La Bible, un livre de vie

Isenmann VeroniqueVéronique Isenmann est une théologienne suisse. Elle est également formatrice d'adultes et informaticienne. Son parcours de théologienne l'amène à étudier les textes de la Bible de manière à faire découvrir de nouvelles dimensions chez les personnages qui habitent le livre sacré. La Bible est un livre ouvert qui parle aux hommes et aux femmes de toutes les époques. Les histoires qu'elle renferme ne doivent pas aujourd'hui nous laisser indifférents. Ces documents sont des pages de vie qu'il faut continuer d'étudier et de méditer.

Véronique Isenmann est une théologienne suisse. Elle est également formatrice d'adultes et informaticienne. Son parcours de théologienne l'amène à étudier les textes de la Bible de manière à faire découvrir de nouvelles dimensions chez les personnages qui habitent le livre sacré. La Bible est un livre ouvert qui parle aux hommes et aux femmes de toutes les époques. Les histoires qu'elle renferme ne doivent pas aujourd'hui nous laisser indifférents. Ces documents sont des pages de vie qu'il faut continuer  d'étudier et de méditer.

Cette entrevue a été réalisée lors d'une visite de Véronique Isenmann à Montréal. Cette théologienne montre que la Bible est un livre de vie. « Le texte biblique éclaire et nourrit la vie, mais il ne donne pas de recette toute prête », écrit-elle en introduction à son livre La dame de sel publié aux Éditions Novalis en 2006. C'est pour cette raison qu'il faut l'étudier afin d'en découvrir toutes les saveurs.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC Vous avez écrit dans votre curriculum vitae que vous êtes théologienne et informaticienne. Quels liens faites-vous entre ces deux professions?

Véronique Isenmann −Je travaille avant tout à former des adultes. Je désire être une femme qui fait des relais. Je suis comme une sage-femme dans le sens où je permets aux autres d'aller plus loin dans la découverte de l'Écriture et de leur être profond. Je suis devenue informaticienne parce qu'il est difficile de gagner sa vie comme théologienne indépendante. J'ai été fascinée dès les débuts des années 1980 par les nouvelles techniques de communication. Je trouve que notre époque ressemble beaucoup à ce qui s'est passé lors de la Réforme de Luther avec l'imprimerie. Il me semblait que la théologienne que je suis ne pouvait pas laisser passer cela. J'ai travaillé durant vingt ans à former des personnes dans les entreprises afin qu'elles aient le goût d'utiliser avec intelligence ces instruments et qu'elles cessent d'en avoir peur. Je fais la même chose lorsque j'anime des ateliers bibliques. Je donne le goût à des gens de s'approcher de la Bible afin qu'ils n'en aient plus peur.

NDC – Vous avez été élevée dans la tradition protestante. Diriez-vous que cette tradition rapproche davantage de l'Écriture que la tradition catholique?

V. I. –Je viens d'une famille où mon père était Luthérien alors que la famille de ma mère est issue du protestantisme français réformé. J'ai été très jeune confrontée à la lecture de la Bible. D'autre part je constatais que mes camarades catholiques n'avaient pas de contacts avec l'Écriture. La Bible est pour les protestants la base de l'éducation religieuse. Nous avons appris par coeur des psaumes de même que des pages  du Premier Testament (Ancien Testament).

Je dirais que les choses ont changé avec le temps. Les protestants sont habitués de transmettre le texte biblique oralement. Cela est très intéressant mais on finit par penser qu'on connaît les textes et on ne retourne plus les lire. Je pense qu'il y a aujourd'hui tant chez les protestants que chez les catholiques un éloignement par rapport aux textes de la Bible.

La Bible hébraïque, c'est d'abord une histoire d'amour entre un peuple et son Dieu. C'est aussi toute l'histoire d'une relation au Tout Autre qui s'inscrit dans l'histoire à travers des lettres.


NDC – Vous dites que les textes bibliques nourrissent la vie. Pourtant, ce sont des textes très anciens...

V. I. – Je constate que la Bible contient des textes qui nous sont encore d'une grande actualité. Je prends un exemple concret. Nous faisons aujourd'hui face à un problème dans une société où le taux de divorce est élevé. Quel nom doit-on donner à l'enfant? Comment débattre de cette question sans d'abord se pencher sur ce qu'en dit la Bible? Nous en restons au plan émotionnel si on ne fait pas cette démarche. Les textes de la Bible nous enseignent qu'il faut un travail commun du père et de la mère lorsque vient le temps de donner un nom à l'enfant. Nous constatons que dans la Bible la femme donne la vie et l'homme donne le nom à l'enfant. Le masculin nomme et le féminin donne la vie. Je pense qu'il y a dans la société un déséquilibre si la femme donne la vie et donne aussi le nom à l'enfant. La femme devient toute puissante et le texte biblique nous parle constamment des dangers qui guettent le déséquilibre. La Bible envisage un équilibre dans les rôles. En ce sens le texte biblique nous engage à réfléchir sur les choix que nous avons à faire. Quel est le rôle joué par la mère? Quel rôle le père peut-il remplir? Le père a une relation avec son fils différente de celle que le fils a avec sa mère.

Cette réflexion est inspirée par un extrait du livre de la Genèse que nous retrouvons au chapitre 4. Ève dit : « J'ai fait un homme avec mon Dieu. » Ève est une mère très intrusive et omniprésente. Le masculin n'a pas sa place dans cette histoire. L'aîné des garçons, Abel, est surinvesti. Le deuxième, Caïn, n'a rien du tout. C'est donc normal que cela n'aille pas très bien entre les deux frères. Une vraie relation ne peut pas se construire avec le père puisque celui-ci ne parle pas et qu'il n'est pas présent. Nous savons tous que la relation entre les deux frères va mal se terminer. Il faut attendre que Seth, le troisième fils d'Adam et Ève, engendre un fils et lui donne un nom pour que les  choses changent.

 

« L'Écriture renferme une parole de Dieu qui s'intéresse 

à la vie concrète. La Bible nous dit que parler de Dieu 

c'est parler des humains en priorité. 

Rencontrer le visage de l'autre, c'est voir Dieu dans son visage. »

Photo : J. Martineau

 

NDC – La famille est au centre de vos réflexions...

V. I. – En effet car la Bible nous montre par là sa modernité. Je prends un autre exemple. Il y a cette famille extraordinaire formée d'Isaac, Rébecca, Ésaü et Jacob. Isaac a failli être sacrifié par son père Abraham à un âge où il était conscient de ce qui lui arrivait. Il pouvait dialoguer avec son père. Plus tard, il se marie avec Rébecca et deux enfants viennent au monde. Le plus vieux se nomme Ésaü. Il est fort et viril. Il y avait aussi Jacob qui est considéré comme le petit garçon à sa maman. Nous constatons que le père a son chouchou et la mère le sien. Cela se passe ainsi dans beaucoup de familles encore aujourd'hui. La Bible ne condamne pas ce comportement car c'est dans l'ordre des choses. Cela aide à déculpabiliser l'attitude de certains parents.

L'histoire nous dit qu'Isaac est aveugle et il ne voit pas ce qui se passe avec ses fils. Il ne les reconnaît pas. C'est un père absent qui ne prend pas sa place et qui ne parle pas. Il n'est même pas capable de reconnaître ses fils en les tâtant... Sa femme prend trop de place. Il y a un déséquilibre entre les deux et cela va encore mal se terminer. Les deux frères devront attendre d'être devant la tombe de leur  père pour se réconcilier.

Ce texte est d'une grande modernité. Il y a toujours dans les familles des rôles qui sont confus. Il y a souvent un enfant qui est plus masculin et un autre qui est moins viril. Comment doit-on agir? La Bible nous dit de faire attention si l'un des deux parents est aveugle et qu'il ne prend pas sa place. Il y a des risques que le féminin prenne toute la place. Je remarque aussi que dans d'autres textes c'est le féminin qui est effacé. L'Écriture renferme une parole de Dieu qui s'intéresse à la vie concrète. La Bible nous dit que parler de Dieu c'est parler des humains en priorité. Rencontrer le visage de l'autre, c'est voir Dieu dans son visage.

NDC – Certains récits sont violents. Pourquoi sont-ils là?

V. I. – Je dis d'abord que la Bible prend en compte la réalité complète de l'être humain. Les récits ne sont pas épurés de manière à ne rendre compte que de situations parfaites. Nous ne retrouvons pas dans la Bible des vies de saints. La vie des hommes et des femmes est racontée dans sa complexité. La violence est inscrite dans la vie et il n'y a pas de raisons de ne pas en parler.

Je constate que la violence est inscrite au coeur même de la vie. Donner naissance à un enfant est un acte violent. Cela fait mal. Le sang coule. Ce n'est pas anodin de venir au monde. La violence est là dès le début de la création. Le livre de la Genèse ne dit pas comment la violence est arrivée mais elle prend acte du fait que la violence est là. La Bible ne nous dit pas non plus pourquoi Dieu tolère la violence. Tout ce que je sais c'est que la Bible nous décrit des scènes où la violence est mortifère alors qu'à d'autres moments elle a des côtés vivifiants. La violence en soi n'est pas bonne ni mauvaise, c'est l'usage qu'on en fait qui va faire qu'elle va être bonne ou condamnable.

NDC – Pourquoi dites-vous qu'il est important de lire et de prier la Bible en communauté?

V. I. – Le texte de la Bible est né de manière communautaire. Ce n'est pas monsieur x qui a écrit tel ou tel texte. C'est la communauté qui a dit : « Voilà ce que nous sommes. » On parle du canon des Écritures. Nous savons bien qu'un canon est un chant à plusieurs voix. L'Écriture est née de toutes ces voix. Il y a dans la Bible des récits qui sont racontés sous plusieurs angles tout en donnant des points de vue différents. Nous avons de la difficulté aujourd'hui avec ces textes parce que nous voulons qu'il y ait une seule vérité qui soit simple. Cette multiplicité de versions pour un événement permet de dire ce que l'on croit, de révéler les valeurs fondamentales et de voir ce vers quoi on s'en va. Cela veut aussi dire qu'il est bon d'étudier seul le texte biblique, mais c'est encore mieux de le faire à plusieurs.

Ce n'est pas évident de lire le texte de la Bible tout seul dans son coin. Cette lecture demande  de la connaissance. Il est bon de se mettre à plusieurs pour réfléchir à la portée d'un texte. Les pages de la Bible rejoignent nos expériences de vie et il faut avoir un guide pour pouvoir nous aider dans cette démarche. Nous renouons dans le partage communautaire avec les différents sens que le texte nous livre.

NDC – Les récits bibliques ne cessent de nous parler de la vie et de sa complexité. Ce message est-il encore entendu?

V. I. –  Presque toutes les grandes figures du Premier Testament sont complexes. Prenez l'exemple de Sara, la femme d'Abraham. Elle n'a pas d'enfant. Le texte laisse sous-entendre toute sa souffrance et sa frustration. Elle est avancée en âge mais elle n'a pas perdu le désir d'enfanter. Elle entend l'annonce qu'elle va donner naissance. Elle y croit! Elle n'y croit pas! Cela la fait rigoler. Ce problème n'est-il pas actuel pour plusieurs femmes?

Sara met Isaac au monde et son attitude change après cette naissance. Elle avait offert à son mari sa servante pour qu'il ait un enfant. Elle avait adopté cet enfant né d'une mère étrangère en l'accueillant sur ses genoux. Par la suite, elle est devenue jalouse. N'est-ce pas là un problème lié aux mères porteuses! Quels sont les rapports qui existent entre l'enfant naturel et celui qui a été adopté? La Bible nous parle de cette femme qu'on admire beaucoup mais qui est pleine de jalousie et d'envie. Il s'agit d'une femme vraiment complexe.

Nous rencontrons une situation similaire chez le roi David. C'est un berger qui devient un grand roi. C'est un amateur de femmes. Il gouverne bien et tout le monde l'admire. Ce grand homme fait des gaffes. Il fait tuer son rival pour pouvoir avoir sa femme. C'est un homme compliqué et pourtant nous sommes indulgents face à lui. Est-ce qu'on le serait autant face au voisin qui trompe sa femme? La Bible nous montre des personnages qui ne sont pas complètement noirs ni complètement blancs. Ils sont faits de zones d'ombre. La Bible nous apprend que l'autre en face de soi n'est ni complètement bon ni complètement mauvais mais qu'il y a en chacun du bon et du mauvais et qu'il faut vivre avec cette réalité.

NDC – Comment lire convenablement la Bible?

V. I. – D'abord, il ne faut pas utiliser une seule traduction. Les différentes traductions indiquent parfois des différences entre les textes et cela montre que la traduction d'un verset particulier n'est pas facile. Cette comparaison entre les traductions nous aide quelquefois à mieux comprendre le texte. On peut aussi comparer lorsque cela est possible entre différentes langues. Je prends l'exemple du livre de la Genèse où il est écrit en français que Dieu créa l'homme. Les versions anglaises et allemandes indiquent plutôt que Dieu créa l'humain. On peut aussi se doter d'outils simples comme des cartes et différents commentaires. Mais l'important est d'entreprendre ce travail à plusieurs afin de profiter de l'éclairage des autres.