Moi, si je tombe malade au point où je dois dépendre des autres, je demanderai la piqûre pour “partir”.» Sa fille approuve : «Ouain, surtout que moi, je suis fille unique, je serais toute seule pour m’occuper de toi...» 

L’ex-maire du Plateau-Mont-Royal Luc Ferrandez posait la question suivante récemment : «Pourrions-nous, pour des raisons environnementales, sociales et économiques, décider que nous voulons recevoir l’aide à mourir pour ne pas constituer un fardeau pour notre famille et la société en général?» 

On en est là. 

Quatre ans après l’entrée en vigueur de lois encadrant l’aide médicale à mourir (AMM) au Québec et au Canada, on y élargit déjà l’accès. Un jugement rendu le 11 septembre dernier par la Cour supérieure du Québec déclare inconstitutionnels le critère de «fin de vie» de la loi québécoise et celui de «mort naturelle raisonnablement prévisible» du Code criminel fédéral, les considérant trop restrictifs. Nous n’en sommes pas encore à offrir à tous la mort sur demande, les autres critères restreignant l’accès subsistent. Pour le moment. Mais jusqu’où irons-nous? 

Je crains que l’élargissement de l’AMM aux personnes qui ne sont pas mourantes fasse en sorte que certains malades, handicapés et aînés se sentent poussés à y recourir de peur d’être un fardeau. On le sait, souvent, les personnes qui expriment le souhait de mourir veulent plutôt cesser de souffrir. Demander la mort par crainte de devenir un fardeau pour les proches me semble du même ordre: la personne ne souhaite pas vraiment cesser de vivre. 

Je n’aime pas qu’on parle de mourir «dans la dignité»; je crois que les personnes dépendantes de soins sont aussi dignes que les personnes dites autonomes. Et personnellement, je crois que je ne peux pas m’enlever la vie que Dieu m’a donnée, que ce n’est pas à moi de décider du jour et de l’heure de ma mort. Toutefois, je ne peux exiger des autres qu’ils partagent mes croyances, surtout pas les personnes souffrantes ou atteintes de maladies incurables. 

Je suis croyant, certes, mais aussi un citoyen. Si je ne dois pas imposer mes croyances à la société, ai-je le droit, comme citoyen, de m’inquiéter des conséquences possibles de cet élargissement de l’AMM et de ceux qui suivront probablement? De craindre l’avènement, peut-être pas si lointain, d’une société où les personnes âgées, malades ou handicapées demandent la mort parce qu'elles sont vues comme un fardeau et se sentent indignes de vivre? 

À Pâques, nous célébrons la vie qui triomphe de la mort. La Résurrection est source de joie! Tout de même, je ne peux m’empêcher de songer ces temps-ci, justement, à la vie, à la mort, à mon propre vieillissement. Et d’être préoccupé par le type de société qui résulterait d’un changement radical de notre rapport à la vie (jusqu’ici sacrée) et à la mort. À suivre. 

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