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Gabrielle Lavallée

« Je suis vraiment heureuse maintenant » 

 

entrevue01Stéphane Gaudet

On se souvient de son histoire : Gabrielle Lavallée a fui la secte de Roch Thériault, dit Moïse, en août 1989 après que celui-ci lui eut amputé le bras droit. Aujourd'hui, c'est une femme lumineuse qui donne des conférences aux jeunes pour leur parler d'estime de soi, sans cacher sa foi.

Devant un petit groupe d’élèves de l’école secondaire Avenues-Nouvelles de Trois-Rivières, Gabrielle Lavallée affirme d’emblée : «Si on n’est pas bien dans sa peau au départ, à cause de difficultés familiales ou amoureuses, on peut se faire berner par un beau parleur.» C’est ce qui lui est arrivé. Douzième de treize enfants d’une famille très pauvre de La Baie au Saguenay, un milieu où régnait la violence physique et psychologique, victime d’inceste à l’âge de 4 ans, elle se dit «handicapée» depuis sa naissance, «amputée» d’elle-même. 

Être reconnu et aimé

Elle quitte la maison à l’âge de 17 ans. «Moi, depuis que je suis jeune, je recherche la vérité. En majuscules et en lettres d’or, rien de moins! C’est pourquoi j’ai beaucoup voyagé, pour chercher des réponses à mes questions existentielles. Je ne savais pas qui j’étais ni ce que je faisais ici. Tout est une question d’être reconnu et aimé, les deux vont de pair. Si on n’a pas été reconnu par nos parents, il y a un vide, et on voudra le combler. Parfois à n’importe quel prix.» 

entrevue02Elle devient infirmière et travaille à Chicoutimi, à Montréal, à Paris... Sa vie professionnelle est instable. À 21 ans, elle vit un échec sentimental. «Tout ce que je touchais ne marchait pas.» La jeune Gabrielle ne s’aime pas, n’a pas confiance en elle. Dépendante affective, elle ne vit que par et pour le regard de l’autre et se perd dans des amours fusionnels. Elle reconnaît avoir été l’artisane de son malheur : «Mon pire ennemi a été moi, j’ai créé moi-même mon enfer.» 

Elle abandonne sa carrière d’infirmière pour se livrer à une vie sexuelle débridée et à la consommation de drogue. Elle sait qu’elle ne va pas bien, mais est incapable de cerner le problème. 

Le danger des sectes

Lors d’un événement à l’été 1977, elle sent le regard pénétrant bleu acier d’un homme sur elle. C’est Roch Thériault, qu’elle décrit encore aujourd’hui comme un homme au «charisme incroyable». Il l’hypnotise, elle est envoûtée. Avec son besoin jamais assouvi d’être reconnue et aimée, Gabrielle constitue une proie blessée vite repérée par le prédateur. «Ces gens connaissent leur pouvoir de séduction et s’en servent, ils sont de fins psychologues.» 

On connaît la suite. L’automne de la même année, elle entre dans la petite communauté que Thériault a formée à Sainte-Marie-de-Beauce. Le groupe déménage l’année suivante à Paspébiac, puis en Ontario. Elle en fera partie jusqu’à sa fuite, le 14 août 1989. Avec tout ce que Roch «Moïse» Thériault lui a fait vivre, à elle et aux autres membres du groupe – malnutrition, dépersonnalisation, isolement, terreur, violence –, elle croit que d’avoir conservé son équilibre mental tient du miracle. 

entrevue03Les sectes comme celle fondée et dirigée par Thériault ne sont pas de l’histoire ancienne. Selon madame Lavallée, il existerait de nos jours au moins 1000 sectes et mouvements à tendance sectaire au Québec seulement. Lors des conférences qu’elle donne aux jeunes, elle leur explique que «quand c’est trop beau pour être vrai, c’est là qu’il faut justement se poser des questions. Si on ne promet que du positif, le bonheur parfait, ça ne se peut pas, ce n’est pas ça la vraie vie.» 

Dans une secte, explique-t-elle, un maître impose son idéologie et s’impose lui-même, on doit l’aduler. Une secte part toujours d’un seul individu. Il cherche à isoler ses disciples des autres, c’est-à-dire de tous ceux qui ne partagent pas sa vérité, qui est LA vérité. Aussi, dans une secte, la hiérarchie interne est très forte : il y a la garde rapprochée du maître, qui est choyée, et les autres, souvent traités en esclaves. 

Le soir où Thériault lui empale la main, elle sait qu’elle va vivre un martyre et se sent incapable de surmonter cette épreuve. «J’ai alors pensé à Dieu. Dans mon for intérieur, je lui ai dit: “Si tu existes, viens à mon secours.” C’est là que j’ai eu réponse à toutes mes questions existentielles. J’ai rencontré Dieu. Une rencontre fulgurante.» Si bien que quelques heures plus tard, quand Thériault décide de lui amputer le bras, elle baigne dans un état de béatitude, dans la lumière de l’amour divin. Elle ne ressent aucune douleur, aucune peur. « Je me suis sentie aimée pour la première fois. » Pour décrire ce qu’elle a alors vécu, elle cite son psaume préféré, le 22 : « Même si je suis dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi.»

Gabrielle Lavallée ne croyait plus à l’Église catholique. « Je lui en voulais de m’avoir transmis une image défigurée de Dieu. Je trouvais terrible qu’on oblige une femme malade à avoir un 13e enfant... » Mais en 2004, elle fait une prise de conscience. « Qui m’avait parlé de Dieu pour la première fois? C’était l’Église. J’ai fait la part des choses et j’ai commencé un cheminement de réconciliation au Centre Notre-Dame-de- la-Salette à Chicoutimi. Grâce à Marie, je me suis réconciliée avec l’Église. » 

Marie qui console

La Vierge Marie est très importante dans sa foi. «C’est elle qui m’a amenée à Jésus. Elle me réconforte, me console, joue le rôle que ma mère n’a pas joué. Je peux lui faire confiance. Elle, elle a énormément souffert. Elle est en mesure de comprendre la profondeur de nos blessures. » 

C’est à cette époque que Gabrielle Lavallée fait la connaissance du fondateur du Centre Notre-Dame-de-la-Salette, celui qui allait devenir son mari, l’animateur de pastorale Michel Marcotte. Elle a épousé «un homme de Dieu, un vrai cette fois-ci». Son mariage prouve selon elle que la vie nous offre toujours une seconde chance, qu’on peut toujours commencer à vivre d’une façon différente, «plus enrichissante, plus accomplie». 

Elle est régulièrement invitée par les écoles secondaires du Québec pour rencontrer les jeunes. «Mon but est de leur faire découvrir qu’ils peuvent se faire confiance, qu’ils ont tout en eux pour être heureux. Et quand ils traversent des épreuves, qu’ils sont dotés d’une boîte à outils pour se réparer.» Elle insiste sur l’importance de suivre au besoin une thérapie et sur les vertus de l’écriture. 

Elle constate que beaucoup de jeunes de nos jours vivent dans milieu familial dysfonctionnel. «L’amour, c’est tellement important. On apprend à aimer dans sa famille. Si on n’apprend pas à aimer, on n’apprend pas à s’aimer et on est désarmé pour rencontrer la bonne personne dans sa vie, qui va pouvoir être un bon partenaire. Pas quelqu’un avec qui on va se fusionner.»

Le pardon nécessaire 

Au sortir de toutes les épreuves qu’elle a traversées, Gabrielle Lavallée s’est dit : «Je suis en vie, alors je vais la vivre heureuse.» C’est pourquoi elle a pardonné à son bourreau, qui devait mourir en prison, tué par un codétenu en 2011. «Sans le pardon, impossible de guérir. Le pardon nous libère de nos liens. J’ai même prié pour sa conversion.» 

Elle trouve aussi très bénéfique d’être capable de rire de soi. Le Dieu de compréhension et de compassion infinies auquel elle croit est aussi un Dieu très drôle. «Il a beaucoup d’humour!» Elle-même fait couramment des blagues sur son handicap.

Elle rayonne quand, en guise de conclusion à sa conférence aux élèves de l’école Avenues-Nouvelles, elle leur confie : «Je suis vraiment heureuse maintenant». Capable de faire encore confiance aux humains en général et aux hommes en particulier malgré l’enfer qu’elle a vécu, la Gabrielle Lavallée d’aujourd’hui témoigne que la vie est plus forte que le mal et que le bien peut triompher de tout.