Ma vie avec DIeu

de Meester ConradLe père Conrad De Meester est un religieux carme originaire de Belgique. Spécialiste de Thérèse de l’Enfant-Jésus, il vient de rédiger la biographie d’Élizabeth de la Trinité, une carmélite née à Dijon en 1880 et décédée le 9 novembre 1906. Cette jeune femme, moins connue que Thérèse de Lisieux, n’a pas moins vécu qu’elle une expérience spirituelle et mystique hors du commun.::/introtext::
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Le père Conrad De Meester est un religieux carme originaire de Belgique. Spécialiste de Thérèse de l’Enfant-Jésus, il vient de rédiger la biographie d’Élizabeth de la Trinité, une carmélite née à Dijon en 1880 et décédée le 9 novembre 1906. Cette jeune femme, moins connue que Thérèse de Lisieux, n’a pas moins  vécu qu’elle une expérience spirituelle et mystique hors du commun.

La vie mystique d’Élizabeth de la Trinité vaut la peine d’être mieux connue à une époque où « l’amour n’est pas aimé ». Toute sa vie a été une plongée dans le mystère insondable de l’amour de Dieu pour l’humanité de sorte qu’au moment de mourir elle a pu dire : « Je vais à la Lumière, à l’Amour, à la Vie ». Elle s’est considérée tout au long de sa vie comme une « maison de Dieu ». Jeune femme pleine de vie, elle a étudié le piano et elle a  beaucoup dansé tout en gardant en son cœur une constante attention à l’amour de Dieu. Le père Conrad de Meester nous fait mieux connaître Élizabeth de la Trinité ainsi que le cheminement des grands mystiques. Elle a été béatifiée par Jean-Paul II en 1984.

 

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Comment expliquer que très tôt dans leur vie des personnes vivent un attachement profond à l’amour de Dieu?

Conrad De Meester – Je pense que Dieu prépare très tôt ses prophètes. Nous voyons cela dès  l’Ancien Testament où il accorde des grâces extraordinaires à des prophètes comme Jérémie et Isaïe et cela dès leur jeune âge. Je crois qu’Élizabeth de la Trinité appartient à cette catégorie. Elle a vécu dès son enfance l’expérience très forte de la puissance de l’amour de Dieu. La puissance amoureuse de Dieu a envahi son cœur et cet amour a été tout au long de sa vie supérieur à tout ce qu’elle a vécu. Cette présence d’amour n’a pas toujours été constante. Elle a vécu une grande crise après son entrée au noviciat.

Je peux dire qu’Élizabeth a reçu un don spécial de Dieu. Cette jeune fille avait un coeur très droit et une grande soif de vérité. Elle répondait par l’amour aux manifestations qu’elle recevait de l’amour de Dieu. Sa première biographe, mère Germaine de Jésus, a écrit que c’est l’Esprit Saint qui l’a formée et non pas les livres, les conférences ou les retraites. Elle a été formée de l’intérieur par l’Esprit.

NDC – La vie mystique pourrait se définir ainsi : Dieu se fait tout amour dans le cœur d’une personne et la personne répond à cet amour par un amour qui Lui est totalement destiné…

C. De M. – Absolument! Dieu fait sentir son amour de manière mystérieuse. Il s’agit d’un don gratuit que la personne ne peut pas acquérir par elle-même. Cette expérience se vit comme un jeu d’amour qui vient et qui s’absente. Dieu forme la personne à l’amour. Dans le cas d’Élizabeth, on peut dire qu’elle avait un très beau cœur et il recevait les grâces de Dieu avec attention. Il pouvait aussi répondre à ces grâces avec une grande générosité.

Elle a eu cette intuition très tôt dans sa jeunesse. Elle a fait sa première communion à l’âge de dix ans et neuf mois. Elle avait déjà vécu des expériences profondes et elle dit qu’elle aimait beaucoup la prière et « tellement le bon Dieu, que même avant ma première communion, je ne comprenais pas qu’on pût donner son cœur à un autre; et, dès lors, j’étais résolue à n’aimer que lui et à ne vivre que pour lui. » Elle a durant sa jeunesse étudié deux arts : celui de la musique et celui de l’amour.

NDC – Elle désire dès l’âge de quatorze ans entrer au carmel. Sa mère s’y oppose. Elle ne pourra le faire qu’à l’âge de vingt-et-un ans. Parlez-nous de cette période où elle vit hors du monastère une vie d’union à Dieu.

C. De M. –Elle a le désir de se faire religieuse dès sa première communion. C’est à l’âge de 14 ans qu’elle fait le voeu de virginité. Cela n’empêche pas sa mère de lui présenter par la suite de beaux partis en vue du mariage. Sa mère s’oppose à son entrée au couvent. Cette femme est pieuse et elle connaît bien la vie de Thérèse d’Avila, la réformatrice du carmel. Madame Catez craignait comme la peste que sa fille devienne carmélite. Elle s’y oppose farouchement. C’est à ce moment qu’Élizabeth commence à écrire des poésies de jeunesse qui expriment sa sensibilité et son amour. On y trouve des choses qu’elle ne peut dire à sa mère ou à ses amies. C’est là que nous pouvons découvrir le grand amour qu’elle a pour Dieu.

On découvre dans ce journal qu’elle accepte à l’âge de 18 ans la volonté de Dieu telle qu’elle se présente. Sa mère continue de s’opposer à son entrée au couvent. La santé de celle-ci se dégrade de sorte que la présence d’Élizabeth auprès d’elle est de plus en plus nécessaire. Elle est la fille aînée et il arrivait souvent à cette époque que l’aînée reste avec les parents pour prendre soin d’eux.

On peut dire que c’est à l’âge de 18 ans qu’elle comprend qu’aimer Dieu n’est pas une question de l’aimer dans un endroit particulier. Elle peut l’aimer là où elle vit. Elle peut lui donner sa volonté aujourd’hui alors qu’elle vit avec sa mère. Elle développe à partir de ce moment une spiritualité d’une jeune laïque contemplative.

Il faut savoir qu’elle ne vivait pas cloîtrée dans la maison familliale. Elle voyageait et elle a presque fait le tour de la France avec sa mère. Elle était une pianiste qui a fait son conservatoire à Dijon jusqu’à obtenir le Premier prix en piano. Elle aurait dû continuer à étudier cet instrument à Paris, ce qu’elle n’a pas fait. Élizabeth a connu une vie mondaine. Elle participait aux bals mais elle se sentait aimée par Dieu dans tout ce qu’elle faisait.

NDC – Elle devient donc une laïque contemplative, Comment vit-elle cela?

C. De M. – C’est à l’âge de 17 ans qu’elle enrichit son charisme prophétique pour les laïcs. Elle le fait à travers un mouvement en trois volets. Elle intériorise sa contemplation. Elle prie dans le monde et non pas comme une femme isolée dans un monastère. Elle vit ici et maintenant dans la proximité avec Dieu dans la cellule de son cœur.

On perçoit un deuxième mouvement. Elle sécularise sa contemplation. Elle prie dans son appartement, dans la rue et dans les trains. Elle prie lorsqu’elle rencontre des personnes. Élizabeth a développé le don de la présence permanente à Dieu. Elle n’a pas besoin d’un climat spécial pour prier Dieu. Elle le fait en participant à la vie de la société.

Une troisième dimension est vécue dans la foi. C’est dans la foi qu’elle vit sa présence à Dieu. Elle prie celui qui a été révélé par Jésus dans les évangiles. Elle réduit sa prière à ce qui est profond et en ce qui constitue la base de la vie chrétienne : la foi en Dieu, les sacrements et la prière. Elle s’engage dans les œuvres de charité de sa paroisse. Elle visitait les malades. Élizabeth participait à la chorale de sa paroisse et elle donnait la catéchèse à des jeunes.

Biographie d’Élizabeth de la Trinité

Le père Conrad De Meester a écrit une biographie très bien documentée de la vie d’Élizabeth de la Trinité. Elle compte 742 pages! La qualité de cette biographie réside dans le fait que l’auteur nous fait connaître le cheminement humain et spirituel de cette jeune fille qui dès son jeune âge a été séduite par l’amour de Dieu. Il y a certes des longueurs et des détails de sa vie que nous pourrions ignorer, mais cet ouvrage qui se veut le plus complet possible s’emploie avec minutie à montrer la richesse de la personnalité d’Élizabeh. Conrad De Meester n’hésite pas, lorsque l’occasion s’y prête de nous expliquer le sens des phénomènes mystiques qui nous laissent souvent sur des points d’interrogation.

Conrad De Meester, Élizabeth de la Trinité, Presses de la Renaissance, Paris, 2006, 742 pages.

NDC- Elle réalise son rêve d’entrer au carmel à l’âge de 21 ans. Ce rêve est assombri par un cheminement spirituel difficile. En quoi a consisté cette nuit de la foi?

C. De M. – Ses premiers pas au carmel se déroulent bien. Ses compagnes constatent que « l’union d’Élizabeth avec le bon Dieu est tellement grande ». Elle a tout de suite une réputation de « sainte ». Sœur Marie-Odile écrit : « C’est déjà une petite sainte, toujours recueillie, toujours aimable; on sent en elle la présence de Notre-Seigneur. » C’est cependant quelques mois plus tard qu’elle entre dans une nuit obscure et elle perd toute facilité de contact avec Dieu. Rien n’y fait! Elle continue à lui parler car pour elle aimer c’est se donner. Se donner c’est être fidèle dans l’Esprit du martyre comme elle le disait.

Je pense que ce qui a contribué à obscurcir son ciel est d’abord et avant tout la séparation d’avec sa mère. Sa mère l’aimait beaucoup. De plus, c’était une personne difficile, sensible, explosive et possessive. Élizabeth, pour sa part, aimait beaucoup sa mère. Il faut aussi constater qu’Élizabeth avait perdu son père à l’âge de sept ans. Son amour d’enfant a été par la suite concentré sur sa mère. C’est après son entrée au carmel que le cordon ombilical a été vraiment coupé. D’autre part, la mère vivait dans son appartement situé à environ 200 mètres du carmel. Sa mère déplorait le départ de sa fille et elle était inconsolable. Élizabeth lui écrit en lui disant qu’elle est heureuse au carmel mais que son cœur saigne parce qu’elle l’a quittée. Un obscurcissement de sa vie intérieure rend alors plus difficile la relation à Dieu.

C’est seulement après sa profession, un an après son entrée au carmel, que sa mère se résigne et que la paix revient chez Élizabeth. Son cheminement a été difficile durant cette année mais je retiens deux choses. Elle continue son chemin vers Dieu dans la foi et cela malgré l’obscurité qui l’accompagne. D’autre part, elle ne parle de cela à personne. Elle qui était si sensible savait aussi se maîtriser. Ce cheminement nous laisse voir que même une sainte connaît des périodes de désarrois. Elle a vécu une adaptation difficile à sa nouvelle vie. La route vers Dieu n’exclue pas la maturation et les crises de croissance.

NDC – Élizabeth meurt d’une maladie rare soit la maladie d’Addison. Elle parle beaucoup de la souffrance et elle semble même la souhaiter. Comment vit-elle cela?

C. De M. –C’est certain, l’être humain n’aime pas la souffrance. Que veut-elle dire lorsqu’elle dit qu’elle aime la souffrance? Élizabeth écrit qu’elle est prête à souffrir. Elle n’aime pas la souffrance en elle-même parce qu’elle sait que la souffrance est un mal mais elle veut accepter et entrer dans cette souffrance. Je pense que pour elle vouloir souffrir était synonyme de s’offrir. Elle était prête à s’offrir à travers toutes les difficultés de la vie. Elle ne cherche pas la souffrance pour elle-même. Elle n’est pas masochiste.

Élizabeth constate que le Christ qu’elle aime a beaucoup souffert et elle vit un désir de conformité à la vie de Jésus souffrant. Elle veut être avec lui au cœur de la souffrance.  Élizabeth se dit l’épouse du Christ qui accompagne son roi humilié sur la route du Calvaire. Cette attitude est une joie pour son cœur.

Toute cette démarche est mystérieuse. Est-ce que Dieu au ciel peut souffrir? Élizabeth est convaincue qu’on peut réjouir le cœur de Dieu en l’aimant. Cette souffrance offerte à Dieu peut réparer au nom des autres. Dieu accepte cette souffrance et répare ce que beaucoup de gens oublient à travers le monde. Il y a chez elle un aspect de la souffrance qui est lié à la co-rédemption. La petite Thérèse disait qu’il faut au cœur de l’Église être l’amour pour les autres, pour sauver les autres et que tous aient la vie éternelle. Élizabeth en souffrant est animée elle aussi de ce grand désir.

Sa maladie l’a amenée à beaucoup souffrir mais ce qui éclate c’est sa force de vivre avec le Christ crucifié. Elle change sa souffrance en prière pour les autres. Cette attitude n’altère pas sa joie. C’est une femme fondamentalement heureuse parce qu’elle peut réaliser son rêve d’amour. Elle veut se donner à un Dieu vivant d’amour. Son dernier mot avant de mourir est : « Je vais à la Vie. »

Son acte d’amour comporte trois qualités : elle donne tout. Elle veut vivre intensément cet engagement. Elle le vit dans la continuité d’une relation à Dieu, du matin au soir, tous les jours de sa vie.

NDC – Qu’est-ce que cette femme nous enseigne en ce début de 21esiècle?

C. de. M. – Elle nous parle de la beauté de la vie spirituelle. Cette vie n’est pas pour elle une servitude ni un poids. C’est au contraire quelque chose qui nous libère et qui nous épanouit. Élizabeth nous enseigne la beauté de la relation à Dieu. Il y a aujourd’hui beaucoup de personnes qui vivent dans la solitude et dans le désespoir. Élizabeth nous montre un chemin dans lequel on trouve une plénitude de joie. Son Dieu est un Dieu relationnel qui donne un sens profond à notre vie. Le bonheur qu’elle reçoit de la relation qu’elle entretient avec Dieu devient pour elle une source d’énergie qu’elle redonne aux autres. Elle écrit dans l’une de ses dernières lettres ce qui suit : « Dieu t’aime aujourd’hui comme il t’aimait hier, comme il t’aimera demain. »  Élizabeth nous dit que nous allons vers la rencontre ultime avec Dieu.