Les divorcés remariés : une seconde chance à l'amour

Provencher NormandLa situation des divorcés remariés fait couler beaucoup d’encre dans les discussions théologiques. Plus encore, elle suscite des questions dans le peuple de Dieu. L’an dernier, la diffusion, dans les pages de  la revue Notre-Dame du Cap, d’un simple communiqué du Vatican rappelant l’indissolubilité du mariage a provoqué la réaction de quelques lecteurs qui nous ont fait parvenir des propos très articulés sur la pertinence de changer quelque chose dans la législation de l’Église. C’est dire qu’il y a malaise en la demeure.

Normand Provencher o.m.i., théologien à l’Université Saint-Paul à Ottawa, réfléchit depuis longtemps à cette question. Il en arrive à la conclusion que l’Église doit changer son approche face à la situation des divorcés remariés qui se voient refuser l’accès aux sacrements. Nous l’avons rencontré à son bureau pour qu’il nous explique le cheminement de sa pensée. Sa pensée est présentée dans le livre qu’il vient d’écrire et qui a pour titre : Une place à partentière, Éditions Novalis, 2007, 174 pages.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC- Est-il difficile d’écrire un livre sur la situation des divorcés remariés dans l’Église?

Normand Provencher – J’ai réalisé un projet assez ambitieux d’autant plus que ma position de fond n’est pas celle de l’enseignement officiel de l’Église. C’est un peu embêtant pour un théologien catholique d’avancer un point de vue qui ne va pas dans le sens de la position que présente le pape Benoît XVI dans l’exhortation post-synodale qu’il vient de publier à la suite du synode sur l’Eucharistie qui s’est déroulé à Rome en octobre 2006.

Ce travail a été difficile mais j’ai été poussé à le faire parce que je rencontre souvent dans mon travail des divorcés remariés. De plus, je suis toujours impressionné de les voir s’engager dans leur paroisse. Un jour, le curé d’une grosse paroisse  m’a dit : « J’enlève le trois quart des personnes engagées dans la paroisse si je refuse la participation active des divorcés remariés. » C’est à partir de telles considérations que l’écriture de ce livre a été rendue possible. J’avais abordé cette situation il y a 25 ans lorsque j’ai adressé la parole à des canonistes qui étaient réunis en congrès à Québec.

Je me devais aussi d’écrire ce livre pour les divorcés remariés parce qu’ils vivent des choses très difficiles. Je n’ai pas rencontré de personnes qui ont mis fin à leur mariage par pur plaisir. D’autre part, j’ai très souvent constaté que la seconde union fonctionnait bien et que les couples voulaient donner une éducation chrétienne à leurs enfants. J’ai déjà vécu une expérience qui m’a marqué. Une personne divorcée remariée est venue me demander si elle pouvait communier puisque c’était la première communion de sa fille. Je trouvais cela malheureux. Une autre raison m’a poussé à écrire ce livre. J’ai étudié la question et je me suis aperçu que l’enseignement de l’Église sur cette situation a beaucoup évolué depuis le XIXe siècle.

NDC- Expliquez-nous le sens de cette évolution?

N. P. – Il faut savoir que le pape Léon XIII disait que les divorcés remariés vivaient comme dans « un abominable concubinage ». Les divorcés remariés n’avaient pas le droit à des funérailles catholiques. C’est seulement en 1973 que cette situation a pris fin suite aux pressions de Mgr Le Bourgeois, évêque du diocèse d’Autun en France. Cet évêque a beaucoup contribué à faire changer les mentalités face aux divorcés remariés au cours des années 1970.

Il y a eu aussi un autre moment important qui s’est déroulé en 1980. Il s’agit du synode sur la famille suivi par la publication par le pape Jean-Paul II de l’exhortationFamiliaris consortio. Le pape affirme que les divorcés remariés doivent participer à la vie de l’Église. Le pape dit nettement que l’Église doit offrir tous les moyens de salut qu’elle a à sa disposition. J’ai constaté que la porte s’était ouverte et j’ai mis le pied dedans sans l’enlever par la suite. C’est là que j’ai saisi l’originalité de ma recherche.

NDC – Quelle est cette originalité?

N. P. – Il faut bien connaître les raisons qui empêchent l’Église de reconnaître les divorcés remariés. L’Église enseigne qu’en brisant leur premier mariage les divorcés remariés sont infidèles à l’Alliance du Christ avec l’Église et de l’Église avec le Christ. Ils ne peuvent donc plus recevoir l’Eucharistie puisqu’ils ont brisé cette alliance par le divorce. La raison profonde réside là. C’est une raison que je qualifie de presque mystique.

Je pense qu’il faut faire appel à d’autres principes. Il me semble que l’Église est appelée à être sacrement de salut. En ce sens, je fais aussi appel à l’attitude de miséricorde de Jésus. En effet, Jésus a accueilli Zachée et la femme adultère. Il a mangé avec les pécheurs. Je considère aussi l’argument basé sur la longue expérience de miséricorde qui existe dans l’Église depuis des siècles. L’attitude de l’Église a changé sur bien des points au cours des siècles. Il faut penser que l’Église, durant les trois premiers siècles, n’accordait pas le remariage lors du décès de l’un des conjoints. Les gens étaient mariés pour toujours puisque l’on disait que la mort n’était qu’un passage. Elle a par la suite tenu compte des situations humaines et les seconds mariages ont été autorisés.

La présence des divorcés remariés dans nos communautés n’est pas sans nous questionner. Ils nous interpellent sur nos responsabilités et nous invitent à prendre au sérieux  nos valeurs chrétiennes. Ils nous disent beaucoup sur l’amour, le pardon et l’espérance.»

NDC – Vous faites aussi appel au principe de la conscience personnelle. En quoi consiste ce principe?

N. P. – J’ai en tête quelques cas concrets lorsque j’évoque la conscience personnelle. J’ai rencontré des couples remariés qui me disent qu’ils sont certains que le premier mariage n’était pas valide et que le second est un véritable mariage. Ils ne veulent pas entreprendre une démarche de nullité auprès de l’Église pour diverses raisons.  Une femme m’a raconté la situation suivante. Elle a été heureuse durant dix ans avec son premier mari. Une situation difficile est arrivée et il est parti avec une autre femme. Elle ne pouvait pas demeurer seule avec les enfants. Elle a recommencé avec un second conjoint. Elle croit en conscience qu’elle a fait le bon choix. Elle me disait : « Je recommence pour le mieux.»

Ces personnes me disent qu’ils sont en paix avec leur conscience. Jean-Paul II est revenu souvent sur le fait qu’il faut suivre sa conscience car c’est ce qu’il y a de plus précieux en nous. Il s’agit cependant d’une conscience éclairée. À mon avis, ces personnes reconnaissent leurs faiblesses et elles affirment qu’elles ont besoin de l’Eucharistie. Elles me disent que c’est bon pour elles  de communier. Cela ne veut pas dire que l’Eucharistie est pour eux un droit.

L’Église reconnaît la conscience; pourtant le pape Benoît XVI vient de nouveau de déclarer que les divorcés remariés ne peuvent pas recevoir l’Eucharistie. Ils le pourraient mais à condition de vivre ensemble comme frère et sœur. Cela n’a aucun bon sens. Comment peut-on vérifier l’état de leur vie sexuelle? Il y a à mon avis un mépris face à la sexualité comme expression de la tendresse entre un homme et une femme. Dans un sens tout ce que l’Église enseigne de beau dans le mariage ne peut plus être vécu par les divorcés remariés.

 

« Nous vivons tous, un jour ou l’autre, diverses expériences d’échec 

qui sont toujours des moments de déception et de souffrance. 

Il n’y a pas de bons échecs, mais pouvons-nous en faire un bon usage? »

Photo : J. Martineau

NDC – La tradition est différente chez les Orthodoxes où un second mariage est possible. Pourquoi?

N. P. –J’ai hésité beaucoup lorsque j’ai écrit dans mon livre que l’indissolubilité du mariage n’est pas un dogme. Il s’agit à mon avis d’une vérité mais pas d’un dogme absolu comme on le pense. Je maintiens cela en faisant un lien avec la tradition orientale. Nous avons avec les Orthodoxes à peu près la même théologie sur le mariage mais on n’interprète pas de la même manière les paroles de Jésus que l’on retrouve dans l’évangile de Matthieu. Les Orientaux ont partagé notre tradition durant 1000 ans car le schisme est survenu en 1054.

Les Orientaux admettent un second mariage. Ce mariage est cependant moins solennel et il a même un aspect pénitentiel. Leur position est intéressante au moment où le pape insiste sur l’œcuménisme en favorisant le rapprochement avec l’Église d’Orient. En lisant le texte du concile de Trente, je crois qu’on ne fait pas de l’indissolubilité du mariage un dogme, de manière à ne pas porter un jugement sur ce que font les Orientaux.

NDC – Vous dites  que la porte s’est ouverte avec Jean-Paul II mais nous ne sommes pas allés plus loin depuis ce temps.

N. P. –Je me demande même s’il n’y a pas présentement une  fermeture. La question est constamment posée. Je rapporte la situation des évêques du Haut-Rhin en Allemagne. On retrouve parmi eux le cardinal Lehmann et le cardinal Kasper. Ils ont affirmé que les divorcés remariés pouvaient dans certaines circonstances et après discernement avoir accès à l’Eucharistie. Rome leur a demandé de corriger ce point. Ils ont répondu qu’ils acceptaient l’enseignement de l’Église mais ils n’ont pas changé leur position.

J’ai même retrouvé un texte écrit en allemand et non traduit du jeune théologien Joseph Ratzinger. Il écrivait en 1972 ce qui suit : « Là où une première union conjugale se trouve rompue depuis longtemps et d’une manière irréversible pour les deux parties ; là où, en revanche, une seconde union contractée ultérieurement a fait ses preuves sur une période assez longue comme une réalité justifiable moralement et a été remplie d’un esprit de foi, spécialement aussi à propos de l’éducation des enfants, on devrait, en recourant à une procédure extra-juridique et en vertu du témoignage du curé et des membres de la communauté paroissiale,  permettre  à ceux qui vivent ainsi  dans une seconde union  de recevoir la communion. Une telle réglementation me semble être justifiée au nom de la tradition. »

NDC – Est-ce que Normand Provencher est d’accord avec cette position?

N. P. – C’est ma position! Je ne dis pas que les divorcés remariés peuvent communier. Je suis plus nuancé. Je dis que« des » divorcés remariés peuvent avoir accès aux sacrements. Je ne voudrais pas que l’accès à la communion soit vu comme une reconnaissance de la seconde union. Il faut un cheminement et une préparation. Jean-Paul II a écrit dans Familiaris consortioque chaque cas est unique. Il faut regarder chaque situation. Chaque personne a une manière de réagir devant une rupture.

NDC – Vous écrivez que vous voulez donner un espoir aux divorcés remariés. En quoi consiste cet espoir?

N.P. – Je veux répondre à ce que Jean-Paul II disait lorsqu’il affirmait que les divorcés remariés sont toujours appelés à vivre dans l’Église et qu’ils y ont leur place. Ils peuvent entendre la Parole de Dieu mais ils ne peuvent pas s’approcher de la table lorsque le prêtre dit : « Heureux les invités au repas du Seigneur. »  C’est épouvantable! Je remarque que l’Église ne parle presque pas des jeunes qui vivent sans se marier. Ils viennent tous communier. Je pense à une situation qui a été vécue dans une famille. Une des deux filles s’est mariée. Une rupture est arrivée après huit ans de mariage. Elle n’aura plus accès aux sacrements si elle se remarie civilement. Sa sœur a vécu en concubinage durant dix ans. Ensuite, elle s’est mariée. L’Église n’a rien dit.

Je voudrais que des divorcés remariés aient accès aux sacrements. Je pense même que ces couples ont une mission dans l’Église. Ils pourraient être les témoins de la miséricorde de Dieu. Des couples remariés vivent un réel engagement dans la foi car ils ont vraiment compris ce que c’est que de croire en Dieu puisqu’ils ont traversé une épreuve. Ils sont la preuve qu’on peut recommencer. Cette dimension est propre au christianisme.  On peut recommencer même si nous sommes allés très bas. Il faut se souvenir que l’amour est fragile. Si les gens vivent une faillite, pourquoi ce serait le seul péché qui soit impardonnable?