La retraite : redéfinir l'essentiel

 

Blanchard Claire et Hubert de RavinelLa retraite venue, de nombreuses personnes se posent des questions sur ce qu'il va advenir de leur vie. Le temps est libéré et les contraintes des horaires ne sont plus un carcan dans la vie quotidienne. Que faire? N'y a-t-il pas danger d'occuper le temps libre seulement par des loisirs? C'est à ce moment que surgissent des questions très importantes pour l'avenir de l'existence, puisque nombreuses sont les personnes qui prennent maintenant leur retraite bien avant l'âge de 65 ans.

Claire Blanchard et Hubert de Ravinel sont mariés depuis vingt-neuf ans et ils sont tous les deux à la retraite depuis quelques années. Claire a enseigné dans un Cégep et Hubert est d'origine française. Il est venu au Canada en 1960 pour fonder les Petits frères des pauvres à Montréal. Ils ont dû faire face à la nouvelle réalité du temps libre qui s'offre maintenant à eux. Ils ont écrit ensemble un livre qui a pour titre Le temps libéré dans lequel ils partagent tous deux leurs réflexions sur ce thème. Hubert et Claire s'entendent sur une chose : «La retraite demeure un temps d'adaptation et de croissance sur tous les plans. Un temps de re-création beaucoup plus que de simple récréation.» Nous les avons rencontrés chez eux, à Montréal, pour entendre leurs propos pleins de sagesse.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

Claire Blanchard de Ravinel et Hubert de Ravinel, Le temps libéré, dialogue sur la retraite,Éditions Novalis, 2003, 112 pages

NDC – Comment l'idée d'écrire un livre sur le temps libéré lors de la retraite vous est-elle venue?

Claire – Hubert a participé à une émission de télévision portant sur la retraite. L'équipe de réalisation est venue faire une entrevue qui a duré près d'une heure. Nous avons regardé l'émission, et nous avons constaté qu'ils avaient retenu à peine quelques minutes du témoignage d'Hubert. Une idée générale se dégageait de l'ensemble du dossier. Les téléspectateurs avaient la perception que la retraite était une longue période de vacances où les gens allaient dans le sud l'hiver, alors qu'ils consacraient leur l'été à jouer au golf. Cela nous a déçus. C'est alors que nous avons décidé d'écrire nos réflexions sur le thème du temps libéré au moment de la retraite. Pour nous, cette période de la vie ne consiste pas à attendre que la fin vienne. C'est la vie qui continue à se vivre. J'avais 55 ans au moment où j'ai pris ma retraite. Je ne me sentais pas vieille. J'étais en santé et je vivais en couple. J'avais aussi la chance d'avoir mes enfants près de moi.

NDC – Vous affirmez tous les deux, dès le début de votre livre, que la retraite ne peut pas être bâtie autour des loisirs. Expliquez votre point de vue...

Claire - Il est certain que les loisirs sont d'un grand attrait au moment de la retraite. Je me souviens de la première année que j'ai passée à la maison. Je n'ai pas voulu la remplir avec une foule d'engagements. Pour moi, une vie qui ne serait centrée que sur les loisirs n'aurait pas de sens, parce que je pense que la vie doit continuellement servir à nous développer et à apprendre des choses. Il est certain que je peux me permettre des loisirs, mais je dois aussi me préoccuper de ceux et celles qui m'entourent.

Les loisirs ne peuvent pas occuper toute la place. Imaginez un enfant qui serait continuellement en vacances. Il s'ennuierait rapidement. Le loisir vient à la suite d'un travail ou d'un effort. C'est comme cela que je l'apprécie. Je prends cependant comme une grâce le fait de ne plus voir ma vie organisée au jour le jour avec un horaire chargé. Mon agenda n'est plus mon employeur. C'est moi qui décide ce que je vais faire aujourd'hui.

Hubert - Je pense que les loisirs ne suffisent pas à déterminer quelle est notre place dans l'existence et quel rôle nous avons à jouer. La retraite ne met pas fin à certains rôles que nous pouvons remplir. Je dois continuer à m'impliquer auprès des autres. Si ma vie est utile aux autres, elle est encore utile à soi. Ma mère est âgée de 95 ans, et elle me disait lors de ma dernière visite, qu'elle ne se sent plus utile. Je lui ai dit qu'elle avait 7 petits-enfants et 20 arrière-petits-enfants. «Vous êtes encore au coeur d'un noyau d'affection familiale. Si vous n'étiez plus là, quelque chose serait décapité», lui ai-je dit. Il faut souvent faire travailler notre imagination pour trouver cette utilité.

Hubert et Claire s'entendent pour dire que l'apprentissage le plus important consiste à savoir lâcher-prise.

NDC – Vous écrivez qu'à la retraite nous ne sommes plus devant un choix de carrière mais devant un choix de vie. C'est intéressant comme défi!

Claire – À l'âge de 20 ans, on se demande ce que l'on va faire dans la vie. Parvenu à la retraite, une autre question se présente à nous : qu'est-ce que je veux dans la vie? La situation par rapport à autrefois a changé. Souvent, les personnes mouraient peu de temps après avoir pris leur retraite. Aujourd'hui, les gens qui prennent leur retraite ont plusieurs années devant eux. C'est pour cette raison qu'elles ont un choix de vie à faire. Il est certain que je ne deviendrai pas une grande musicienne à l'âge de 60 ans mais j'ai encore des rêves à réaliser.

Je veux apprendre le piano. Je vais commencer au mois de septembre. Nous nous sommes mis en route et nous sommes en train de parcourir à pied le chemin qui mène à Saint-Jacques-de- Compostelle, en Espagne. Les années qui me restent à vivre sont très précieuses et elles peuvent contribuer à faire de moi une meilleure personne humaine. Je dois tendre vers cela.

NDC – Hubert de Ravinel, vous écrivez que la personne retraitée devrait adopter le pas du flâneur. Qu'est-ce à dire?

Hubert – J'ai d'abord le goût de vous dire : « Faites ce que je dis et non ce que je fais.» Cela demeure pour moi un objectif que d'adopter le pas du flâneur. Il faut donc prendre le temps de s'écouter. Nous prenons le temps d'admirer les paysages lorsque nous marchons vers Compostelle. Nous consacrons du temps à parler avec les personnes que nous côtoyons. Je pense qu'il faut cesser de voir le temps nous presser. Je peux maintenant prendre un bon bain tard le matin, chose que je ne pouvais pas me permettre auparavant. Je suis certain que les autres vont en profiter si je prends plus de temps pour moi. Je serai une personne plus détendue, plus épanouie et davantage capable d'écouter les autres.

NDC – Que faites-vous avec votre passé?

Claire – La page est tournée mais le passé est toujours là. Ce temps m'a amenée à être ce que je suis devenue. Il y a encore des moments où je ressens de la nostalgie. Je pense à la vie familiale. Que le temps est passé vite! Il y a des jours où je pense que je n'ai pas su apprécier quelques-uns de ces riches moments. J'essaie maintenant de mieux goûter l'instant présent. J'essaie de comprendre ce qui s'est passé. Je regarde ma vie en la voyant comme une mosaïque. Personne n'a une vie parfaite. Nous avons tous connu des erreurs, des deuils et des peines. La retraite devrait nous permettre de faire la paix avec notre passé. Je regrette certaines choses mais je ne peux pas m'en vouloir jusqu'à la fin de mes jours. Je dois faire la paix avec les zones d'ombre qui m'habitent.

Hubert –J'essaie de voir les bons coups que j'ai faits dans le passé et qui ont correspondu avec une période d'épanouissement. Je veux utiliser cette réalité du passé pour la transposer dans le présent, car il faut le dire, notre passé imprègne le présent.

J'espère que le futur va me donner l'occasion de vivre d'autres activités. Je trouve très pertinente une parole d'Albert Jacquard : «Le vieillissement, c'est le privilège de changer de cap.» Autrement dit, j'espère bien que les circonstances de la vie vont m'amener à réaliser des choses dont je n'ai pas encore l'idée. Il faut que je puisse accueillir l'imprévu. Beaucoup de personnes retraitées souffrent du fait que l'imprévu est perçu comme quelque chose de négatif. Certes, l'avenir reste insécurisant puisque que je suis en train de vieillir. Je suis cependant certain que de nouvelles avenues vont se présenter à moi. Je ne pensais pas du tout, il y a cinq ans, à prendre la route pour Compostelle et pourtant, j'y vis une belle aventure.

NDC – Vous avez écrit une parole de sagesse : «La retraite ce n'est plus ce que nous allons faire ensemble mais ce que nous allons être ensemble». Quel sens donnez-vous à ces mots?

Hubert – La période de la vie qui commence lors de la retraite n'est plus axée sur le faire. C'est pour cette raison que souvent la vie de couple devient plus difficile. Chacun a travaillé durant sa vie et maintenant, ils passent de longues journées à se regarder. Souvent, il est difficile de retrouver l'intimité qui nous unissait au moment de notre mariage. Il faut de nouveau avoir envie de continuer à cheminer ensemble. Ce cheminement ne sera pas bâti sur des activités, mais sur l'être.

Je peux vous en donner un exemple en racontant cette anecdote. Un couple fêtait 60 ans de mariage. Ils avaient à peu près 85 ans tous les deux. On demandait à la femme ce qui la surprenait encore chez son mari. Elle répondit : «Moi, je trouve mon mari extraordinaire. Après 60 ans de mariage, il m'épate toujours.» Ce couple avait réussi à fuir la routine qui n'est pas toujours visible lorsqu'on travaille. Les personnes à la retraite doivent se mettre à la conquête de l'être. Cela n'est pas acquis d'avance, même après 30 ans de vie commune. Il est plus que nécessaire de se remercier, de se surprendre à faire des choses imprévues.

Claire – Hubert dit vrai. Mais cela ne doit pas nous mener à la fusion. Nous avons gardé chacune de nos activités. Nous avons des choses différentes à nous raconter lorsque nous sommes ensemble. J'ai trouvé de nouvelles amitiés qui ne sont pas celles d'Hubert. Chacun doit avoir une partie de la vie qui lui est propre et une autre qui soit commune, afin que nous puissions nous régénérer et nous surprendre.

NDC – Vous signalez dans votre livre que le pouvoir de la personne qui vieillit est un pouvoir de pauvre. Expliquez...

Claire – Le pouvoir du riche signifie le pouvoir de la personne qui dirige, qui domine. Le pouvoir du pauvre que vit la personne âgée est basé sur son expérience de vie. Il s'agit du pouvoir que valent nos convictions. Nous accumulons toutes sortes de convictions au cours de la vie et cela, personne ne pourra nous les enlever. Je pense au respect des autres et à l'attention envers la nature. Je suis riche des expériences que j'ai vécues. Nous vivrions dans une situation financière précaire que ce pouvoir existerait encore. On dit que la vie vaut la peine d'être vécue. C'est cela le pouvoir du pauvre.

Hubert et Claire ont entrepris de parcourir le chemin de Saint -Jacques de Compostelle.
Ils le font à leur rythme en se souvenant que le pas du flâneur leur permet de marcher 
tout en admirant les paysages grandioses qui les entourent. 
Voilà une manière nouvelle d'apprécier et de découvrir la vie.

NDC – Hubert, vous parlez de l'espérance dans votre livre. Vous y croyez encore?

Hubert – Je ne sais pas ce qui m'arriverait si je n'avais pas l'espérance. Notre monde est bouleversé et il menace notre espérance. J'ai lu un livre qui racontait que l'espérance était présente, même lors des moments les plus difficiles de l'histoire de l'humanité. Je pense aux camps de concentration durant la Deuxième guerre. Il y avait des hommes et des femmes qui espéraient, malgré les difficiles conditions de détention. Un paysage brûlé par un feu de forêt reprend toujours vie. J'observe qu'un témoignage qui me fait du bien survient au moment où cela va mal. Il y a toujours quelque chose qui nous remonte et qui redonne espoir. La mythologie raconte que lorsque la boîte de Pandore s'est ouverte et que tout ce qu'elle contenait en est sorti, seule l'espérance est restée au fond.

NDC – Qu'est-ce que les personnes retraitées ont à apporter aux jeunes générations?

Hubert et Claire – Ils doivent leur apporter une certaine permanence dans leurs convictions au moment où les courants d'idées sont multiples et changeants. Je pense que nous devons leur accorder une écoute tranquille et manifester nos convictions, même si ce n'est pas toujours dans l'air du temps. Les jeunes ont aussi des choses à nous apprendre. Ils commencent leur carrière et ils le font avec enthousiasme. J'admire cela, car il n'est pas facile d'être confiant. Pour nous, la vie est un échange entre les générations.

Les aînés et la foi

Laforest JacquesJacques Laforest est préoccupé par la situation de la foi chez les aînés. Il vient d’écrire un livre dans lequel il affirme  qu’à l’aube du 21e siècle, les aînés sont assaillis par le doute. Ils se demandent comment vivre leur vie de foi. Leur foi a-t-elle encore un sens? Toutes ces questions émergent au moment où la foi semble de plus en plus absente de nos sociétés. Pourtant, la foi de leur grand âge devrait leur ouvrir la porte à un horizon plein d’espérance.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la situation de la foi chez les aînés?

Jacques Laforest – J’ai enseigné la gérontologie à l’Université Laval et il m’arrivait de superviser des stages. Nous procédions à l’évaluation des ressources; je faisais des entrevues avec des personnes âgées. Les entrevues prenaient fin et souvent la personne me regardait dans les yeux en me disant : « C’est pas drôle de vieillir. » Dans le fond, cet individu me posait la question du sens de la vieillesse. Il m’arrivait de poursuivre la conversation et c’est alors qu’une autre question surgissait : « Est-ce que c’est encore vrai tout ce qu’on nous enseignait sur la religion? »

Je me suis rapidement rendu compte que la plupart des personnes âgées ont fondé leur vie sur des certitudes qui leur venaient de la religion. Les églises se sont vidées tout doucement à partir du milieu des années 1960. Aujourd’hui, nous en sommes rendus à les vendre et à les démolir. Qu’est-ce qu’en pensent ces personnes? Des questions montent à leur esprit: « Notre vie a-t-elle été fondée sur des illusions? » Je constate que cette question prend une tournure dramatique chez plusieurs personnes âgées. Plusieurs d’entre elles pensent que la religion qu’ils ont vécue dans leur enfance n’est plus celle qu’on leur propose aujourd’hui. Elles en arrivent à se dire que cela ne vaut plus la peine de croire.

NDC – Est-ce que vous proposez une voie pour rassurer ces personnes?

J. L. – Je crois qu’il est possible de faire le lien entre la religion de l’enfance et celle qui est vécue aujourd’hui. Je voudrais que les gens comprennent qu’il n’y a pas de rupture entre les deux. Il y a une continuité. Il faut retrouver cette continuité. Je vous donne un exemple.

Mes parents croyaient que le monde a été créé en six jours. On nous enseigne aujourd’hui que ce n’est pas comme cela que les choses se sont passées. Cependant, une chose demeure, nous croyons que le monde est l’œuvre d’une intelligence d’amour qui est universelle. Il ne faut pas confondre le contenu de la foi et la manière dont on le comprend. Il faut saisir le lien entre ce qu’on croyait au début et ce que l’on croit aujourd’hui. Je croyais que le monde a été créé. Je le crois encore aujourd’hui bien que je comprenne que cela ne se soit pas passé en six jours. Il y a donc une continuité.  Je constate que ce que croyait mon grand-père n’a pas changé. La compréhension est différente parce que les connaissances ont évolué.

Il faut revenir à la source et comprendre le sens de la Révélation. Je prends un autre exemple. Faisons une enquête sur l’Eucharistie. Essayons de voir ce que les gens en disaient au 12e ou au 16e siècle. On  disait que notre vie s’alimente réellement en recevant l’Eucharistie. Cependant, en étudiant de près le contenu de la catéchèse, nous nous apercevons qu’on ne présentait pas l’Eucharistie comme on le fait aujourd’hui. Les gens de ces époques utilisaient  d’autres mots. Est-ce qu’aujourd’hui l’Eucharistie est toujours une nourriture? Oui! Alors, c’est la même foi. Elle est basée sur les paroles de Jésus qui insistait en disant que l’on pouvait manger sa chair. Sur cette question, certains disciples cessèrent de le suivre. 

 

LIvre

 

Au-delà des illusions

Jacques Laforest réfléchit dans ce livre à la situation de la foi chez les aînés. Cette question est d’autant plus pertinente que plusieurs personnes âgées ressentent une forme de désengagement face à la foi. Les générations plus jeunes ont abandonné les références religieuses dans leur vie. Les générations plus âgées se demandent si elles n’ont pas été victimes d’une illusion. Jacques Laforest propose un chemin pour que les personnes âgées puissent de nouveau donner un sens à leur vie par la foi.

Jacques Laforest,Au-delà des illusions, les aînés et la foi, Éditions Fides, 2007, 220 pages, 24,95$

NDC – Il y a donc eu un véritable choc culturel dans le domaine de la foi?

J. L. – Oui… Le choc de la révolution tranquille. Le Québec est entré dans la modernité. La génération de mes parents, ma génération,  celle de mes enfants et celle de mes petits-enfants ne croient pas la même chose que moi. La coupure s’est produite entre ma génération et celle qui nous a suivis. J’avais 30 ans en 1960 et 40 ans en 1970. J’ai vu cinquante pour cent d’entre-nous cesser de pratiquer. La plupart de ces personnes disaient qu’elles cessaient de pratiquer mais qu’elles gardaient une religion intérieure.  Leur situation a glissé lentement de telle sorte que je peux dire que les héritiers sont les gens de ma génération. L’héritage n’a pas été transmis par la suite. Beaucoup de ces personnes disent vivre une mauvaise vieillesse.

NDC -  Pourquoi ces personnes pensent-elles ainsi?

J. L. – Les personnes âgées ont plus besoin d’avoir vécu que de continuer à vivre. La plupart d’entre elles jettent un regard sur leur vie et elles ont besoin de sentir que celle-ci a été bien, qu’elle a eu du bon sens. Elles ont besoin de pouvoir dire : « J’ai fait ceci et cela, seul ou avec d’autres et j’en suis fier. » Normalement la vieillesse est le sommet de la vie. Comment voulez-vous que ce soit un sommet si la route qui y conduit est une descente? Les gens regardent en arrière et ils se demandent ce qu’ils lèguent à leurs enfants. Est-ce que j’ai réussi à m’adapter aux jeunes? Je remarque qu’il y a des vieux qui essaient de s’adapter en paraissant jeunes mais ils ne respectent pas ce qu’ils sont. Les personnes âgées ont besoin de trouver ce en quoi ils croyaient afin que cela donne un sens à leur vie. Une autre question les préoccupe : c’est quoi l’avenir?

NDC – Est-ce que les gens âgés n’ont pas été trop marqués par la manière dont la foi leur a été transmise plutôt que par le sens du message?

J. L. – Vous faites allusion à la manière dont on nous a enseigné le catéchisme. L’Église nous a transmis une religion prêt-à-porter. Nous étions chrétiens parce que nous étions nés parmi des chrétiens. Cela n’est pas vrai. Nous sommes tous et toutes conviés à devenir chrétiens. Nous avons besoin de toute une vie pour y parvenir.  Je suis âgé de 78 ans et j’ai encore des choses à apprendre. Nous avons grandi dans un milieu où il y avait un consensus social autour de la religion. Cette situation n’existe plus. La religion nous a été enseignée comme une matière scolaire alors que c’est avant tout un événement, une rencontre qui prend de plus en plus de sens à mesure que l’on vieillit. Nous devons retourner à la base de la vie chrétienne et redécouvrir le sentiment religieux.

NDC – Vieillir peut être une belle expérience. Mais la mort vient au bout. C’est une grande rupture.

J. L. –C’est la partie la plus difficile dans mon livre. On ne peut éviter la mort d’autant plus que c’est une vraie mort. Saint Paul nous enseigne que si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi tombe par terre. Si le Christ n’est pas mort, il ne ressuscite pas et toute la question de la vie éternelle n’est pas envisagée. L’expérience nous montre que la mort est présente à chaque jour de notre vieillesse car notre vie décline. Cette mort est une vraie mort. Cela nous cause un problème car on dit que la vie continue. Il y a une brisure réelle au moment de la mort.

Je peux illustrer cette situation par cette comparaison. Je suis dans la salle à manger et je veux aller dans le salon. Est-ce qu’il y a d’abord le pas qui me fait sortir de la salle et un autre pas qui me fait entrer dans le salon? Non, c’est le même pas qui me permet d’entrer dans une pièce et de sortir de l’autre. L’instant de la mort n’est pas un moment vide d’existence. Il s’agit en même temps de la fin de mon existence terrestre et l’entrée dans la vie éternelle.

Cette situation nous amène à réfléchir sur le temps. On dit que nous ne possédons que le présent. Le présent est un point, un point où ma durée rencontre la grande durée de la vie. La mort nous fait peur parce qu’il va y avoir un moment où ma durée ne rencontrera plus le courant de la vie. Ce moment de vide fait peur. La mort est un événement absolu.

La naissance de l’enfant est le début d’un long cheminement. Ce processus de création, on le dit éternel. Il y a,  lors de notre conception, un moment où Dieu nous fait passer du néant à l’existence. Pourquoi ne serait-il pas capable de le faire au-delà de la mort? C’est la même dynamique qui a été inaugurée avec la création.

NDC- Il demeure cependant que tout cela est bien mystérieux. Quelle attitude faut-il adopter devant le mystère?

J. L. – Le mystère nous dépasse mais nous pouvons parler du sens du mystère. Je dois comprendre qu’il y a des choses qui nous dépassent. Le sens du mystère a un lien avec le sens de la condition humaine qui me fait saisir qu’il y a une continuité au-delà de la condition humaine. Je donne l’exemple des peintures de Jean-Paul Lemieux. Il essaye  de rendre sur ses tableaux l’immensité des paysages d’hiver. Il veut peindre l’infini mais il ne le peut pas. Il peint le paysage qu’il voit et il le fait jusqu’où peut porter le regard. Il y a une ligne d’horizon mais on sent bien que cela continue encore plus loin. L’au-delà n’est pas l’au-delà de ma vie actuelle, mais l’au-delà d’où peut porter mon regard. Je  constate que je vois loin lorsque je vais dans mon univers intérieur. J’atteins un horizon, mais je sens intuitivement que cela va encore plus loin.

« Ce que nous sommes au terme de notre vie, nous le sommes devenus dans et à travers notre vécu : notre réseau de relations, notre profession, nos activités, nos réalisations, nos succès comme nos échecs, nos joies et nos souffrances, etc. »

 

 

NDC – Vous vieillissez vous aussi… Est-ce qu’il y a des attitudes qui vous surprennent lorsque vous réfléchissez à cette situation?

J. L. –J’ai enseigné la gérontologie et je m’étais promis que j’écrirais le journal de mon vieillissement. Je voulais interpréter le phénomène du vieillissement chez moi. Je viens juste de commencer à l’écrire à l’âge de 78 ans. Pourquoi? Je n’étais pas assez vieux! Je suis encore en excellente santé. Il faut savoir que le vieillissement n’est pas une maladie. Il faut que je me rende compte que je suis vieux même si je suis encore assez efficace. Je ressens un malaise dans tout ce que je fais et je l’interprète de cette manière. Je fais encore de belles activités qui m’émerveillent. Contrairement à ce que je vivais à l’âge de 16 ans où la vie était un projet, je suis obligé de constater que ma vie n’est plus un projet. Je peux encore avoir des projets comme celui de faire un voyage. Mais comme tel, je n’ai plus à construire ma vie. À mon âge, je suis obligé de dire que ma vie a été un projet.

En gérontologie on dit qu’un des procédés du bien vieillir consiste à porter un regard sur ce que nous avons fait, à évoquer des souvenirs sans radoter. Il faut être capable de voir sa vie dans son ensemble et lui donner un sens et une valeur. Il faut arriver à dire que ma vie a été belle parce qu’elle a été ma vie. Je vais mal vieillir si je ne suis pas capable de dire cela. Je peux ressentir du regret face à certains événements mais ma vie n’aurait pas été ma vie s’ils n’avaient pas été là. Il faut les assumer.

Je sens que j’entre maintenant dans une étape de ma vie qui précède la vie éternelle. Je perçois que la vie ne se termine pas avec la mort. La mort est un point critique. Quelle sera l’étape suivante? Je me sens comme devant un tableau de Jean-Paul Lemieux. Le même paysage va se  continuer mais je pourrai aller au-delà de l’horizon connu. Ma création va se continuer au-delà de la mort. La mort fait partie de la création. La création se continue non pas malgré la mort mais par la mort. La mort est une transition si absolue que ce qui arrive après doit lui être proportionnée. Je  vais vers l’absolu pour lequel je sens que je suis fait.

NDC – Avez-vous rencontré des gens qui ont accepté ce cheminement?

J. L. – Je pense à mon beau-père. C’était un industriel. C’était un bon pratiquant.  Il est mort d’un cancer. Je lui ai posé la question à savoir s’il avait peur de mourir. Il me répondit : « Quand j’ai vu que tout était fini pour moi, j’ai dit au Sacré Cœur : ‘Vous avez voulu mener ma vie, je ne vous ai pas laissé faire, maintenant, je vous laisse la mener.’ » Il disait dans ses mots la phrase que Jésus a adressée en croix à son Père : « Je remets mon esprit entre tes mains.» Il avait confiance.