L'économie et la vie

Elena LasidaElena Lasida est native de l’Uruguay. Elle a une formation en économie et en théologie. Elle enseigne à l’Institut catholique à Paris. Sa réflexion sur la place de l’économie dans la vie l’amène à raconter l’économie autrement. Elle propose de mettre l’économie en résonance avec la vie.

Entrevue réalisée par Jérôme Martineau.


NDC – Comment en êtes-vous arrivée à mettre en lien la foi et l’économie ?

Elena Lasida – J’ai reçu en Uruguay une formation en lien avec la théologie de la libération. Ce mouvement théologique était très associé aux communautés ecclésiales de base. Ces communautés avaient une forte présence auprès des pauvres. J’ai vécu durant ma formation six ans dans un quartier pauvre en périphérie de Montevideo, la capitale de l’Uruguay, tout en travaillant comme économiste à l’université. Je ne pouvais plus vivre la contradiction en ces deux mondes.

Je faisais partie d’un groupe de réflexion avec le théologien Jean-Louis Segundo. Cette démarche a été libératrice pour moi. J’ai réussi à dire ma foi dans mes mots et c’est à partir de cette réflexion que je me suis dit que je pouvais travailler à mettre la foi en lien avec l’économie. À cette époque la théologie voyait l’économie à travers le registre de la morale. L’économie était le monde de l’argent, de l’intérêt individuel et de la concurrence. Dans les faits, l’économie représentait tout ce qui  était mauvais alors que la théologie s’intéressait à la solidarité et au bien commun. Je voulais sortir de ce registre où on assistait à une diabolisation de l’économie.

NDC – Vous écrivez que l’économie est un lieu de rencontre. Comment cette idée vous est-elle venue ?

E. L – J’ai parcouru un long chemin pour y arriver. Comme je viens de l’évoquer, je ne voulais plus entrer dans le chemin de la condamnation en bloc de l’économie. La plupart des théologiens de la libération avait une approche moraliste. Cela ne me convenait pas parce que je pensais que l’économie était utile pas seulement pour gagner de l’argent et pour satisfaire nos besoins matériels. C’est à ce moment que j’ai décidé de faire dialoguer la théologie et l’économie.

La rencontre s’est faite à travers la transcendance. En théologie la transcendance est naturelle parce que nous disons que Dieu est au-dessus de tout. Il y a des théories économiques qui utilisent aussi le terme de transcendance avec un sens très humain. La transcendance est alors associée à tout phénomène qui dépasse le niveau individuel. En économie, le marché est transcendant à chaque acteur individuel. Tout ce qui est collectif transcende le niveau individuel. J’ai découvert une chose qui est centrale pour moi : l’économie est un lieu de rencontre. J’ai pu voir en particulier dans les pratiques de l’économie sociale et solidaire une source de liens et non pas seulement une source de biens. C’est à partir de l’expérience de l’économie sociale et solidaire que l’on peut voir que l’économie ne crée pas seulement des liens de domination. Elle peut créer des liens de vie. Toute la démarche de l’économie solidaire cherche à faire de l’économie un lieu où l’on crée des liens positifs et un lieu de rencontre.

NDC – Selon vous, l’économie concerne aussi le sens de la vie ?

E. L. – Je ne pense pas qu’on puisse dire que l’économie ne sert qu’à combler les besoins liés à la vie matérielle et physique. L’économie ne produit pas seulement une richesse matérielle. Elle touche aussi la richesse relationnelle. C’est à ce moment que l’on touche au sens de la vie. L’homme est avant tout un être social. L’individu autosuffisant qui peut s’en sortir que par lui-même est une réalité qui n’existe pas. La pratique économique nous fait entrer dans un monde de relations. La rencontre de l’autre produit du sens.

NDC – Vous réfléchissez dans votre livre sur la crise économique. Dans quel sens va votre réflexion ?

E. L. – La crise économique permet de faire des liens entre la théologie et l’économie. Nous constatons les effets négatifs qui sont produits par la crise économique. La crise nous fait voir que nous devons inventer de nouvelles réponses puisque les réponses que nous possédons ne fonctionnent plus. C’est à ce moment que l’économie sociale et solidaire nous fait découvrir autre chose. Je donne un exemple. Afin de lutter contre le chômage, nous pouvons mettre en place des structures d’insertion qui sont des entreprises offrant en priorité du travail à des personnes exclues du marché du travail. Cette manière de faire oblige les entreprises à voir d’une manière différente la direction des ressources humaines. Du coup, le travail devient autre chose que le contrat classique entre un employé et son employeur. Le travail est évalué non seulement au niveau des compétences mais aussi en réponse à cette question : est-ce que cet emploi permet à cette personne de s’intégrer dans la société ? La crise nous permet ainsi de produire de l’innovation sociale.

NDC – À quel moment se fait le lien entre la théologie et l’économie ?

E. L. – Je fais le lien avec la résurrection qui est le mystère principal de la foi chrétienne. Je pense que la résurrection ne concerne pas tellement la vie après la mort. Pour moi, le point fort de la résurrection c’est la vie qui traverse la mort. La résurrection c’est cette capacité à partir de la mort de croire que quelque chose d’autre peut apparaître. Les disciples ne reconnaissent pas Jésus lorsqu’il se manifeste à eux après la résurrection. Il leur apparaît d’une manière totalement différente que durant sa vie terrestre. Le sens de la résurrection renvoie à une expérience profondément humaine. Nous faisons tous, tout au long de notre vie, l’expérience de la perte, de la rupture, du vide et du mépris. Ces expériences sont fondamentales pour nous car c’est lorsqu’on est confronté à un échec qu’on se résout à voir les choses autrement. Les grands changements surviennent souvent après un échec. C’est à ce moment que la résurrection devient une expérience fondatrice.

NDC – L’économie sociale serait-elle une économie qui laisse plus de place à l’humain ?

E. L. – J’évite d’utiliser cette expression car même l’économie classique l’utilise. On dit souvent aujourd’hui qu’il s’agit de mettre l’humain au coeur de l’économie. Les économistes croient alors qu’il n’est pas nécessaire d’inventer quelque chose de nouveau puisque cela existe déjà. Il est possible de mettre l’humain au coeur du projet économique même dans une entreprise classique. L’économie sociale et solidaire articule l’économique, le social et le politique d’une manière différente. L’économie sociale et solidaire essaie de penser l’économie à l’intérieur d’un projet de société.

NDC – Vous êtes préoccupée par le développement durable. Qu’en est-il ?

E. L. – L’économie sociale et solidaire c’est la manière économique de faire du développement durable. On dit que le développement durable tient compte des pôles écologique, économique et social. Le développement durable est une notion qui a pris naissance lorsque nous nous sommes rendu compte des limites des ressources naturelles qui s’épuisent et qui se dégradent. Il faut penser autrement notre lien avec la nature. Nous avons alors élargi le débat en englobant la vie dans son ensemble. elenaJe définis le développement durable comme une manière de penser le développement qui fasse durer. Le terme développement durable peut amener de la confusion. On pense trop souvent qu’il s’agit de prolonger ce que nous avons aujourd’hui pour que les générations futures aient le même confort.


Ce qu’il faut faire durer c’est la capacité créatrice de l’être humain. Il faut pouvoir inventer autre chose. Les limites de l’écologie nous amènent à réfléchir. Est-ce qu’il y a d’autres manières de percevoir notre confort ? Est-ce qu’il y a autre chose qui compte plus dans la vie que le confort matériel ? C’est génial de poser ces questions. Je reviens à ce que je disais par rapport à la résurrection. La crise écologique nous place devant la limite des ressources naturelles. Grâce à cette limite nous posons des questions sur notre projet de développement. La crise nous amène à voir que nous menons un mode de vie où la relation n’a plus de place. La crise nous permet de poser des questions sur le sens de l’existence. Cela va plus loin que la simple gestion des ressources. Mon livre a pour titre Le goût de l’autre. Je trouve que c’est une belle expression pour parler de l’économie. L’économie peut mettre en valeur la dimension relationnelle. L’économie n’est pas quelque chose qui nous permet exclusivement d’accéder aux biens. L’économie est un lieu qui permet d’entrer en relation avec les autres, c’est-à-dire « prendre le goût de l’autre ». •

Le beau risque de l'engagement

Guy AurencheGuy Aurenche est avocat et il est le président du Comité catholique contre la faim et pour le développement en France. Il a été auparavant le président de 1975 à 1983 de l’ACAT, soit l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture. Ce chrétien engagé au service de l’humanité témoigne aujourd’hui des convictions qui l’ont amené sur ce chemin.

 

NDC – Le Comité catholique contre la faim et pour le développement est une organisation importante. Quelles en sont les origines ?

Guy Aurenche – En 1960 la FAO, l’organisme des Nations Unies contre la faim a lancé une grande collecte mondiale pour contrer la faim. Le pape Jean XXIII a entendu cet appel et il a voulu que l’Église catholique participe à sa manière à cette collecte. C’est de cette manière qu’a été créé en France en 1961 le Comité catholique contre la faim. Ce comité est né de l’écoute que le pape Jean XXIII a portée en entendant ce cri qui venait de l’humanité. C’est ainsi que de grandes collectes ont été organisées durant le Carême dans toutes les paroisses de France. Par la suite, le comité a poursuivi son action en procurant de l’information et des réflexions sur les causes de la faim dans le monde. La lutte contre la faim exige que l’on travaille pour le développement. Je retiens qu’il est intéressant de constater que le cri du monde a été entendu par le pape Jean XXIII qui a demandé que l’Église passe à l’action. CCFD Terre solidaire travaille avec des partenaires dans 70 pays et il soutient 450 projets.

NDC – L’action de l’Église pour contrer la faim et favoriser le développement est-elle bien perçue ?

G. A. – Notre action est bien perçue. Nous sommes la plus importante organisation non gouvernementale française à travailler dans le domaine du développement. Nous participons à des commissions ministérielles pour préparer les déclarations de nos ministres, et même du président de la république, lorsqu’ils ont à intervenir dans ce domaine. La majorité des catholiques appuie nos actions bien qu’il s’en trouve qui pense que nous sommes trop politiques parce que nous avons dépassé le stade de donner seulement de l’argent aux plus pauvres. Nous sommes conduits à poser des questions en proposant des réflexions liées aux causes qui mènent à l’injustice. Ce discours est interprété par un groupe de catholiques comme étant de gauche. Faire de la politique, ce n’est pas être à droite ou à gauche. Nous sommes un mouvement laïc. Des personnes posent cette question : en quoi défendez-vous les valeurs éthiques de l’Église ? Ces critiques étaient plus fortes il y a 20 ou 30 ans.

NDC – Comment réagissez-vous face à ces prise de position ?

G. A. – Nous essayons de ne pas entrer dans une dynamique de défense. Nous essayons d’expliquer la manière dont nous lisons l’Évangile. Nous croyons que nos actions nous rapprochent de Notre Seigneur. Nous ne voulons pas entrer dans une guerre idéologique. Nous concevons très bien que des gens puissent lire l’Évangile autrement. Je crois que le CCFD joue pleinement son rôle d’organisme catholique dans le sens que son action est universelle. Nous acceptons d’aller un peu aux marges des populations qui s’intéressent à cette parole chrétienne.

NDC – Vous écrivez dans votre livre qui a pour titre Le souffle d’une vie, que vous avez exercé la profession d’avocat pour rendre le monde plus humain. Cela tient toujours ?

G. A. – Cela tient plus que jamais ! J’ai exercé la profession d’avocat afin de donner la parole à celui qui va être jugé, que ce soit dans une affaire de divorce lorsqu’on se pose la question concernant la garde des enfants, comme dans une affaire criminelle. Je crois qu’on humanise si on prend du temps dans une affaire pour donner la parole a chacune des parties. J’ai cessé mes activités professionnelles il y a quatre ans. Je continue à m’engager dans un processus d’humanisation dans le service des droits humains et de la dignité de la personne. Il y a là un enjeu qui n’est pas spécifiquement chrétien. Je constate cependant que la pensée sociale de l’Église a intégré cet enjeu. Le pape Paul VI disait qu’il faut entrer en conversation et en alliance avec le monde. Cette action est un bonheur pour moi car je me suis découvert la capacité de sauver des hommes et des femmes du désespoir, de la solitude et de l’extrême misère. Je n’ai pas réglé leurs problèmes matériels ou psychologiques mais j’ai découvert au bout de 40 ans d’aventures que chacun d’entre nous possède cette capacité de briser la solitude.

NDC – Vous avez répondu à un appel lorsque vous vous êtes engagé dans l’ACAT, l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture. Quel bilan tracez-vous de cet engagement ?

G. A. – Ce sont deux femmes chrétiennes protestantes qui ont fondé cette association en 1974. Elles ont rencontré un ami protestant et elles lui ont demandé s’il connaissait un catholique pour se joindre à leur association. J’ai accepté et trois semaines plus tard j’étais élu président. Cet engagement a changé ma vie car j’y ai vécu trente ans. Je suis le fils d’une famille bourgeoise classique. Je ne pouvais pas m’imaginer que des hommes ou des femmes puissent penser à des moyens pour détruire physiquement et psychologiquement une autre personne. Ce fut un choc hallucinant pour moi. J’ai découvert que des actions pouvaient briser la solitude et l’isolement des personnes torturées.

         L’ACAT mène des actions positives. Chaque année un peu plus de 300 des personnes sont libérées à cause des actions menées par l’association. Ce nombre est petit en regard de toutes les personnes emprisonnées à cause de leurs opinions dans plus de la moitié des pays du monde. J’ai beaucoup voyagé et j’ai pu recueillir par exemple le témoignage de parents qui m’ont dit que leur fils avait repris courage le jour où il a appris que sa situation était connue et que des gens demandaient sa libération et priaient pour lui.

         La société valorise l’efficacité et je crois que les chrétiens sont beaucoup trop pudiques en matière d’efficacité. Il faut parler de notre efficacité non en termes de miracle au sens où le problème est résolu mais plutôt au sens où nous faisons un premier miracle à travers nos actions lorsque nous brisons la solitude. C’est une action primordiale. Nous sommes allés voir des autorités politiques partout à travers le monde et cela parmi les plus tortionnaires. Nous avons appuyé la convention européenne contre la torture. Nous avons mené des campagnes de lettres sans oublier l’action de la prière. J’ai encore du mal à comprendre que dans des groupes de chrétiens on en soit encore à opposer l’action et la prière. Cette opposition est absurde car à ce moment nous ne croyons pas au même Jésus Christ vivant, ressuscité et incarné.

NDC – Vous avez écrit cette phrase : «Vivre, c’est risquer. Pour assurer la dimension du risque dans ma vie, je suis invité à faire alliance.» Qu’est-ce que cela veut dire pour vous ?

G. A.- En prenant des risques je m’expose moi-même et cela peut avoir des conséquences. Faire alliance est toujours un risque car on peut rencontrer toute sorte de personnes, des bonnes comme des moins bonnes. J’ai cependant rencontré des personnes qui m’ont bouleversé. Le grand risque à prendre en 2013 est d’oser entrer en conversation avec le monde. Le monde est aujourd’hui à nos portes. C’est maintenant comme cela. Il faut discuter avec les indigènes de l’Équateur sur leur manière de voir la terre-mère. Il faut que je discute avec les intégristes catholiques et avec les athées qui disent que Dieu est de la foutaise. La foi doit être vécue au risque de l’autre. Je ne peux vraiment entrer en contact avec l’autre que si je prends ce risque. Cela ne veut pas dire que l’autre a raison mais je prends son point de vue au sérieux.

NDC – Vous fustigez la peur car elle est la cause de bien des maux. Pourquoi ?

G. A. – Les gens se replient parce qu’ils ont peur. L’idée de perdre quelque chose fait peur. Il est maintenant clair que l’Église n’est plus la maîtresse du monde comme elle l’a été. Est-ce que cela est dramatique ? Il s’agit d’une réalité humaine différente. Je pense que nous devons vivre cette perte comme un appel. Il va falloir trouver d’autres moyens pour partager notre espérance. Nous entendons souvent dire que la sécularisation est un drame. Il faut accepter le fait que Dieu ne soit plus le centre de la vie des hommes. Deux réactions sont possibles. Je peux céder à la peur et m’enfermer. C’est le repli identitaire. L’autre action consiste à partager avec l’autre ce en quoi je crois et ce qui me fait vivre. C’est ce dans cette démarche que je suis engagé. J’ai envie de partager le souffle qui m’habite. Ce souffle m’a été confié et il m’habite depuis 66 ans. Cela me rend heureux et je vis une paix intérieure qui me rend plus sensible aux malheurs des autres.

Il faut réformer le système économique

Giraud GaelL’économie doit intéresser les lecteurs d’un magazine de spiritualité. La récente crise économique de 2008 a encore des répercussions et il semble que cela ne sera pas terminé demain si des changements ne sont pas apportés au système économique. Nous avons demandé à Gaël Giraud, jésuite, et chargé de recherche à Paris au Centre de la recherche scientifique (CNRS), de répondre à nos questions. Le père Gaël Giraud a obtenu un doctorat en étudiant les jeux stratégiques des marchés. Il est membre de l’École d’Économie de Paris. Ses récentes publications sur le devoir de réformer le capitalisme font de lui un interlocuteur compétent en la matière. Ses propos, sans être alarmistes, nous font réfléchir. Il lance aux chrétiens que nous sommes un appel au partage afin de pallier aux effets de la crise économique. Propos recueillis par Jérôme Martineau.

NDC – Comment en êtes-vous venu à vous intéresser de près à l’économie ?

Gaël Giraud – J’ai mené une recherche en mathématique appliquée à l’économie pour l’obtention d’un doctorat.  J’avais auparavant passé deux ans au Tchad où j’ai travaillé avec les enfants de la rue. Cette expérience a été fondamentale pour moi. Je me suis ouvert à une réalité que je ne connaissais pas car j’avais vécu à Paris dans un milieu protégé. J’ai ensuite senti que j’étais appelé à devenir Jésuite. J’ai fait ma théologie et des études en philosophie. Les Jésuites m’ont par la suite demandé de reprendre mes activités de chercheur en économie au CNRS. Mes supérieurs ont jugé que c’était un service à rendre à l’Église ainsi qu’à la société. Je peux participer au débat interne de l’Église comme expert en économie. D’autre part j’apporte une contribution à la société civile en faisant en sorte que les questions reliées à la justice ne soient pas oubliées par les chercheurs. Je crois que les économistes ont une responsabilité sociale considérable. Nous vivons à une époque où les enjeux pour l’avenir sont importants. J’aurais pu choisir un autre champ de recherche mais j’ai trouvé que des questions importantes  se situaient davantage du côté de l’économie.

NDC – Une grave crise économique a vu le jour en 2008. Était-elle prévisible ?

G. G. – En effet, elle l’était. J’ai été consultant auprès de certaines banques avant de devenir Jésuite. J’ai travaillé sur ce qu’on appelle les opérations mathématiques pour calculer le prix des actifs dérivés dessubprimes. Je me souviens très bien avoir dit avec d’autres chercheurs à la direction de grandes banques que les calculs que nous faisions étaient bidons. Ils nous ont répondu : «Pourquoi vouloir arrêter ce système ? Les rendements sont si élevés ! » En effet, entre 2001 et 2007, les banques ont gagné beaucoup d’argent avec ce système. Même des personnes lucides qui se rendaient compte qu’on se dirigeait vers un mur ne voulaient pas en entendre parler.

Cette crise a été construite sur le crédit hypothécaire aux États-Unis. Les banques accordaient des prêts hypothécaires à des ménages qui n’avaient pas les revenus suffisants pour répondre aux normes habituelles pour les prêts. La première période de prêt était conduite sous de bas taux d’intérêt. Par la suite, lors du renouvellement de l’hypothèque, des taux  variables très supérieurs au marché étaient consentis parce que le risque de non paiement était élevé. Cette manière de faire était une mauvaise réponse à un problème économique de fond qui réside dans l’insuffisance de la consommation, en particulier aux États-Unis.

«Deux grands enjeux se posent maintenant devant nous. Le premier concerne la consommation de pétrole sur la planète. Il y a encore beaucoup de pétrole. Les réserves sont estimées à environ cent ans. D’autre part nous ne pourrons pas extraire une quantité infinie de pétrole chaque jour. Nous extrayons présentement 90 millions de barils par jour. On sait que techniquement nous ne pourrons pas dépasser 100 millions de barils par jour.»

 

NDC – Qu’est-ce qui s’est passé pour que les ménages consomment moins et que l’économie soit en danger ?

G. G. – Ce problème a vu le jour au milieu des années 1990. Le régime économique que nous connaissons s’est construit sur la pressurisation des salaires à cause de la concurrence internationale des pays du Sud. Il revient moins cher aux entreprises de produire là-bas parce que les salaires sont moins élevés. Ce régime a fait que les salaires n’ont pas suffi à maintenir une consommation élevée. Les consommateurs américains ne pouvaient plus épargner. C’est à ce moment qu’on a cru qu’il serait salutaire de recourir au crédit à la consommation de masse. La Banque Centrale Américaine, par la voix autorisée de son président Allan Greenspan, a encouragé en 2001 le recours au crédit hypothécairesubprime. On a transformé les dettes des ménages pauvres en actifs financiers que l’on pouvait échanger sur les marchés. La crise est arrivée lorsque des centaines de milliers de maisons ont été mises en vente parce que les gens ne pouvaient plus payer les intérêts. Le prix de vente des maisons a baissé et les banques se sont trouvées en déficit. Toute la pyramide s’est effondrée, d’où la crise qui s’en est suivie.

NDC – Le système économique basé sur la consommation est-il devenu un piège ?

G. G. – Oui, le système est construit sur le fait que nous devons beaucoup consommer. Ce n’est pas une position que j’encourage. Il y a une réflexion que nous devons faire pour changer le mode de consommation. Nous devons renoncer à changer le téléphone portable aux deux ans. Nous devons avoir une consommation moins énergivore et moins polluante. Cependant notre système économique fait face à une grande contradiction. Les ménages des pays riches n’ont plus les revenus suffisants pour consommer beaucoup parce que la part de la valeur ajoutée de l’économie a été transférée des salaires des gens vers les dividendes des actionnaires. Les actionnaires perçoivent davantage et les salariés moins. Il faut savoir que les actionnaires sont une minorité de personnes alors que les salariés sont la majorité des citoyens. C’est la contradiction que nous vivons depuis les années 1990.

La seule solution que des économistes préconisent pour sortir de ce cercle vicieux est que la classe moyenne chinoise en arrive à consommer autant que nous. Cette solution à courte vue serait une catastrophe tant au plan écologique qu’énergétique.

 

«Nous nous dirigeons dans un mur si rien ne change. Nous devrons faire face à la crise écologique et énergétique. Nous devrons inventer un mode de société qui soit plus sobre du côté de la consommation et dans lequel tout le monde aura du travail.»

Crédit Photo : Jérôme Martineau

 

NDC – Vous affirmez à quelques reprises que des changements surviendront. Quels types de changements ?

G. G. – Nous savons depuis les années 1970 que notre mode de consommation doit changer. Nous étions trop peu renseignés sur les problèmes écologiques et énergétiques pour le faire. Deux grands enjeux se posent maintenant devant nous. Le premier concerne la consommation de pétrole sur la planète. Il y a encore beaucoup de pétrole. Les réserves sont estimées à environ cent ans. D’autre part nous ne pourrons pas extraire une quantité infinie de pétrole chaque jour. Nous extrayons présentement 90 millions de barils par jour. On sait que techniquement nous ne pourrons pas dépasser 100 millions de barils par jour. Pourquoi ? La réponse est simple. Les compagnies pétrolières ont gagné beaucoup d’argent au cours des 30 dernières années. Elles ont pendant cette période sous-investi dans les infrastructures parce qu’elles ont distribué les profits aux actionnaires. Nous faisons maintenant face à un plafond. La consommation continue à augmenter et elle devrait dépasser les 100 millions de barils dans cinq ans. Le prix va exploser parce que certains pays seront prêts à payer le prix. Il faut alors imaginer que les prix des produits que nous consommons vont augmenter car les coûts liés au transport des marchandises deviendront très élevés.

Est-ce que cette crise arrivera dans cinq ans ou dix ans ? Nous ne le savons pas. Si c’est dans cinq ans, c’est comme si c’était demain.

 

 

Benoît Lacroix, homme de parole

Lacroix BenoitIl faut écouter le père Benoît Lacroix pour entendre une parole riche et inspirante. Né à Saint-Michel de Bellechasse le 8 septembre 1915, il est entré chez les Dominicains et il a été ordonné le 5 juillet 1941. Il a été professeur à l'Institut d'études médiévales de l'Université de Montréal de 1945 à 1980. Sa situation de personne retraitée ne l'empêche pas de continuer à prononcer des conférences et à donner des entrevues dans les médias. Cet homme ouvert au dialogue avec tous privilégie cependant une présence spéciale aux jeunes. Plusieurs se mettent à son écoute pour découvrir une parole pleine de sagesse.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

NDC - Vous avez déclaré dans une conférence prononcée il y a quelques années que « là où l'expérience s'accroît, la sagesse est possible. » Vous avez vécu beaucoup d'expériences. Pensez-vous être devenu un homme sage?

B. L. - La sagesse se bâtit à partir de l'expérience un peu comme la sagesse des peuples se bâtit à partir des proverbes. Chaque proverbe est le fruit de beaucoup d'essais, d'expériences heureuses et malheureuses. Cela m'a frappé de voir combien l'expérience des peuples s'exprime dans les proverbes. La sagesse, telle que nous l'entendons aujourd'hui est un peu le résumé de toutes les expériences humaines qui ont réussi ou qui ont échoué. Je pense que la sagesse comme les lois d'ailleurs vient à la fin des expériences. Il est très dangereux de faire des lois avant les expériences. Cela arrive parfois lorsque l'Église promulgue une loi pour montrer qu'elle a raison ou pour prévoir ce que les gens devraient faire. Cela réussi rarement. Il faut toujours donner aux gens le lieu de l'expérience. L'expérience c'est l'espace de la liberté.

NDC – Quelles ont été les expériences qui ont marqué votre vie?

B. L. - L'expérience cosmique m'a beaucoup marqué. J'ai vécu mon enfance face à un paysage extraordinaire. Il y avait à Saint-Michel de Bellechasse la présence du fleuve, de l'Île d'Orléans, des Laurentides et dans l'arrière pays, les Appalaches. Cette première expérience de vie m'a donné le goût de l'espace, le goût d'aller chercher partout ce qu'il y a de vrai et non pas à me limiter à mon petit espace. J'ai été éduqué en plein air et cela m'a marqué profondément.

La deuxième expérience marquante de ma vie s'est déroulée durant mes études au collège Sainte-Anne-de-la-Pocatière. J'ai dû quitter mon petit village pour aller étudier dans un collège où je côtoyais chaque jour 500 autres jeunes de mon âge. C'est là que j'ai fait l'expérience de la vie sociale. Je vivais avec des confrères que je n'avais pas choisis. Cela m'a donné le sens des autres et le respect de la diversité. Je pense que cette expérience m'a protégé des rejets, des oppositions et du négativisme.

Une autre expérience est venue marquer ma jeunesse. Je suis entré chez les Dominicains et j'ai pris le goût aux études moi qui aimait le sport durant mes années de collège. Mes études approfondies m'ont permis de rencontrer les gens de la Bible. J'étais transporté au Proche Orient. J'ai découvert un langage merveilleux. Je retrouvais dans les textes des psaumes les montagnes, les rivières et les plaines de mon enfance. De nouveau mon esprit a été invité à s'élargir. Des rencontres nouvelles se sont déroulées lorsque j'ai étudié saint Thomas d'Aquin et Aristote. Par la suite, j'ai enseigné à l'université durant 50 ans. Ma communauté m'a envoyé au Japon et au Rwanda. Cette période de ma vie a de nouveau été marquée par la diversité. Je constate que je me suis battu toute ma vie contre les oppositions. Nous sommes capables de nous unir même si nous sommes différents.

Dieu, objet et but premier de la foi chrétienne libre et personnelle, a livré son message à travers une histoire sainte qui va de la Genèse à l'Apocalypse. Cette histoire inclut hier, aujourd'hui et demain. Jésus s'est inséré dans cette histoire ; il s'y est incorporé pour instruire les siens. D'où priorité dans l'instruction chrétienne à la connaissance historique et événementielle de la Bible.

Benoît Lacroix, Mort et survie des religions, p. 19

 

NDC – Vous n'êtes pas un homme qui a eu peur du changement?

B. L. - Je me souviens d'une phrase prononcée par Théodore dans la série télévisée Les Belles histoires des pays d'en haut. Il disait qu'il n'y a pas de progrès sans changement. Il disait vrai à sa manière. Le changement provoque la mobilité et il y a de la vie dans la mobilité. Les sociétés peuvent évoluer que si elles bougent. Les groupes qui se referment sur une option ou une pensée précise ont moins de chance de rejoindre les gens.

NDC – C'est donc dire que l'époque où l'Église était omniprésente et qu'elle prônait la stabilité ne représentait pas l'époque idéale?

B. L. - Cela ne pouvait pas durer. Je dis même qu'il ne fallait pas que ça dure. Je pense ici aux grands sanctuaires du Québec. Ce n'est pas la structure qui les renouvelle. C'est la foule qui vient y prier. Elle représente chaque génération de croyants avec ses goûts et ses manières de prier. C'est ainsi que naissent de nouveaux rites et de nouveaux chants. C'est dans la mobilité que se trouve l'avenir des sanctuaires.

NDC – Vous n'avez pas embrassé le réflexe propre à plusieurs personnes âgées qui ne cessent de dire : « Dans mon temps... »

B. L. - J'aime raconter le passé en autant que je raconte un temps qui est mobile et qui parle de l'avenir. Le passé est le témoin de beaucoup de changements. D'ailleurs, le présent vit entre le passé et l'avenir. J'aime l'histoire parce qu'elle me renseigne sur la vie des peuples et des civilisations.

Je suis fasciné par ce qui se passe ici aujourd'hui. J'ai étudié avec attention l'histoire de la formation de l'Europe et j'ai constaté l'apport des autres peuples qui y ont émigré. C'est la même chose qui se passe au Québec. On a rêvé de faire un pays avec des francophones de souche et on s'aperçoit maintenant que d'autres gens viennent y habiter d'un peu partout. On ne peut pas définir à l'avance l'avenir d'un pays et on ne pas se fixer un seul idéal. Il faut l'inviter à devenir.

 

« La sagesse se bâtit à partir de l'expérience un peu comme la sagesse des peuples 
se bâtit à partir des proverbes. La sagesse, telle que nous l'entendons aujourd'hui 
est un peu le résumé de toutes les expériences humaines qui ont réussi ou échoué. »

NDC – Vos recherches ont démontré que l'histoire est pleine de surprises...

B. L. - Elle est pleine de surprises. L'important est de ne pas laisser tomber ses rêves. La même chose se passe dans la vie des individus et dans l'Église. Nous vivons présentement des échecs qui sont graves et nous le sentons. Les paroisses ne sont plus l'unité géographique d'autrefois. Les arrondissements prennent plus d'importance. Les changements qui surviennent nous obligent à repenser la structure de notre religion. Il faut faire en sorte que d'autres lieux de rassemblement existent pour accueillir les gens. Nous avons besoin de créer de nouvelles entités pour que les personnes se regroupent. Il faut que l'Église invente et qu'elle ne se laisse pas piéger par des formes qui sont très belles mais qui ont fait leurs beaux jours dans le passé.

NDC – On vous connaît comme étant un homme optimiste. Portez-vous des craintes?

B. L. - J'ai en effet des inquiétudes très grandes face à la manière dont les Québécois des dernières générations ont refusé leur passé religieux. Cette attitude m'apparaît comme une manière infantile et paresseuse de régler un problème. Les Québécois ont décidé de bouder au lieu de critiquer. J'aime mieux avoir affaire à un anticlérical qu'à quelqu'un qui me dit qu'il ne va plus à la messe. J'aime mieux dialoguer avec quelqu'un qui critique qu'avec une personne qui ne dit que cela ne veut rien dire pour elle. C'est la critique qui a le plus manqué à notre religion.

NDC – Vous avez affirmé dans une conférence que vous avez prononcée il y a quelques années que les jeunes québécois devraient suivre un cours obligatoire d'éducation à la Bible à l'école. Maintenez-vous toujours cette position?

B. L. - J'y tiens encore. Je voudrais que tous les élèves du Québec apprennent le français et que quelque soit leur religion ils puissent étudier la Bible. Il faudrait que l'on puisse leur expliquer la Bible du point de vue de l'histoire. Il ne faut pas oublier que c'est la Bible qui a façonné la civilisation occidentale. Les grands musiciens, les peintres et les auteurs dramatiques se sont inspirés de la Bible. Un petit garçon athée qui joue Bach joue seulement avec ses doigts. Il faut entrer dans la finesse spirituelle du protestantisme issu de Luther pour comprendre le sens de cette musique.

NDC – Vous rencontrez souvent des jeunes. Quelles questions vous posent-ils?

B. L. - Les jeunes me posent toujours les mêmes questions. Pourquoi vivre? Pourquoi mourir? Ils reviennent aux questions essentielles. Il ne faut pas les achaler avec ce qui est permis et ce qui est défendu. Leurs questions sont en lien avec la vie. Pourquoi aurais-je des enfants puisqu'il y a toujours des guerres? Ce sont des questions existentielles.

Je constate que les jeunes cherchent dans différentes voies. Il y a des jeunes qui choisissent la voie de la méditation et de la recherche spirituelle. Ils n'hésitent pas à aller en Inde ou ailleurs pour vivre une expérience spirituelle. Ils rencontrent les autres religions. Ils s'interrogent sur le sens de la vie. Ces jeunes ont déjà opté pour une nouvelle manière d'être.

NDC – Vous rencontrez des artistes. Qu'est-ce que vous entendez de leur part?

B. L. - Je viens de baptiser l'enfant d'un couple d'artistes. Ils sont ensemble depuis 13 ans. Ils ont voulu que leur enfant soit baptisé pour qu'il soit inscrit dans une tradition religieuse et une spiritualité qui a fait ses preuves. Ils ont demandé à me rencontrer et ils ont tenu à ce que la cérémonie se déroule dans une atmosphère festive. Ils ont aussi tenu à ce que j'explique le sens du signe de la croix que le prêtre trace sur le front de l'enfant. Ils reviennent à des choses essentielles. Ils ne veulent pas de la paille. Ils veulent se rattacher au tronc avec ses racines.

Ce sont présentement leurs enfants qui mobilisent leur recherche. Ils demandent ce qu'on va faire de leurs enfants et cela les préoccupe. C'est à travers leurs enfants qu'ils retrouvent les figures des fondateurs des grandes religions. Ils savent que leurs enfants les obligent à prendre position en fonction d'une certaine spiritualité.

NDC – Vous avez traversé le XXe siècle avec tous ses conflits armés. Quelle leçon en retenez-vous si c'est le cas?

B. L. - Je suis né en 1915 et je me rappelle avoir vu revenir les soldats de la Première guerre. Le chemin de fer passait sur la terre paternelle et je me souviens des wagons rouges qui ramenaient les soldats. J'ai visité les cimetières militaires de Normandie et j'ai toujours été ému de le faire. Je lisais les pierres et je constatais qu'il s'agissait de jeunes hommes qui étaient morts et je me disais que c'est à cause d'eux si je suis ici.

C'est saint Augustin qui m'a réconcilié avec cette réalité. J'ai trouvé la réponse dans son ouvrage qui a pour titre La cité de Dieu. Saint Augustin admirait l'Empire romain. Les barbares sont entrés dans Rome en 410. Il était découragé. Il s'est mis à réfléchir sur la chrétienté et il a découvert que la chrétienté était la cité de Dieu dans laquelle il y a les pouvoirs du bien et du mal. L'histoire montre que c'est le pouvoir du mal qui semble l'emporter alors que le bien gagne du terrain à d'autres moments. Nous, nous croyons que la lumière est plus forte que les ténèbres. J'ai été réconcilié par la position de saint Augustin. Sa vision correspond non pas à un rêve de paix ou de guerre mais à une réalité. La vie humaine est pavée de moments joyeux et tristes, des moments où la vertu prédomine alors que d'autres sont marqués par le péché. Il faut accepter de vivre dans cet univers où des forces diverses se croisent.

NDC – Je vous propose en petit jeu en fin d'entrevue. Nous allons faire le tour du dernier siècle en vous demandant de porter un regard sur quelques événements. Quel pape vous a le plus impressionné?

B. L. - C'est sans contredit Jean-Paul II. C'est l'un des papes qui a eu le plus long règne. J'ai lu tout ce qu'il a écrit et je ne crois pas qu'il y a eu dans l'histoire un pape qui ait eu le charisme de Jean-Paul II. Son pouvoir médiatique était grand. Il a joué un rôle important tant du point de vue spirituel que politique. Peu de gens célèbres ont eu une présence médiatique aussi forte. Ses prises de positions me gênaient de temps en temps. Plusieurs de ses textes romains me surprenaient par leur côté assez conservateur. Par contre, il était plus ouvert lors de ses voyages. En lui, je sentais mon Église avec son côté ouvert et son petit côté légaliste et dogmatique. Il représentait les deux niveaux.

NDC – Quelles sont les personnalités politiques québécoises qui vous ont le plus impressionné?

B. L. - J'ai rencontré personnellement Daniel Johnson père qui a été premier ministre du Québec en 1966. Cet homme m'a fasciné par sa bonté et son ouverture d'esprit de même que par son amour du peuple. Il avait une certaine humilité car il avait souffert dans sa vie. J'étais heureux de savoir que nous pouvions avoir ce type d'homme en politique. D'autre part, M. Lucien Bouchard m'apparaissait comme un homme d'État qui avait une vaste expérience avec des références intellectuelles. Son petit côté intellectuel me plaisait.

NDC – Quel personnage historique auriez-vous aimé rencontrer?

B. L. - Martin Luther King! J'aurais voulu savoir comment cet homme vivait une division à intérieur de lui-même. Il vivait dans un pays puissant qui devenait un empire. Par contre, son existence se déroulait au sein de la minorité noire. Cela ne l'a pas empêché de rêver à des jours meilleurs pour tous.

J'aimerais aussi rencontrer le philosophe grec Aristote. Je l'ai tellement étudié que je voudrais qu'il m'explique quelques unes de ses pages les plus difficiles.

NDC – Quels sentiments avez-vous ressentis le 11 septembre 2001 à la vue des avions fonçant dans les tours du World Trade Center B. L. ?

B. L. - J'ai été terrifié !J'ai pensé tout de suite au film de Denys ArcandLe déclin de l'empire américain. J'ai pensé à l'invasion de Rome par les barbares en 410. J'ai revu Hitler entrant dans Paris. J'ai compris que les empires sont fragiles et que cela prend peu de chose pour les menacer. Je me suis aussi souvenu de l'assassinat du président Kennedy. Toutes ces images me fascinent et me nourrissent.

NDC – Quel est la femme qui vous a le plus influencé ?

B. L. - C'est évident que ma mère m'a influencé le plus. C'était une femme effacée qui menait à la maison sans que cela paraisse. D'un autre côté j'ai été très marqué par Thérèse de l'Enfant Jésus. Elle m'influence encore. Elle est entrée au Carmel de Lisieux à l'âge de 15 ans. Elle y est morte malade à l'âge de 25 ans et elle a été proclamée docteur de l'Église. Elle accompagne saint Thomas d'Aquin elle qui n'a jamais lu de gros livres ni d'ailleurs la Somme théologique. Comme événement de sainteté, c'est un chef d'oeuvre !

NDC – Que diriez-vous à un petit enfant qui vous poserait la question : c'est quoi vivre ?

B. L. - Aime tes parents ! Aime maman ! Aime papa ! Je crois que l'on vit pour l'amour et par amour. Il n'y a pas d'autres raisons majeures de vivre. C'est tellement vrai que toute la littérature et le cinéma tournent autour de cela. Nous connaissons actuellement une vague d'amour pornographique. Cela va passer. Nous nous dirigeons vers l'amour mystique. Oui, je dirais à cet enfant : aime. Aime concrètement ta mère, ton père, tes frères et soeurs. Aime !

 

 

 

Les chrétiens et l'environnement

Beauchamp AndreLa crise écologique est selon André Beauchamp la plus importante crise éthique de notre époque. Elle doit mobiliser nos efforts afin de pouvoir la résoudre. Cependant, André Beauchamp, auteur du livreEnvironnement et Église aux Éditions Fides, pense que l’Église a pris du retard face à ce problème. Elle ne s’est pas assez impliquée face à cette situation préoccupante. Il plaide pour la mise en œuvre d’une pastorale de l’environnement qui puisse aider les gens à agir de manière responsable face à la nature. Il faut, dit-il, recevoir la création comme un don de Dieu et comme une source continuelle d’étonnement. Voilà les propos qu’il a tenus lors de l’entrevue que nous avons effectuée avec lui.

La crise écologique est selon André Beauchamp la plus importante crise éthique de notre époque. Elle doit mobiliser nos efforts afin de pouvoir la résoudre. Cependant, André Beauchamp, auteur du livreEnvironnement et Église aux Éditions Fides, pense que l’Église  a pris du retard face à ce problème. Elle ne s’est pas assez impliquée face à cette situation préoccupante. Il plaide pour la mise en œuvre d’une pastorale de l’environnement qui puisse aider les gens à agir de manière responsable face à la nature. Il faut, dit-il, recevoir la création comme un don de Dieu et comme une source continuelle d’étonnement. Voilà les propos qu’il a tenus lors de l’entrevue que nous avons effectuée avec lui.

NDC – Vous êtes impliqué dans le débat qui entoure l’environnement depuis plusieurs années. Comment y êtes-vous arrivé?

André Beauchamp – J’ai travaillé il y a plusieurs années pour l’Office de catéchèse du Québec. Je m’y occupais de l’éducation de la foi des adultes pour l’ensemble du Québec. C’est à ce moment que j’ai été sensibilisé à l’environnement. Déjà en 1972, la conférence de Stockholm  avait lancé le thème de l’environnement. En 1974, l’Office de catéchèse a proposé le thèmesociété et consommation. J’ai par la suite accepté de faire une recherche sur l’éducation à l’environnement pour le Gouvernement. J’ai trouvé ce travail fascinant. Le Ministère de l’environnement a été créé et comme je venais de faire une recherche on m’a demandé de continuer dans ce domaine et je suis devenu un humble fonctionnaire. De fil en aiguille, ce travail a duré dix ans. J’ai occupé divers postes dont ceux de premier secrétaire général du ministère, directeur du cabinet du ministre Marcel Léger, président du Conseil consultatif et enfin président du Bureau d’audience sur l’environnement. 

Je suis devenu consultant en environnement après mon départ du Gouvernement. Il est certain que j’ai vécu au Ministère de l’environnement des expériences extraordinaires. J’étais comme prêtre habitué aux structures ecclésiales. L’administration publique vit sur une autre logique de fonctionnement. J’ai été chanceux de vivre ces expériences.

NDC – Vous écrivez dans votre livre que la crise écologique est la plus importante crise éthique de notre époque. Pourquoi en est-il ainsi de cette crise?

A. B. –Cette crise est importante parce que c’est le devenir même de l’humanité qui est menacé. L’enjeu réel de cette crise réside dans l’avenir de la vie sur terre et de la survie de l’espèce humaine. Certes, la famine est un enjeu majeur mais la crise éthique par excellence est vraiment à mon avis la crise écologique. Nous devons faire face à cette crise avec courage car la crise actuelle met en cause le développement insensé  auquel nous avons assisté au cours du dernier siècle. Il faut porter une attention à ce développement car  il risque de nous mener vers un échec. Cela ne veut pas dire que le développement est un échec. Je veux dire que le succès de ce développement est si grand que sa perversion nous conduit à un état de crise radical. Nous avons le devoir de corriger le tir et de faire des ajustements. 

Je ne sais pas le temps qu’il nous reste pour que nous puissions réagir efficacement. Il y a des personnes qui disent qu’il nous reste 10 ou 20 ans. Cela n’a pas d’importance puisque nous savons que le type de développement que nous avons poursuivi nous mène à une impasse. Nous devons réviser nos stratégies de développement. C’est pour cette raison que la crise de l’environnement est la crise éthique par excellence.

NDC – Plusieurs personnes font un lien entre la crise écologique et la consommation. Est-ce que nous consommons trop?

A. B. –Il est certain que la consommation est l’une des causes de cette crise. Cependant, ce n’est pas la seule. Je peux dire qu’il y a quatre bombes qui menacent  l’environnement. Il y a d’abord la crise démographique, c’est-à-dire l’expansion numérique du nombre d’habitants sur notre planète. Nous sommes sept milliards  et nous savons aujourd’hui que nous ne pouvons pas nous rendre à vingt milliards d’hommes et de femmes. Est-ce qu’on peut se rendre à quatorze milliards? Nous ne le savons pas. Par contre nous savons que les ressources de la terre sont limitées.

Il y a aussi la bombe de l’inégalité, de l’iniquité entre les sociétés. Il y a dans notre monde de grandes disparités dans le développement qui font que les sociétés seront de moins en moins viables s’il y a une minorité de riches qui sont de plus en plus riches face à une majorité de pauvres vivant dans une situation de grande pauvreté. Les sociétés vont se désintégrer. Les tensions entres les peuples développés et les peuples en voie de développement vont devenir insoutenables. Quand la violence éclate, il n’y a plus d’autre logique possible que celle de la violence et de la destruction. La pauvreté absolue est le pire ennemi de l’environnement, car la personne qui n’a aucun avenir brûlera jusqu’au dernier arbre sans penser au lendemain. La pensée écologique suppose la prévoyance, ce que la misère ne permet pas.

La bombe de la consommation est importante. On dit que le niveau de vie a monté de 20 à 30 fois au cours des 50 dernières années. Nous ne pouvons pas indéfiniment hausser le niveau de vie. La planète est petite et les ressources ne sont pas inépuisables. Nous voyons déjà apparaître des contraintes majeures liées à l’énergie et à l’eau douce. Cela ne veut pas dire que nous devons nous en aller vers une pauvreté généralisée mais il va falloir faire des conversions pour en arriver à vivre une vie humaine plus équilibrée. Nous ne pouvons pas consommer et détruire à l’infini.

La pollution est certainement une bombe très préoccupante. Toutes les  sociétés produisent des déchets. Il faut savoir par exemple que l’intensification de la production industrielle a eu pour effet d’amener sur le marché une grande quantité de nouveaux produits – un nombre excédant 100 000 – qui, pour la plupart, n’ont pas été testés. La bombe de la pollution doit remettre en question l’idéologie du progrès et la fuite en avant à tout prix dans les nouvelles technologies.

NDC – Est-ce qu’il y a des signes qui montrent qu’un processus de changement est amorcé?

A. B – Je pense à la lutte à la consommation. Il n’y a pas de pays engagé dans cette action. Il y a cependant des individus qui s’y engagent. Nous commençons à y apercevoir un courant significatif lié à la simplicité volontaire. Il faut dire que depuis 15 ans une grande réflexion s’est faite dans la société. Les États ont été obligés de prendre cette réflexion au sérieux. Les gens ont pris conscience du gaspillage que nous faisons. Nous ne sommes pas toujours authentiques mais ces thèmes sont maintenant incontournables.

 

« Au fur et à mesure que l’on progresse dans l’analyse de la crise écologique, on s’aperçoit  qu’elle est plus grave, plus profonde, plus complexe qu’on ne l’avait pensé. (…) Même si les mentalités évoluent, il y a toujours une résistance sourde et lourde des milieux économiques et techniques à la mise en place de mesures préventives. »

 


NDC – Comment jugez-vous l’action des gouvernements dans ce domaine?

A. B. – Les gouvernements sont coincés. Il ne faut pas se le cacher, les politiciens peuvent diriger parce qu’ils sont élus. Ceux-ci  pour être élus par la population doivent promettre des choses à court terme. Le temps politique est un temps qui est court, trois ou quatre ans au plus. C’est court si on pense que la planification d’une route prend dix ans. L’élu travaille avec un agenda de deux ou trois ans et il fait cela sous l’observation constante des médias. Sa marge de manoeuvre est mince.

Cependant il faut reconnaître qu’un bon bout de chemin a été parcouru depuis vingt ans. Je pense à l’action qui a été menée mondialement pour la protection de la couche d’ozone. Le protocole de Montréal fonctionne bien. On ne le dit pas assez. Remontons trente ans derrière c’est-à-dire au moment où nous avons pris conscience des pluies acides. Nous avons réussi à sensibiliser les gens à ce phénomène. L’humanité a été capable de nous mobiliser pour empêcher la destruction de la couche d’ozone. Nous devons maintenant affronter le défi du réchauffement de la planète. La pollution atmosphérique engendrée par les pays du monde est responsable de cette pollution. Des accords ont été passés à Kyoto. Les Américains n’ont pas voulu embarquer et les Canadiens ont retiré leur parole. Nous observons dans cette attitude ce que peuvent faire des politiciens qui ont une vision à court terme.

NDC- Vous pensez que l’Église a un rôle à jouer face à la question de l’environnement?

A. B. – Tout à fait!  Je viens d’écrire ce livre pour alerter mon Église. Il est passé le temps où l’on s’occupait de l’environnement parce que c’était intéressant. Au contraire l’Église doit faire entrer cette préoccupation dans sa pastorale parce que la pollution représente un défi éthique et spirituel. Je crois aussi que l’environnement est un des chemins par lequel Dieu nous rencontre aujourd’hui. Un des signes des temps de notre époque c’est l’environnement. Le concile Vatican II nous a sensibilisés au fait d’être attentifs aux signes des temps. Toute l’humanité est touchée par ce problème. L’Église ne peut pas rester à l’écart. Je pense aux jeunes qui se posent la question de Dieu. Ils le font en lien avec l’environnement. Cet enjeu est au cœur des défis de notre société. Il faut assumer cette question dans notre prière.

 

La Bible nous donne une vision très positive de la vie. 
Le croyant doit penser que notre vie est un don de Dieu, 
que notre existence est un don. La spiritualité de la création est importante 
pour nous faire entrer dans l’action de grâce et dans une attitude d’émerveillement. 

NDC – La Bible parle de la création comme étant l’œuvre de Dieu. Est-ce qu’on y trouve un message lié à l’environnement?

A. B. – La Bible nous donne une vision très positive de la vie. Le croyant doit penser que notre vie est un don de Dieu, que notre existence est un don. La spiritualité de la création est importante pour nous faire entrer dans l’action de grâce et dans une attitude d’émerveillement. On dit que Dieu a confié la terre à l’être humain pour qu’il la garde. Il est écrit au livre de la Genèse : « Croissez et multipliez-vous. Dominez la terre et possédez-la. » Il faut comprendre ces expressions comme invitation à gérer la terre à la manière de Dieu. Il faut que l’homme exerce une bonne intendance, une intendance selon la volonté de Dieu. Je ne pense pas que cela veuille dire d’exploiter la terre jusqu’à la dernière goutte. Ce n’est pas une attitude responsable. Il s’agit de prédation. Une spiritualité de la prédation n’est pas selon moi une spiritualité chrétienne de la création.

NDC – Vous écrivez que la liturgie devrait faire une place à l’environnement. Pourquoi?

A. B. –La liturgie est la prière officielle de l’Église. C’est la prière d’un peuple qui loue Dieu et lui rend grâce. D’autre part, l’environnement est d’abord une source continuelle d’étonnement. Pour beaucoup de gens, l’environnement inspire une prière méditative. La nature nous permet aussi de voir notre petitesse, de saisir la brièveté de notre vie.

Je pose cette question : que serait une liturgie qui prendrait comme point de départ une vision de l’être humain inscrit profondément dans le monde naturel plutôt qu’un être humain surplombant ce même monde, un être humain solidaire plutôt que dominant? La prière liturgique dans le monde rural traditionnel était imprégnée de rites qui tenaient compte de la nature : les Rogations, la bénédiction des semences etc. Toutes nos grandes fêtes liturgiques sont associées à des changements dans la nature. Que l’on pense à la fête de Pâques qui se déroule au printemps. Nous devrions trouver une manière nouvelle de réinscrire la prière liturgique dans la nature. J’en donne des exemples dans mon livre.

NDC – Diriez-vous que la résolution de cette crise est  un projet qui concerne toute l’humanité, tous les humains sans exception et cela malgré les différences que nous vivons?

A. B. –Cette question se pose au niveau mondial. Il va falloir créer des structures mondiales nouvelles pour permettre de la résoudre. Les récents protocoles qui ont été signés préfigurent cela. L’humanité, sans détruire les cultures locales, doit pour les grands enjeux se donner des conduites communes. Je pense par exemple à la crise économique actuelle. Elle nous amène à prendre conscience de la gravité de la situation en ce qui a trait aux paradis fiscaux. Les États, en mettant de l’argent pour régler la crise, vont imposer de nouvelles règles du jeu pour faire entrer les gens dans une cause commune. C’est pour cette raison que je dis que nous devons avoir une belle espérance.

 

Environnement et Église un livre publié aux Éditions Fides dans lequel André Beaucamp réfléchit sur la crise environnementale en lien avec ce que pourrait en dire l’Église.

Pour la responsabilité sociale des entreprises

ENTREVUE par Jérôme Martineau

entrevue01Cécile Renouard est une religieuse de l’Assomption engagée dans l’étude de notre système économique. Cette femme énergique écrit, enseigne, mène des enquêtes tout en étant une conférencière recherchée. Elle enseigne à Paris au Centre Sèvres, à l’École des Mines et à l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (l’ESSEC). Cette religieuse manie la parole avec habileté et elle présente avec enthousiasme et conviction les changements qui doivent un jour advenir dans notre système économique afin de le rendre plus juste et plus équitable. Elle a accepté de répondre aux questions de Notre-Dame-du-Cap.

Comment Cécile Renouard en est-elle arrivée à occuper une telle place dans la critique du capitalisme? 
Mon parcours s’est déterminé au fil de mes études. J’ai fait des études en commerce sans avoir la vocation commerciale. J’ai étudié en littérature pour découvrir que je n’étais pas faite pour l’enseignement. Je constate aujourd’hui que j’enseigne beaucoup… Voilà un des paradoxes de ma vie. J’ai poursuivi des études à l’École supérieure des sciences économiques et commerciales. C’est à partir de ce moment que je me suis posé des questions sur les valeurs d’équité et de solidarité dans notre modèle économique. Je suis chrétienne et je voulais aller au bout de mon engagement.

Je m’interrogeais sur l’orientation de ma vie. La question du choix de la vie religieuse s’est posée au moment où je préparais avec des amis un voyage en Argentine. Je suis allée par la suite en Asie dans les mêmes conditions. J’ai profité de ces voyages pour me laisser impressionner par les situations que je voyais.

Parlez-nous un peu de ces situations.
 

J’ai été marquée par ce que j’ai vu dans un camp de réfugiés en Thaïlande. Je me suis engagée pour une expérience dans un chantier situé dans un bidonville près de Buenos Aires. Je me suis jointe à une communauté locale des Sœurs de l’Assomption. Cette expérience en Argentine avec les démunis m’a permis de réfléchir sur le capitalisme mondialisé. J’ai pu observer l’espérance qui habitait ces personnes. J’ai profité de mes voyages pour me poser des questions qui orientent encore mon engagement et mes recherches. Ces voyages m’ont permis de poursuivre mon discernement, alors j’ai eu le sentiment que la vie religieuse me permettrait de m’engager dans la lutte pour la justice sociale.

Vous avez poursuivi des études qui vous ont permis de constater que les choses doivent changer. En quel sens? 
J’ai rédigé une thèse en philosophie sur le thème du développement durable. J’ai étudié les comportements de grandes multinationales dans les pays du Sud. J’ai constaté le sens que donnaient ces entreprises à la question du développement durable. Je suis allée sur le terrain faire des observations pour voir comment les populations locales subissaient les effets des interventions des compagnies. J’ai étudié les comportements de grandes multinationales au Kenya et au Nigéria, car c’est en Afrique que les écarts sont les plus importants et que les pratiques de prédation sont les plus organisées.

Le capitalisme mondial peut-il être éthique? 
Le capitalisme mondial repose sur trois piliers que l’on nomme les trois P: planet-people-profit . Les multinationales font comme si on pouvait concilier le profit, le bien-être social et la préservation de l’environnement. J’ai constaté justement que le problème réside dans les contradictions qui existent entre la réalisation de ces trois piliers. Comment continuer de promettre des profits et d’assurer le bien-être des gens et le respect de l’environnement? Je plaide pour que l’on fasse converger toutes ces logiques.

Les enjeux financiers sont majeurs et ce sont eux qui dictent la marche à suivre. Qu’en pensez-vous? 
Les grandes entreprises occidentales sont insérées dans une société civile qui demande des comptes. Elles sont obligées d’adopter de bonnes pratiques tant en environnement qu’en rayonnement social. Le problème réside souvent dans le fait que les bonnes pratiques qu’elles s’engagent à réaliser ne sont pas en cohérence avec le modèle économique en place. Les investisseurs attendent un retour sur investissement à court terme. Tant qu’on n’arrivera pas à trouver le moyen pour que la comptabilité des entreprises intègre les dommages à l’environnement, nous n’arriverons pas à voir comment ces entreprises contribuent au développement du territoire où elles ont des activités. Il faudrait montrer que le respect de l’environnement et les bonnes pratiques sociales ne s’opposent pas à la compétitivité et aux intérêts économiques.

Vous avez fait du thème de la responsabilité sociale des entreprises votre cheval de bataille. En quoi cela consiste-t-il? 
Nous appelons cela la RSE. Chaque entreprise a une histoire de présence dans les communautés locales. Un pas a été fait en 2011 afin de favoriser la responsabilité sociale des entreprises. L’ONU a demandé à John Ruggie de déposer un rapport sur la question des droits de l’homme et des sociétés transnationales. Un cadre a été défini que l’on appelle « les principes Ruggie ». Ce cadre invite à reconnaître les responsabilités des États vis-à-vis la protection des droits de l’homme. Les entreprises qui ne respectent pas les droits de l’homme et l’environnement peuvent faire face à des recours judiciaires en faveur des populations touchées. Des principes directeurs ont été émis par la suite par l’Organisation de coopération et de développement économiques vis-à-vis les multinationales. La responsabilité sociale des entreprises a été définie comme la maîtrise pour une entreprise de ses impacts tout au long de la chaîne de valeurs.

Est-ce que les choses changent? 
Je pose cette question: faut-il inviter les compagnies à changer leurs politiques ou les contraindre? Il faut les deux attitudes. Nous n’arriverons à rien en ne s’en tenant qu’aux souhaits. Les entreprises disent elles-mêmes qu’il y a une course vers le bas lorsque la concurrence se met de la partie. Nous réussirons à faire changer les choses par des lois. En plus, il faut changer les règles du jeu. Le débat est vif. À quels niveaux faut-il réglementer? Idéalement la réglementation devrait être internationale. L’ONU a créé dans les années 1990 un centre de surveillance des multinationales qui devait en arriver à produire un code de conduite contraignant. Cela n’a pas vu le jour, car le lobby des compagnies a pesé fort pour ne pas que cela se produise.

Il y a eu des avancées depuis 2011, soit depuis que 1200 personnes sont mortes dans des ateliers de vêtements au Bangladesh. La population a pris conscience qu’un devoir de vigilance s’imposait. Une travailleuse asiatique ne touche que 18 centimes sur une pièce de vêtement vendue 29 euros. Une loi a été proposée en France afin de contraindre les entreprises françaises qui produisent à l’étranger à respecter des normes sociales. Cette loi a été refoulée deux fois à l’Assemblée nationale à cause du lobby des compagnies de notre pays, qui s’estiment défavorisées face à la concurrence des entreprises qui ne seront pas réglementées dans d’autres pays.

Les situations sont connues et pourtant peu de choses changent. Pourquoi en est-il ainsi? 
Je prends l’exemple de la conscience des problèmes écologiques. Il y a beaucoup d’initiatives locales, mais il n’y a pas de système global. Je pense à la transition écologique face à l’énergie. Les trois piliers sont: l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables et la sobriété. Le premier pilier devrait être la sobriété. Il faut essayer de casser la surconsommation. Nous devrions promouvoir l’économie des biens partagés en louant un service plutôt que de l’acheter. Il y a une minorité qui capte la richesse. Je relisais le rapport d’OXFAM pour l’année 2016. Les chiffres révèlent que le 1% des personnes les plus riches polluent 100 fois plus que les 10% les plus pauvres.

Quelle est votre espérance? 
Je connais des personnes qui ont fait des prises de conscience et qui ont parcouru un bon bout de chemin. Je donne souvent la rencontre de Jésus avec Zachée comme exemple de transformation. C’est la relation qui a été établie entre Jésus et Zachée qui a changé ce dernier. Il s’est converti et il a trouvé le moyen de partager sa richesse.

Je ne me souviens plus quel prophète a dit que le cœur de l’homme est compliqué et malade. C’est ce que nous voyons tous les jours. Il y a un vrai combat à mener. Il y a par ailleurs des forces de vie. Il suffit qu’une personne se mobilise pour que des choses changent. J’espère qu’il y aura de plus en plus de personnes qui, comme Zachée, sentent une insatisfaction. Elles peuvent alors trouver des leviers pour faire changer des choses. Aucun de nous n’est sauveur. Les chrétiens détiennent un pouvoir de transformation. En ce sens, Jésus est notre inspiration. Nous pouvons tous faire l’expérience du passage vers la résurrection. Une source de vie nous est donnée en permanence. Cela ne vient pas de nous.