Pour la responsabilité sociale des entreprises

ENTREVUE par Jérôme Martineau

entrevue01Cécile Renouard est une religieuse de l’Assomption engagée dans l’étude de notre système économique. Cette femme énergique écrit, enseigne, mène des enquêtes tout en étant une conférencière recherchée. Elle enseigne à Paris au Centre Sèvres, à l’École des Mines et à l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (l’ESSEC). Cette religieuse manie la parole avec habileté et elle présente avec enthousiasme et conviction les changements qui doivent un jour advenir dans notre système économique afin de le rendre plus juste et plus équitable. Elle a accepté de répondre aux questions de Notre-Dame-du-Cap.

Comment Cécile Renouard en est-elle arrivée à occuper une telle place dans la critique du capitalisme? 
Mon parcours s’est déterminé au fil de mes études. J’ai fait des études en commerce sans avoir la vocation commerciale. J’ai étudié en littérature pour découvrir que je n’étais pas faite pour l’enseignement. Je constate aujourd’hui que j’enseigne beaucoup… Voilà un des paradoxes de ma vie. J’ai poursuivi des études à l’École supérieure des sciences économiques et commerciales. C’est à partir de ce moment que je me suis posé des questions sur les valeurs d’équité et de solidarité dans notre modèle économique. Je suis chrétienne et je voulais aller au bout de mon engagement.

Je m’interrogeais sur l’orientation de ma vie. La question du choix de la vie religieuse s’est posée au moment où je préparais avec des amis un voyage en Argentine. Je suis allée par la suite en Asie dans les mêmes conditions. J’ai profité de ces voyages pour me laisser impressionner par les situations que je voyais.

Parlez-nous un peu de ces situations.
 

J’ai été marquée par ce que j’ai vu dans un camp de réfugiés en Thaïlande. Je me suis engagée pour une expérience dans un chantier situé dans un bidonville près de Buenos Aires. Je me suis jointe à une communauté locale des Sœurs de l’Assomption. Cette expérience en Argentine avec les démunis m’a permis de réfléchir sur le capitalisme mondialisé. J’ai pu observer l’espérance qui habitait ces personnes. J’ai profité de mes voyages pour me poser des questions qui orientent encore mon engagement et mes recherches. Ces voyages m’ont permis de poursuivre mon discernement, alors j’ai eu le sentiment que la vie religieuse me permettrait de m’engager dans la lutte pour la justice sociale.

Vous avez poursuivi des études qui vous ont permis de constater que les choses doivent changer. En quel sens? 
J’ai rédigé une thèse en philosophie sur le thème du développement durable. J’ai étudié les comportements de grandes multinationales dans les pays du Sud. J’ai constaté le sens que donnaient ces entreprises à la question du développement durable. Je suis allée sur le terrain faire des observations pour voir comment les populations locales subissaient les effets des interventions des compagnies. J’ai étudié les comportements de grandes multinationales au Kenya et au Nigéria, car c’est en Afrique que les écarts sont les plus importants et que les pratiques de prédation sont les plus organisées.

Le capitalisme mondial peut-il être éthique? 
Le capitalisme mondial repose sur trois piliers que l’on nomme les trois P: planet-people-profit . Les multinationales font comme si on pouvait concilier le profit, le bien-être social et la préservation de l’environnement. J’ai constaté justement que le problème réside dans les contradictions qui existent entre la réalisation de ces trois piliers. Comment continuer de promettre des profits et d’assurer le bien-être des gens et le respect de l’environnement? Je plaide pour que l’on fasse converger toutes ces logiques.

Les enjeux financiers sont majeurs et ce sont eux qui dictent la marche à suivre. Qu’en pensez-vous? 
Les grandes entreprises occidentales sont insérées dans une société civile qui demande des comptes. Elles sont obligées d’adopter de bonnes pratiques tant en environnement qu’en rayonnement social. Le problème réside souvent dans le fait que les bonnes pratiques qu’elles s’engagent à réaliser ne sont pas en cohérence avec le modèle économique en place. Les investisseurs attendent un retour sur investissement à court terme. Tant qu’on n’arrivera pas à trouver le moyen pour que la comptabilité des entreprises intègre les dommages à l’environnement, nous n’arriverons pas à voir comment ces entreprises contribuent au développement du territoire où elles ont des activités. Il faudrait montrer que le respect de l’environnement et les bonnes pratiques sociales ne s’opposent pas à la compétitivité et aux intérêts économiques.

Vous avez fait du thème de la responsabilité sociale des entreprises votre cheval de bataille. En quoi cela consiste-t-il? 
Nous appelons cela la RSE. Chaque entreprise a une histoire de présence dans les communautés locales. Un pas a été fait en 2011 afin de favoriser la responsabilité sociale des entreprises. L’ONU a demandé à John Ruggie de déposer un rapport sur la question des droits de l’homme et des sociétés transnationales. Un cadre a été défini que l’on appelle « les principes Ruggie ». Ce cadre invite à reconnaître les responsabilités des États vis-à-vis la protection des droits de l’homme. Les entreprises qui ne respectent pas les droits de l’homme et l’environnement peuvent faire face à des recours judiciaires en faveur des populations touchées. Des principes directeurs ont été émis par la suite par l’Organisation de coopération et de développement économiques vis-à-vis les multinationales. La responsabilité sociale des entreprises a été définie comme la maîtrise pour une entreprise de ses impacts tout au long de la chaîne de valeurs.

Est-ce que les choses changent? 
Je pose cette question: faut-il inviter les compagnies à changer leurs politiques ou les contraindre? Il faut les deux attitudes. Nous n’arriverons à rien en ne s’en tenant qu’aux souhaits. Les entreprises disent elles-mêmes qu’il y a une course vers le bas lorsque la concurrence se met de la partie. Nous réussirons à faire changer les choses par des lois. En plus, il faut changer les règles du jeu. Le débat est vif. À quels niveaux faut-il réglementer? Idéalement la réglementation devrait être internationale. L’ONU a créé dans les années 1990 un centre de surveillance des multinationales qui devait en arriver à produire un code de conduite contraignant. Cela n’a pas vu le jour, car le lobby des compagnies a pesé fort pour ne pas que cela se produise.

Il y a eu des avancées depuis 2011, soit depuis que 1200 personnes sont mortes dans des ateliers de vêtements au Bangladesh. La population a pris conscience qu’un devoir de vigilance s’imposait. Une travailleuse asiatique ne touche que 18 centimes sur une pièce de vêtement vendue 29 euros. Une loi a été proposée en France afin de contraindre les entreprises françaises qui produisent à l’étranger à respecter des normes sociales. Cette loi a été refoulée deux fois à l’Assemblée nationale à cause du lobby des compagnies de notre pays, qui s’estiment défavorisées face à la concurrence des entreprises qui ne seront pas réglementées dans d’autres pays.

Les situations sont connues et pourtant peu de choses changent. Pourquoi en est-il ainsi? 
Je prends l’exemple de la conscience des problèmes écologiques. Il y a beaucoup d’initiatives locales, mais il n’y a pas de système global. Je pense à la transition écologique face à l’énergie. Les trois piliers sont: l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables et la sobriété. Le premier pilier devrait être la sobriété. Il faut essayer de casser la surconsommation. Nous devrions promouvoir l’économie des biens partagés en louant un service plutôt que de l’acheter. Il y a une minorité qui capte la richesse. Je relisais le rapport d’OXFAM pour l’année 2016. Les chiffres révèlent que le 1% des personnes les plus riches polluent 100 fois plus que les 10% les plus pauvres.

Quelle est votre espérance? 
Je connais des personnes qui ont fait des prises de conscience et qui ont parcouru un bon bout de chemin. Je donne souvent la rencontre de Jésus avec Zachée comme exemple de transformation. C’est la relation qui a été établie entre Jésus et Zachée qui a changé ce dernier. Il s’est converti et il a trouvé le moyen de partager sa richesse.

Je ne me souviens plus quel prophète a dit que le cœur de l’homme est compliqué et malade. C’est ce que nous voyons tous les jours. Il y a un vrai combat à mener. Il y a par ailleurs des forces de vie. Il suffit qu’une personne se mobilise pour que des choses changent. J’espère qu’il y aura de plus en plus de personnes qui, comme Zachée, sentent une insatisfaction. Elles peuvent alors trouver des leviers pour faire changer des choses. Aucun de nous n’est sauveur. Les chrétiens détiennent un pouvoir de transformation. En ce sens, Jésus est notre inspiration. Nous pouvons tous faire l’expérience du passage vers la résurrection. Une source de vie nous est donnée en permanence. Cela ne vient pas de nous.