Portrait d'un moine-évêque

Moreau Joseph YvonMgr Yvon-Joseph Moreau est évêque du diocèse de Sainte-Anne-de-la Pocatière depuis le 18 octobre 2008. Né à Saint-Pascal de Kamouraska le 29 octobre 1941, Mgr Moreau a connu un parcours assez exceptionnel. Après son ordination en 1968, il a vécu une expérience  missionnaire au Nicaragua. Il a été par la suite impliqué dans la pastorale paroissiale dans son diocèse d’origine avant d’entrer chez les moines cisterciens à Oka en 1984 à l’âge de 43 ans. Quelques années plus tard, ses confrères moines l’élisaient abbé du monastère, tâche qu’il a occupée jusqu’en octobre 2008. Il a en outre procédé au transfert du monastère d’Oka à celui de Saint-Jean-de-Matha. Homme simple et accueillant sans décorum, il nous a accordé une entrevue dans laquelle il parle franchement à la fois de sa vie et des situations vécues par notre Église.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Vous avez connu un parcours assez original. Qu’est-ce qui a fait que vous avez choisi de devenir prêtre ?

Mgr Yvon-Joseph Moreau  –  J’ai été séduit par Jésus dès l’âge de quatre ans. Je me souviens d’une anecdote qui faisait rire les gens. Ma mère nous parlait de Jésus en disant Notre Seigneur. C’était courant de parler ainsi de Jésus à cette époque. Les gens me demandaient ce que je voulais faire dans la vie. Je répondais que je désirais faire un notre seigneur. Cela voulait dire pour moi que je pensais devenir un homme bon comme Jésus l’a été. Cela ne voulait pas dire que je désirais nécessairement devenir prêtre. J’ai choisi le sacerdoce à l’âge de 19 ans. J’ai même vécu auparavant une période difficile au plan de la foi. Je ne savais plus en qui je croyais ni même si je croyais encore.

J’ai lu la vie de Charles de Foucauld, un converti du 20e siècle. Mon directeur spirituel m’avait conseillé cette lecture puisque j’étais en recherche. Charles de Foucauld était allé chez les trappistes en France. L’idée m’est venue aussi d’entrer au monastère. Ce n’est pas un choix facile à faire alors qu’on a 20 ans. Je suis d’abord entré au Grand Séminaire  et j’ai  fait deux ans de théologie. J’hésitais encore. Il y a des jours où je pensais devenir missionnaire alors que j’entretenais le désir de devenir moine. J’ai décidé en 1965 d’entrer au monastère d’Oka. J’ai quitté au bout d’un an. Je n’avais pas la colonne assez forte pour vivre cette vie. J’ai terminé mes études et j’ai été ordonné prêtre en 1968.

L’expérience de la mission continuait à m’intéresser. Le diocèse de Sainte-Anne-de-la-Pocatière avait une mission au Nicaragua. Je m’y suis engagé pour six ans. Un gros tremblement de terre survenu en décembre 1972 m’a chassé du pays car le séminaire où j’enseignais a été partiellement détruit. J’ai voulu y retourner au bout d’un an mais mon évêque a refusé parce que  j’étais seul du groupe de prêtres d’ici à vouloir le faire. J’ai vécu par la suite plusieurs engagements dans notre Église diocésaine. Quelques années plus tard, un autre poste de missionnaire a été ouvert. J’ai soumis ma candidature mais de nouveau l’évêque a refusé. J’avais 40 ans. J’avais vu ce que je voulais voir et je me sentais mûr pour entrer de nouveau au monastère. Ce que j’ai fait en 1984.

 

«Un grand rassemblement diocésain portant sur la Parole de Dieu s’est déroulé le 29 mai dernier. Mgr Moreau y a déclaré : «Je reste persuadé que le renouveau de la vie de notre Église se fera seulement par des cœurs évangélisés, des cœurs qui auront été mis en contact direct avec la Parole de Dieu, des cœurs touchés et transformés par l’Évangile.»

Photo : Gaétan Godbout

NDC – Comment s’est vécue l’adaptation à ce style de vie ?

Mgr Moreau – Cela n’a pas été simple à assumer. On dit souvent que le monastère est un désert et que les moines vivent séparés du monde. La vie active comme prêtre diocésain nous donne beaucoup de compensations, de stimulations et de gratifications. Celle vécue dans le silence est toute différente. Je recevais moins de marques d’attention. Je devais entrer dans une vie de prière et de silence alimentée par la Parole de Dieu. Je dirais à la suite de cette expérience que c’est le silence affectif qui est le plus difficile à vivre. 

J’ai réussi à traverser cela et j’ai prononcé mes vœux solennels. Je pensais continuer à vivre une vie cachée dans la prière. Illusion ! J’ai été élu abbé du monastère à peine un an plus tard. Je suis de nouveau entré dans le trafic. Je n’ai jamais autant voyagé que durant le temps où j’ai été abbé. J’ai participé aux chapitres généraux. L’abbé général m’a demandé de faire des visites canoniques dans d’autres monastères et dans d’autres pays. J’ai prêché de nombreuses retraites dans des monastères.

NDC – Vous recevez en 2008 un appel qui vous demande de devenir évêque de votre diocèse d’origine. Quelle a été votre réaction ?

Mgr Moreau – Cette demande m’est arrivée presque comme une bombe. Ma première réaction a été de dire non d’abord en raison de mon âge. J’avais presque 67 ans et j’avais passé les 25 dernières années au monastère. J’ai été coupé de tout ce qui s’était passé dans les Églises diocésaines même si j’étais informé des changements par diverses sources. J’avais préparé avec la communauté le transfert du monastère d’Oka  à celui de Saint-Jean-de-Matha. Cependant, d’autres moines dans la communauté pouvaient prendre le relais. 

J’ai finalement accepté la proposition. J’ai comme devise personnelle depuis que je suis ordonné une parole du père Peyriguère, un disciple de Charles de Foucauld. Elle se lit ainsi : « Adorer l’inconnu des desseins de Dieu.» Cette devise intime et personnelle m’a questionné. J’ai décidé de revenir servir une Église que je connaissais bien et que j’aime beaucoup.

NDC – Vous avez été absent du diocèse durant 25 ans. Qu’est-ce qui a changé et qui vous a surpris lors de votre retour ici ?

Mgr Moreau – J’ai d’abord été frappé par le vieillissement des prêtres. Il y avait en 1984 encore presque 40 prêtres qui avaient entre 40 et 55 ans. Ces hommes avaient maintenant plus de 70 ans et quelques-uns étaient décédés. Il reste donc moins de forces vives du côté des prêtres. Dans 10 ans, il n’y aura qu’une douzaine de prêtres de moins de 75 ans. Un autre choc a été positif cette fois. J’ai été surpris de constater combien il y a de laïcs, surtout des femmes, qui sont engagés dans la pastorale. Cela continue d’ailleurs à être pour moi une source de joie et d’espérance. Il y a eu du côté des laïcs une prise en charge qui est très belle. Mon espérance va dans cette direction et il y a peut-être là un signe de l’Esprit. Il y a aussi les diacres qui ont commencé à occuper plus de place.

NDC – J’ai lu quelques-uns de vos textes et je remarque votre franchise. Vous tenez des propos clairs quant à l’avenir des biens de l’Église qui, dites-vous, doivent d’abord servir les biens de la mission.

Mgr Moreau – Je fais le lien entre ce que vous venez de me dire et les remarques de personnes que j’ai entendues dernièrement. J’étais en fin de semaine dernière dans une paroisse qui fêtait sont 100e anniversaire. L’église était pleine. La survie de cette église se pose à cet endroit. Tout en partageant la joie de participer à cette fête, j’ai posé la question de l’avenir de cette paroisse. Je leur ai dit que des questions se posent quant à l’avenir de leur église paroissiale. Je leur ai aussi signalé qu’un questionnement plus profond doit être fait face à la transmission de la foi. Que va-t-il arriver si l’église survit alors que plus personne ne s’y rassemble ? Nous devons poser cette question. Il y a des personnes qui sont venues me remercier parce que je leur avais dit la vérité face à cette situation.

Notre Église a vécu de grands dépouillements et nous allons encore en vivre. Je crois profondément que nous avons une Église qui est en train de mourir et qui pour une part devait mourir. Il y a eu ici un type d’Église qui a été très dominante et contrôlante. Cette Église devait mourir pour qu’une Église qui est communion de foi, d’espérance et de charité puisse renaître. Les personnes doivent faire des pas dans la vérité. Je ne déciderai pas pour eux de l’avenir de leur église. Je sais qu’il est difficile de mettre en place des mécanismes pour prendre cette décision. Elle appartient aux paroissiens. J’ajoute que toute la société doit intervenir dans ce discernement. Est-ce que cette église peut servir à des usages mixtes ? Il faut que les gens participent à cette démarche dans la vérité et l’honnêteté. La vraie question demeure : est-ce que nous sommes capables de transmettre la foi ?

NDC – Vous avez écrit que l’Église doit se laisser interroger par les grands courants qui traversent la société. Quels sont ces courants ? 

Mgr Moreau – Oui, je peux en nommer quelques-uns. Il faut être attentif au courant qui donne de l’importance à chaque être humain et à la liberté de l’homme. Ce courant est pour moi fondamental. La Bible nous dit que Dieu veut des enfants libres. Nous devons aussi être attentifs au courant qui met de l’avant la vérité. Nous devons être attentifs à découvrir ce qu’il y a de beau et de bon dans le monde. En ce sens, Jésus nous sert de modèle parce qu’il était admiratif face aux personnes qu’il rencontrait. L’Église, la communauté des disciples de Jésus, doit mettre en valeur ce qui est bon et beau. Beaucoup de gestes de solidarité sont vécus. Des  groupes recherchent une plus grande justice. 

Les familles ont le désir de donner ce qu’il y a de meilleur à leurs enfants. Il y a des pères de famille qui veulent être de vrais pères et non seulement des pourvoyeurs. Il y a aussi tout le courant de société lié au respect de la nature et à la simplicité volontaire. Je pense aussi au courant qui veut que la femme occupe plus de place dans la gouvernance de la société. Ce sont des courants qu’il faut savoir rejoindre.

NDC – Vous devez constater que l’Église a de la difficulté à rejoindre les jeunes. Qu’en pensez-vous ? 

Mgr Moreau – Nous n’avons pas de grands lieux pour les rejoindre. Je  pense personnellement que pour le moment nous devons rejoindre les jeunes parents et les jeunes adultes sans pour autant délaisser les jeunes. Je suis présentement plus porté à mettre l’accent sur les parents et les adultes parce que ce sont ces personnes qui peuvent transmettre la foi à leurs enfants. Je pense à ma famille. Elle n’était pas parfaite mais ce sont mes parents qui m’ont transmis des valeurs. Je ne me souviens pas beaucoup  du petit catéchisme que j’ai appris à l’école et encore moins des homélies du curé. Ce que j’ai vécu dans ma famille m’a marqué pour la vie. Il faut miser sur la foi adulte avec l’espoir que plus les parents auront le souci de transmettre la foi,  plus les familles seront nourries de l’Évangile. Les parents vont pouvoir ainsi apporter des réponses aux questions des enfants au moment où ils les posent.

Je me suis déjà occupé de catéchèse dans les écoles et j’avais très souvent l’impression d’apporter des réponses à des questions qui n’avaient pas été posées. Que valent alors nos réponses ? Il faut permettre aux jeunes d’avancer et de voir surgir leurs questions pour leur proposer les réponses que nous donnent les évangiles.

 

«La vie monastique m’a appris à voir les autres et le monde avec les yeux de Dieu. Cela me donne un regard plus contemplatif et admiratif. Je recherche le beau et le bon. Il me semble que c’est le regard de Dieu sur notre univers. Le Dieu que j’ai connu durant mon enfance avait un regard sévère. Il faut se souvenir qu’au moment de la création Dieu dit que cela était bon.»

NDC - Est-ce que vous vous considérez comme un moine-évêque ?

Mgr Moreau – Grosse question ! (Rires) Oui, en un sens. Je sens qu’il y a une synthèse qui se fait en moi. Je peux puiser dans la richesse de la vie monastique pour alimenter mon être évêque. La vie monastique me centrait beaucoup sur la Parole de Dieu. La Parole de Dieu bien comprise c’est le Christ vivant. C’est ce qui est essentiel. Cette Parole m’aide à me centrer. La vie monastique m’a aussi appris à voir les autres et le monde avec les yeux de Dieu. Cela me donne un regard plus contemplatif et admiratif. Je recherche le beau et le bon. Il me semble que c’est le regard de Dieu sur notre univers. Le Dieu que j’ai connu durant mon enfance avait un regard sévère. On disait qu’il nous guettait sans cesse. Il faut se souvenir qu’au moment de la création Dieu dit que cela était bon.

On dit que le mot moine veut dire «l’homme qui est seul, l’homme qui est solitaire.» Mais, on dit aussi que ce mot, selon sa racine grecque, signifie l’homme qui se met en recherche de l’un de l’unité. Le moine est  l’homme qui recherche l’unité de son être qu’il construit à partir de sa foi en Dieu. C’est ce que cela veut dire pour moi être moine-évêque. Je ne cesse à tous les jours, à travers les multiples tâches de la vie quotidienne de ne pas perdre de vue que je suis en marche dans le but de construire mon être en Dieu et de transmettre le plus possible son amour aux autres.

 

 

Ma vie chez les témoins de Jéhovah

Leblanc MichelMichel Leblanc de Sherbrooke a été quinze ans membre des Témoins de Jéhovah. Son rythme de vie a changé du tout au tout lorsqu’il est devenu membre de cette secte au début de la vingtaine.  C’est après un long et douloureux cheminement qu’il a réussi à quitter les Témoins de Jéhovah avec sa femme et sa fille.

Son expérience au sein de ce groupe sectaire lui a permis d’expérimenter les limites du discours des Témoins de Jéhovah ainsi que les graves atteintes à la liberté que les membres de la secte doivent subir pour pouvoir demeurer en son sein.

Michel Leblanc consacre aujourd’hui beaucoup d’énergies à venir en aide aux personnes qui quittent les sectes. D’autre part il a commencé à Sherbrooke et à Granby des groupes qui permettent à des personnes de découvrir l’essentiel de la foi catholique, lui qui, il y a une trentaine d’années, avait rejeté  l’héritage chrétien. Aujourd’hui Michel Leblanc croit que nous sommes toujours menacés par les sectes et qu’il y a encore beaucoup de victimes qui demandent de l’aide.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


N.D.C. – Racontez-nous  comment vous êtes devenu membre des Témoins de Jéhovah?

Michel Leblanc – Je suis né en 1956 et j’ai grandi à une époque où les églises étaient encore pleines. J’ai reçu les sacrements mais je constate aujourd’hui que je n’avais pas été vraiment évangélisé. C’est durant mon adolescence que j’ai commencé à m’intéresser à l’ésotérisme. Je désirais même poursuivre des études avancées dans le domaine de la parapsychologie.

Je faisais partie d’un groupe d’une trentaine de  jeunes qui se rassemblaient régulièrement. Nous avons vécu au début de la vingtaine une crise existentielle. Nous avons un jour décidé de voir si Dieu était réellement présent dans une religion. Nous organisions des rencontres avec des représentants de mouvements religieux et nous les confrontions. Un jour nous avons organisé un débat entre des théologiens catholiques et des leaders des Témoins de Jéhovah. Nous avons subi un choc parce que les Témoins de Jéhovah ont découpé en petits morceaux les théologiens. Les Témoins trouvaient toujours des réponses dans la Bible. Les théologiens étaient désorientés. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à fréquenter les Témoins de Jéhovah.

J’ai été intégré chez les Témoins par un universitaire. Cela est rare. Cet homme était mon mentor. Il m’a révélé les secrets du passé de la secte. Cela est drôle car c’est finalement lui qui a détruit la foi que j’avais dans le mouvement. Ma femme s’est impliquée dans la secte car nous nous sommes mariés chez eux.  J’étais vraiment convaincu que les Témoins de Jéhovah possédaient la vérité.

NDC - Qu’est-ce qui vous séduisait tant chez eux?

M. B. – J’étais fasciné par leur compréhension de la Bible. Ils analysent la Bible comme nous faisons des équations mathématiques. J’étais fasciné par la manière dont ils commentent la Bible. Cela était d’autant plus facile pour moi car je n’avais pas de connaissances dans ce domaine. Un autre élément m’intéressait. Les Témoins promettent la vie éternelle dès ici-bas. Ils démontrent cela à partir de la Bible. En plus, ils font toujours des pressions en nous présentant les événements de l’actualité comme étant des signes que la fin approche. Les dirigeants de la secte nous montrent que nous faisons partie de l’élite de la société. Cela est séduisant pour un jeune qui est en recherche et qui ne croit en rien. J’ai par la suite remarqué que cette manière d’enrôler les gens est mise de l’avant par les régimes totalitaires. Leur processus d’endoctrinement nous a gagnés à leur cause. 

NDC – Vous vous êtes donc investi totalement au service de la secte. Comment cela s’est-il passé?

M. L. – Cela commence toujours pas les études bibliques à domicile, puis par la suite, la personne se rend au local pour des réunions. Il peut y en avoir jusqu’à cinq par semaine. On découvre aussi une autre activité. Il s’agit de faire du porte à porte. Tu ne peux pas être un Témoin de Jéhovah si tu ne fais  pas du porte à porte. Finalement tu ne vis que pour la secte. Tu fais de semaines de 100 heures de travail en incluant le travail personnel et le service à la communauté.

Ils réussissent à te couper du monde et de tes amis. Ils te demandent de changer de travail. Ils favorisent les tâches que les autres n’aiment pas faire, comme faire des ménages. Tu travailles beaucoup de nuit. C’est ainsi qu’ils réussissent à établir une clôture entre l’adepte et la société.

NDC – Il faut donc travailler très fort pour être un bon Témoin de Jéhovah?

M. L. – La vie éternelle n’est pas un don gratuit de la grâce de Dieu. Il faut gagner cette vie par la force de nos bras. Un ex-adepte des Témoins à Montréal a écrit un livre qui a pour titreLes pharisiens chrétiens. Les membres ne sont jamais corrects. J’y ai découvert un puissant système coercitif.  Tout le monde doit travailler dans le même sens. On oblige les membres à faire des rapports sur toutes leurs activités. Je pouvais consacrer jusqu’à cent heures par mois pour les Témoins. Il y a un système judiciaire interne à la secte qui est très développé.

La délation est courante.  Tu dois avertir les dirigeants de la communauté si tu as connaissance que quelque chose ne va pas chez un des membres. Je donne l’exemple de mon beau-frère qui était de troisième génération chez les Témoins. Il commençait à prendre des distances et  les anciens m’ont fait venir pour me demander si j’étais au courant de quelque chose. Tu dois avertir les dirigeants si tu as reçu une transfusion sanguine lors d’une opération  à l’hôpital. Tu sera convoqué par un comité disciplinaire et tu feras face à une exclusion. Ils font faire tout un discours devant l’assemblée pour dire que tu es passé du côté de Satan.  Tout ce qui es extérieur à la secte est démonisé. La délation va très loin. Il y a des cas où des infirmières membres de la secte ont eu en main les dossiers de coreligionnaires qu’elles ont par la suite dénoncés.

Michel Leblanc affirme que le Témoins de Jéhovah sont en perte de vitesse au Québec. 
Il y en aurait actuellement environ 20 000 personnes qui sont membres de cette secte.
Même des dirigeants importants quittent les rangs du mouvement à la suite de révélations troublantes.

NDC – Qu’est-ce qui a fait que vous êtes resté quinze ans dans cette secte?

M. L. – Ce ne fut pas quinze années de bonheur. La lune de miel a duré cinq ans. Mon accompagnateur me révélait toutes sortes de choses sur le passé des Témoins et mon ardeur commençait à diminuer. Il me racontait que les Témoins avaient prédit la fin du monde pour 1975 et pourtant on n’en parlait plus dans la secte. Les dirigeants nous disaient que cela avait été inventé par les adversaires. Pourtant, mon mentor m’a raconté qu’il avait participé à un congrès à Toronto où un grand responsable disait : « Frères, croyez-vous que cela va arriver en 1975? » Je ne pouvais pas vérifier cela car les membres n’ont pas accès à la vieille littérature. Elle disparaît au bout de 10 ou 15 ans. On va même jusqu’à corriger les textes incriminants de manière à camoufler  le passé.

Les révélations de mon ami m’ont fait découvrir qu’il y avait deux niveaux chez les Témoins. Il y a comme une société secrète qui regroupe les dirigeants. Ces gens gardent une certaine connaissance pour eux. Il y a ensuite les membres qui sont considérés comme un troupeau que l’on « tond ». On va chercher sans cesse chez eux leur argent et leurs énergies et ils sont maltraités au moindre écart de conduite. Les dirigeants peuvent envoyer leurs enfants à l’université alors que les membres doivent se contenter de faire  des travaux qui ne sont pas valorisants. Il y a tout un monde qui sépare les dirigeants des exécutants.

QUI SONT LES TÉMOINS DE JÉHOVAH

Le mouvement des Témoins de Jéhovah a vu le jour au début des années 1870, au sein d’un groupe d’étude de la Bible, à Allegheny, en Pennsylvanie. Charles Taze Russell était à la tête du groupe, qui a commencé à publier, en 1879, une revue intitulée Zion’s Watch Tower of Christ’s Presence. En 1909, le siège social a été déménagé à Brooklyn, dans l’État de New York où il se trouve encore aujourd’hui.

Les Témoins croient en Dieu, mais ne croient pas en la sainte Trinité. Ils considèrent Jésus Christ comme le fils de Dieu, mais comme entité distincte alors que le Saint-Esprit est la force motivatrice de Dieu. Ils croient que Dieu a créé la terre dans un but particulier et que les Témoins de Jéhovah en sont les intendants.

NDC – Vous doutez de ce que les dirigeants vous enseignent. C’est donc la fin de la lune de miel?

M. L. – Les premiers cinq ans ont été caractérisés par ce qu’on appelle un « love bombing » J’ai assisté en 1978 à un congrès international qui s’est tenu au stade olympique à Montréal. Il y avait des dizaines de milliers de Témoins. C’était un véritable Woodstock spirituel. Notre retour à Magog s’est vécu dans la joie et la fraternité. Nous recevions un soutien total de la part des autres membres.

C’est à partir de notre baptême que nous avons expérimenté le « dark side » des Témoins. Tu dois sauver les autres. Tu es responsable de leur salut. C’est pour cette raison que le travail missionnaire est si important et que les Témoins font du porte à porte. Les membres doivent contribuer financièrement  au développement missionnaire. La grande salle de Montréal a été construite grâce aux contributions des membres. Nous formions une famille de trois personnes et nous avons dû verser 2 400$. Nous avons dû verser cette somme d’argent même si par la suite il ne restait plus d’argent pour faire l’épicerie. Les personnes qui étaient gentilles avec toi deviennent de plus en plus sévères. Tu dois constamment donner l’exemple aux nouveaux. On surveille même la manière dont tu grattes les vitres de l’auto en hiver. Je suis passé du paradis à l’enfer. Je me sentais prisonnier. Tu ne peux pas sortir car tu vas perdre ta famille et tes amis.

Le couple que je formais avec ma femme aurait été dissous si j’avais quitté et que ma femme était restée chez les Témoins. J’ai été témoin d’une scène où des parents sont venus dénoncer leur fils de 16 ans qui voulait quitter la secte. Les parents ont consulté les dirigeants et au retour ils ont mis leur enfant à la porte.

J’ai commencé au bout de cinq  ans à prendre des distances, mais je ne pouvais pas le faire tout d’un coup, car ma femme était encore très croyante. J’y allais à petites doses de manière à ne pas la rendre méfiante car elle aurait pu me dénoncer. C’est petit à petit que des choses sont entrées en elle. Heureusement qu’on s’aimait beaucoup. D’autre part, il y a des dirigeants qui venaient me voir pour m’offrir des fonctions plus importantes. Ils auraient voulu que je me coupe la barbe et je reportais constamment cet acte. On s’accroche à toutes sortes de choses dans un tel moment.

Ils me questionnaient. Je leur disais que j’avais des doutes et que je cherchais la vérité. Ils croyaient que j’étais sincère et ils avaient peur que je parte car je connaissais bien des informations  qu’ils ne souhaitaient pas que je révèle. Finalement nous sommes partis au moment où ma femme a fait unburn out à la suite d’un grave épuisement physique. Nous avons déménagé à Sherbrooke de manière à échapper à toute la campagne de salissage qui est réservée aux membres qui quittent. Toute la communauté se met de la partie et cela est très difficile de rester dans une petite ville comme Magog où je connaissais beaucoup de personnes.

NDC – Est-ce que cela a été une étape difficile à vivre?

M. L. – Ma fille a été très marquée par notre départ des Témoins de Jéhovah. Elle n’avait connu que ce milieu de vie. Les enfants des Témoins sont isolés. Ils ne participent pas aux fêtes des autres enfants. Tout ce qui n’est pas enseigné par les Témoins est considéré comme démoniaque.

Pour ma part, je ne voulais plus reprendre contact avec la religion. Je suis devenu tolérant mur à mur. J’étais assez indifférent à ce qui se passe dans les religions. Je ne m’intéressais qu’à l’informatique. J’ai eu un soir une intuition alors que je naviguais sur Internet. J’ai demandé de l’information sur les Témoins et je me suis rendu compte qu’il y avait aux États-Unis plein de gens qui avaient quitté les Témoins et qui en témoignaient. C’est à partir de 1998 que j’ai ouvert un site Internet pour venir en aide à des personnes qui avaient quitté la secte.

Les questions posées par ces personnes ont provoqué chez moi une nouvelle recherche. J’ai décidé de m’informer davantage au sujet de la religion catholique. On m’a conseillé de me rendre à la bibliothèque de l’archevêché de Sherbrooke et j’y ai découvert des livres qui m’ont aidé.

NDC – Est-ce que les Témoins de Jéhovah sont encore en expansion au Québec?

M. L. – Les Témoins de Jéhovah sont en pleine déconfiture ici comme aux États-Unis. On disait il y a 15 ans qu’il y avait entre 35 000 et 40 000 Témoins au Québec. Il en reste environ 20 000. Cette baisse s’explique en particulier grâce à Internet et à des sites comme le mien. Les gens qui reçoivent la visite des Témoins peuvent consulter sur Internet et ils peuvent lire avant de s’engager des informations qui viennent des ex membres. Il y a plein de dirigeants importants qui quittent la secte et ils produisent moins de documentation écrite puisque les finances sont à la baisse.

NDC – Le phénomène des sectes est-il toujours aussi important chez nous?

M. L. – C’est pire! Je travaille avec les victimes de sectes et je constate qu’il y a une constellation de mouvements dans la nébuleuse du nouvel âge. Il y a plein de petits gourous un peu partout. Il y a à chaque semaine des personnes qui ont des révélations personnelles. Le Québec est l’endroit idéal pour les sectes et la cible visée sont les catholiques. Les musulmans recrutent beaucoup et, chose surprenante ils connaissent mieux la Bible que nous, de sorte que la plupart des catholiques ne peuvent pas leur répondre.

NDC – Vous êtes revenus chez les catholiques. Comment cela s’est-il passé?

M. L. – Comme je vous l’ai dit, je ne voulais plus faire partie d’une religion.  Une première démarche s’est produite en 2001. Nous passions devant la cathédrale de Sherbrooke un dimanche après-midi. Nous sommes entrés pour la messe de 17 h. Nous avons été accueillis dès notre arrivée. Nous nous sommes assis à l’arrière et j’ai constaté que les choses avaient bien changé. On  lisait la Parole de Dieu et le prêtre a fait une homélie en se servant des passages de la Bible. Je me suis surpris à aimer cela. Nous y sommes retournés la semaine suivante et nous cheminons depuis ce temps.

J’ai fondé par la suite des groupes à Sherbrooke et à Granby où les gens peuvent venir pour suivre une démarche d’évangélisation à partir du Catéchisme de l’Église et de la Bible. Cet enseignement vise à permettre aux catholiques de mieux comprendre et défendre leur religion face aux attaques qu’ils subissent. Ma démarche est appuyée par l’Église de Sherbrooke et je crois que je peux le faire car j’ai connu le faux évangile. Ainsi, je suis peut-être apte à enseigner le vrai évangile.

http://v.i.v.free.fr

Être moine aujourd'hui

Mailhot Sylvain frLe frère Sylvain Mailhot est moine cistercien depuis 1981 à l’abbaye du Val Notre-Dame à Saint-Jean-de-Matha, autrefois l’abbaye d’Oka. Aujourd’hui il occupe la fonction de maître des novices; le frère Sylvain n’était pas durant sa jeunesse un jeune homme très fervent. Il a vécu, comme la plupart des jeunes de notre époque, une période de son adolescence où la foi n’occupait pas une très grande place dans sa vie. Il partage aujourd’hui avec les lecteurs de la revue Notre-Dame du Cap sa pensée concernant la place de la vie des moines dans l’Église et dans la société. On peut aussi lire le témoignage du frère Sylvain et celui de huit autres prêtres dans le livreNeuf prêtres dans la mêlée paru aux Éditions Paulines.

NDC – Vous avez écrit que votre vocation fondamentale est d’être moine. Rêviez-vous depuis votre jeunesse de devenir moine?

Frère Sylvain Mailhot – Pas vraiment! Je suis né dans une famille québécoise chrétienne mais non-pratiquante. J’avais cinq frères et mon père est décédé alors que j’étais âgé de deux ans. Je suis allé à la messe jusqu’à l’âge de onze ans. Par la suite, j’ai décroché comme mes autres frères. J’ai fait un retour vers l’âge de 16 ans. Je fréquentais alors un café chrétien et le groupe Témoignage Jeunesse. C’est à travers ces groupes que j’ai retrouvé la foi. Je me suis alors questionné sur ma vocation. Je suis venu pour la première fois au monastère d’Oka alors que j’étais âgé de  17 ans. J’étais attiré par la prière mais je ne me sentais pas appelé à devenir moine. J’ai cheminé un certain temps avec le groupe Témoignage Jeunesse. Un prêtre et une religieuse nous accompagnaient. Le style de vie du prêtre m’interpellait et j’avais de plus en plus le goût de donner ma vie au service de Dieu dans l’Église. J’ai décidé d’entrer au Grand Séminaire de Montréal en pensant à devenir prêtre. C’était ma première option vocationelle.

NDC –  Et pourtant vous êtes devenu un moine. Qu’est-ce qui s’est passé?

Fr. S.M. – Cette année passée au Grand Séminaire a été une année de recherche et de discernement. C’est pour me préparer à cette année que je suis venu passer quelque temps au monastère d’Oka pour faire une retraite. Cela faisait trois jours que j’y séjournais lorsqu’un matin, à la messe au moment de la communion, j’ai eu l’inspiration que je voulais vivre ce que les moines vivaient. Je me sentais vraiment frère de ces moines. Je portais le même idéal qu’eux. J’ai vécu alors un fort moment de communion. J’ai fait mon année au Grand Séminaire mais j’avais trouvé ma vocation. J’allais être un moine.

 

« Après le repos de la nuit, à la faveur du silence et de l’obscurité environnante, 

le corps, le cœur et l’esprit sont particulièrement bien disposés 

à cette écoute contemplative des textes de l’Écriture.»

 

NDC- Je pense qu’il faut quand même avoir des aptitudes spéciales pour pouvoir vivre dans le silence et dans le même monastère toute une vie?

Fr. S. M. – Je me suis senti attiré par la prière dès que j’ai commencé à fréquenter le groupe de Témoignage Jeunesse. Même les personnes que je côtoyais à ce moment-là percevaient cela en m’observant. Je peux dire que le silence n’a pas été pour moi une grande coupure car j’aspirais depuis un certain temps à vivre une vie plus en retrait. C’est vraiment à l’âge de 21 ans, lorsque je suis entré au monastère, que cet attrait pour l’intériorité s’est matérialisé. 

Ce choix de vie n’a pas été compris par tous mes amis et même par ma famille, quoique ces personnes ont toujours respecté ma décision. Mon ordination à la prêtrise a été pour elles un événement qui a été socialement plus accepté. C’est comme si en devenant prêtre j’étais mieux vu socialement.

NDC – Est-ce que cela interroge encore les gens de voir un jeune homme se retirer dans le silence et demeurer au même endroit toute sa vie?

Fr. S. M. –C’est certain que le style de vie des moines interroge beaucoup de personnes. Je suis maître des novices et j’observe cela chez les candidats à la vie monastique que ce style de vie est vraiment particulier. Les moines prononcent trois vœux : les vœux de conversion, de stabilité et d’obéissance. Le vœu de conversion veut dire que nous allons vivre dans la chasteté et la pauvreté. Habituellement les futurs moines savent à quoi s’attendre lorsqu’on leur demande d’être chaste. La plupart des jeunes ont connu des expériences sexuelles et ils s’engagent dans le célibat en sachant ce à quoi ils renoncent. La promesse d’obéissance ne fait pas réellement de difficulté puisqu’ils ont connu le marché du travail. Ils savent ce que c’est que d’obéir à un patron.

Ce n’est pas la même chose lorsque l’on parle de la stabilité. Être stable signifie durer à long terme dans un engagement. Les jeunes ne sont plus habitués à cela. Les couples se séparent. Les écoles préparent les jeunes à occuper plusieurs emplois durant leur vie active. La stabilité représente un réel défi. Les jeunes adultes voyagent beaucoup. La mobilité est valorisée. Par contre, la vie des moines est très régulière. Nous avons le même horaire 365 jours par année. Les gens de notre époque ont oublié qu’il faut beaucoup de temps  pour goûter les fruits de la vie spirituelle. Il faut penser à long terme. Les cultivateurs savaient cela autrefois. Cela prend du temps pour que la semence porte du fruit. La vie spirituelle requiert un engagement à long terme. La relation à Dieu se vit dans la fidélité et pour en goûter les fruits nous devons sans cesse l’approfondir. Je signale ici que cela peut aussi se vivre dans une forme de vie spirituelle tout autre que la vie monastique.

NDC – Est-ce que vous avez vécu un choc lorsque vous êtes entré pour de bon au monastère?

Fr. S. M. – Je n’ai pas vécu de choc important parce que j’aspirais de tout mon être à ce genre de vie. J’avais hâte d’arriver au monastère. Je suis entré au monastère le 9 juillet 1981. Le lendemain, le maître des novices est venu me chercher à l’hôtellerie pour me faire visiter les lieux. J’ai alors vécu une drôle d’expérience que j’ai eu de la difficulté à m’expliquer. J’ai eu comme un serrement de cœur et je me suis dit :« Je ne veux pas voir ces murs parce que je vais y rester toute ma vie. » C’est un peu étonnant ce qui m’est arrivé. J’ai perçu tout d’un coup ce que voulait dire m’engager à long terme. Je compare cela à ce que peut vivre un homme ou une femme la veille de son mariage. Elle se dit : « Est-ce que je fais une gaffe? » Le trac s’exprime par cette question qui surgit du fond de la personne. Je me sentais attiré par ce que je voulais vivre mais il y avait des aspects de ce renoncement que je n’avais pas encore entrevus. J’ai compris que la journée que je venais de vivre au monastère allait ressembler à toutes les autres qui allaient suivre et cela pour le reste de ma vie ici.

NDC – On parle beaucoup du moine comme de l’homme de la prière. Qu’est-ce qu’est la prière pour vous?

Fr. S. M. –La prière est pour moi fondamentale. Elle me permet d’être en relation avec Dieu. La vie monastique est pour moi le lieu où cette relation peut s’approfondir. L’invitation de saint Paul à prier sans cesse est reprise par la vie monastique. La prière est une activité consciente où je me dis que je suis en présence de Dieu. La vie monastique offre sept moments de prière communautaire par jour. Les offices me ramènent à l’essentiel si je suis tenté de me disperser. Je suis invité comme le dit leBenedictus à « vivre en présence de Dieu tout au long de mes jours. » Je n’aurai jamais assez de temps pour découvrir l’infini de Dieu. En ce sens, la vie de prière est un voyage qui n’est jamais terminé. Voilà pourquoi toute une vie passée au monastère ne suffit pas. Il y a toujours des découvertes à faire pour entrer dans le mystère du Christ. Pour moi la prière est la découverte de l’amour de Dieu qui permet de transformer nos vies.

 

« C’est là tout le sens de la vie monastique, qui n’a pas  d’utilité immédiate 

dans la vie de l’Église, sinon de témoigner que Dieu vaut la peine – vaut la joie –

d’être cherché une vie entière, qu’il peut être aimé pour lui-même, 

sans autre but ni finalité, lui qui est notre fin ultime. »

 

NDC – Vous avez écrit que la prière vous amène au plus profond de vous-même. Qu’est-ce que cela veut dire?

Fr. S. M. – (Long silence) Je peux utiliser l’image du puits que l’on creuse. Je vais utiliser des mots qui sont en lien avec l’Évangile. Marc, Luc et Matthieu utilisent dans leurs évangiles l’image de la suite de Jésus. « Viens, et suis-moi », dit Jésus à plusieurs reprises à des personnes qu’il rencontre. Saint Jean utilise un autre langage. Il met davantage l’accent sur le mot demeurer.« Demeurez dans mon amour ». « Le Père demeure en moi ». « Nous demeurerons chez lui ». Jean met en relief le fait que Dieu m’habite et que je suis invité à le découvrir comme une source. Il habite là au plus profond de moi. C’est ce que Jésus fait découvrir à la Samaritaine. Je peux parler de l’expérience de la prière comme d’un puits que l’on creuse mais je peux en parler aussi comme une source qui jaillit en moi.

NDC – Vous semblez rayonnant… On parle souvent de la vie spirituelle comme étant habitée par le doute. Est-ce que vous ressentez cela ?

Fr. S. M. – La vie monastique est un voyage d’amour. Il y a des moments difficiles comme dans tout voyage. Il a chez moi des doutes qui m’assaillent. Cela fait partie du cheminement spirituel comme l’a écrit saint Jean de la Croix. Ma conversion a été suivie de moments de doutes alors que j’étudiais au Cégep du Vieux-Montréal. Il y a des jours où Dieu me semble lointain, absent et silencieux. La vie monastique a pour but ultime la quête de Dieu. Des gens peuvent dire dans leur doute qu’ils choisissent de ne plus aller à la messe le dimanche. Au monastère toute la vie est centrée sur la vie spirituelle. Si j’ai  une période de doute liée au sens de la prière, toute ma vie en sera affectée. J’ai un jour observé que rien n’a changé dans le monde malgré toutes les prières qui sont adressées à Dieu. Il y a toujours des guerres. Je me suis posé une autre question concernant ma vocation : est-ce que je servirais davantage Dieu et les hommes  si j’étais missionnaire ? Je suis demeuré fidèle à mon engagement et la vie m’a fait découvrir de nouveaux aspects.

NDC – La vie monastique est aussi une vie communautaire. La vie fraternelle y joue donc un rôle important.

Fr. S. M. – Je vis tous les jours en compagnie de frères avec qui je prie, je mange et travaille. La vie fraternelle est omniprésente dans la tradition cistercienne. Dans les faits, le monachisme chrétien est essentiellement fraternel. Jésus nous a dit que nous sommes tous frères et que nous avons un même Père. Je dois donc développer des liens fraternels avec les personnes avec lesquelles je vis. Cela demeure toujours un défi parce que nous sommes tous différents au plan du caractère. Notre unité se situe cependant à un niveau plus profond. C’est comme si au monastère nous étions unis par le centre. Ce centre est la relation que chacun de nous entretient avec Dieu. C’est par le fondement de notre vocation que nous sommes unis malgré les différences de nos personnalités. Le lien d’unité ne réside pas dans ce que nous faisons ensemble mais dans la relation que nous avons avec Dieu par la prière. C’est cette mission commune qui nous unit. Nous essayons dans la vie de tous les jours de nous entendre pour le mieux comme cela se passe dans une famille.

NDC – Vous avez sans doute déjà répondu à beaucoup de personnes à la question : à quoi servent les moines ?

Fr. S. M. – Les moines ne servent à rien. (Rires) Il faut s’entendre sur le sens de cette courte réponse. L’histoire nous montre qu’un peu partout dans le monde les moines ont été utiles pour perfectionner les méthodes en agriculture, en agronomie et dans d’autres domaines. Les moines ont aussi eu une influence dans la culture. Je pense que les moines sont là pour dire que Dieu vaut la peine d’être cherché. Ils posent la question de Dieu face au monde. Dieu vaut la peine d’être recherché pour lui-même sans autres buts. Notre existence se passe dans la recherche constante de Dieu sans passer par une autre action sociale. Il y en a qui disent que nous sommes là pour prier pour le monde. La vie des moines n’a pas un sens fonctionnel. Est-ce que l’absence des moines provoquerait la colère de Dieu ? Nous ne sommes pas là pour réveiller Dieu. Dieu sait mieux que nous ce dont le monde a besoin. Si je le prie, c’est d’abord pour me rendre plus sensible à ce qui existe que pour en informer Dieu. Au contraire, dans la prière c’est Dieu qui nous prévient de ce qui arrive. Je n’aime pas l’image qui veut que les moines soient des paratonnerres qui empêchent les foudres de Dieu de s’abattre sur nous. Le monachisme est une expression de la dimension contemplative de l’être humain.

DERNIÈRE 

 

 

 

 

Pierre Bruneau


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ENTREVUE par Claudette Lambert

Pierre Bruneau

Une référence dans le tumulte de l'information

 

Journaliste bien connu au réseau TVA, Pierre Bruneau recevait en novembre dernier le Prix Communications Roland-Leclerc 2015 décerné par Auvidec Media, qui soulignait ainsi l’engagement humanitaire de ce géant de l’information.

 
Vous avez croisé Roland Leclerc dans les couloirs de Télé-Métropole pendant plusieurs années. Ce prix évoque-t-il de bons souvenirs?   

Oui, il m’a ramené longtemps en arrière, alors que Roland animait l’émission En toute amitié où il faisait des rencontres spirituelles très profondes sur le vécu des gens. Quel bonhomme extraordinaire! J’étais jeune, j’entrais dans ce mon- de des communications si compétitif, et  j’ai apprécié cet homme que je trouvais vrai. En recevant un prix à son nom je me suis dit: « Tiens, Roland revient dans ma vie! »  

Chaque jour, vous nous donnez des nouvelles qui sont souvent mauvaises. Comment vivez-vous ce métier au quotidien?  

Que la nouvelle soit bonne ou mauvaise, il y a derrière chacune d’elles des gens qui la vivent de façon parfois difficile. Mon rôle ne consiste pas uniquement à  rapporter la nouvelle, mais plutôt à me mettre dans la peau des gens qui vivent ce drame, en essayant de comprendre. Je ne suis pas un analyste ni un commentateur, je suis un « rapporteur ». Souvent, je vois l’événement en même temps que le téléspectateur, j’en suis témoin comme lui et je sais que ma réaction va teinter la sienne. Tout est dans le ton, la voix, je dirais dans la confiance qui s’établit entre lui et moi.
Pourtant, émotion et rigueur journalistique ne vont pas très bien ensemble.  

La rigueur journalistique n’empêche pas d’avoir des émotions. Pendant une campagne électorale, on entend souvent des choses frustrantes. Je dois les   rapporter et donner suffisamment d’information  pour que les gens fassent leur propre jugement. Aujourd’hui dans les médias, les opinions ont souvent plus de poids que les réalités. J’essaie d’éviter les perceptions.

Après toutes ces années, vous avez le même enthousiasme qu’à vos débuts. Ce travail répond-il à quelque chose de viscéral en vous?

Avec la Fondation Centre de cancérologie Charles-Bruneau, je rencontre des gens partout en région et je réalise à quel point le contact est important. Je viens d’un milieu très ordinaire, mes parents n’étaient pas des gens riches. Nous étions 10 enfants, alors j’ai appris à partager, à comprendre que j’ai une place mais pas toute la place. C’est la même chose dans notre métier: il faut savoir laisser l’autre s’exprimer. Pour certains animateurs, les invités sont des faire-valoir… Au contraire, on est là pour faire parler les gens.

Au fil des ans, vous avez reçu des trophées et des honneurs de toutes sortes qui ont fait de vous une vedette. Mais vous avez gardé votre simplicité. Comment y êtes-vous parvenu?

C’est par mes expériences de vie que je suis devenu  ce Pierre Bruneau que vous venez de décrire. Je ne suis pas très superficiel, j’aime les gens profonds, capables de sincérité. Quand je vis une situation, je la vis jusqu’au bout. Vous savez, je n’avais que 25 ans quand Charles a été diagnostiqué leucémique. Je me suis retrouvé devant une dure réalité, une maladie à combattre. Alors j’ai levé le pied sur la pédale de la carrière pour penser à ceux qui étaient autour de moi. J’ai tellement appris de Charles et des autres enfants qui vivaient ce combat! Ils m’ont fait comprendre l’importance du moment présent. Dans ce temps-là, nous vivions dans l’euphorie de la réussite. Pour les baby-boomers, tout était possible! J’ai appris à travers les enfants que la plus belle ouverture dans la vie, c’est le rêve. Cette belle naïveté reste pour moi quelque chose de tellement puissant que j’essaie de la garder même avec mes petits-enfants, et cela m’aide à franchir les époques.

Vous savez, j’ai vieilli avec les gens, je les ai accompagnés au quotidien pendant 40 ans. Tous les jours, j’ai vécu avec eux des situations souvent dramatiques. Je me souviens qu’au 25e anniversaire de Polytechnique, des mamans se souvenaient encore de ce que j’avais  dit à la télévision à l’époque. Un jour, j’ai eu l’occasion de faire un témoignage à propos d’une jeune fille de  Gaspésie qui s’était suicidée à la suite d’intimidation. Sa mère m’a avoué que ce témoignage avait été sa bouée de sauvetage après le drame. Qu’on parle d’elle à Montréal l’avait profondément touchée. Ce métier est un vrai privilège, et dans mon cas, un double privilège, car je suis encore là après tant d’années alors qu’on dit que ce sont des sièges éjectables…  Mais mes patrons me disent: « Au contraire, les gens cherchent un ancrage, une stabilité. Ils ont besoin d’avoir une référence, quelqu’un à qui s’accrocher. » Quand  le train a déraillé à Lac-Mégantic, j’étais en vacances. À mon retour, les premiers courriels que j’ai reçus disaient: « C’est rassurant de vous voir là ! » On ne pense pas à ça quand on fait ce travail.

Vous devenez alors un ami très proche qui entre dans leur intimité. La maladie et le décès de votre fils ont fait basculer votre vie. Cette épreuve a été tellement médiatisée que tout le Québec a eu l’impression de la vivre avec vous.

Je ne le savais même pas à l’époque. Je ne le mesurais pas!

C’est certainement très dur pour un couple, mais aussi pour les autres enfants de la famille. Vous ont-ils pardonné en quelque sorte l’attention que vous avez donnée à Charles ?

Nous avons vécu cette période dans une sorte de tourbillon! Toute notre énergie allait vers notre enfant malade, mais nous portions aussi beaucoup attention à Geneviève tout particulièrement qui suivait Charles de deux ans. Nous préparions sa boîte à lunch pour l’école avant d’aller à l’hôpital avec Charles, et un matin, elle dépose sa boîte sur la table avec une       certaine détermination et nous dit: « Ce midi, vous venez manger avec moi. » Bien sûr, nous avons compris l’importance, la gravité de sa demande et nous sommes allés manger avec elle. Elle a eu cette force de dire vraiment ce qu’elle voulait.  

Elle sentait certainement qu’elle avait le droit de le dire.Bruneau Pierre01

Probablement! Le jour des funérailles de Charles, après la célébration, nous sommes rentrés à la maison tous les quatre. C’était le 11 mars, il faisait froid… En enlevant son manteau, elle nous a regardés Ginette et moi et a dit : « Allez-vous être capables de nous aimer autant que avez aimé Charles? » Elle avait 10 ans! À cet âge, on n’analyse pas tout, et tout le monde parlait de cette symbiose qui nous unissait à Charles. C’était des moments extrêmement pénibles, mais quand je regarde en arrière, je réalise que comme parents, c’est un privilège d’avoir eu Charles dans notre vie et c’est merveilleux de savoir qu’à 80 ans, j’aurai toujours un fils de 12 ans. Il fait partie de ma vie, il n’y a pas une journée où je ne parle pas de lui. Cette fondation qui porte son nom, c’est la mission de Charles et ce qu’il incarnait. Quand je regarde d’autres enfants atteints de leucémie, je vois le même courage, la même lutte, sauf qu’ils ont de meilleures chances de guérison.

Cette fondation vous a-t-elle permis de donner un sens positif à une épreuve qui aurait pu vous démolir ?

Il faut canaliser la douleur avant qu’elle devienne de l’agressivité. Nous connaissons des couples qui ont perdu un enfant à peu près au même moment que nous et qui n’ont jamais accepté cette épreuve. C’est d’une tristesse incroyable ! Ils n’arrivent pas à retrouver leur équilibre. C’est tellement important de retrouver la sérénité, car c’est elle qui permet ensuite de naviguer sur les eaux troubles; sinon, tous les autres drames viennent s’ajouter à cette douleur intenable. Impossible alors de surnager.


Cette expérience de vie vous a-t-elle lancé dans un cheminement spirituel?

En fait, j’ai toujours été très spirituel. J’ai toujours cru qu’il y avait une vie après la vie et je l’ai expérimenté beaucoup après le décès de Charles. J’ai compris des choses dans son cheminement, et particulièrement dans le testament qu’il nous a laissé dans les derniers jours avant sa mort. C’est assez incroyable qu’un enfant de 12 ans vous dise à trois jours de son décès:  « C’est sûr que je vais mourir, mais je veux être enterré avec mon corps parce que c’est avec ce corps-là que j’ai souffert. Je voudrais aussi être exposé parce que je veux voir mes amis une dernière fois. Et je veux avoir mes funérailles dans la vieille église de Boucherville en face du fleuve, parce que le fleuve c’est la vie.» Ça veut dire qu’il y pensait depuis longtemps.

J’accompagne encore beaucoup de jeunes en phase terminale. Un jour, une adolescente de 16 ans me dit: « Moi, j’ai peur de mourir parce que j’ai peur que les gens m’oublient. » Son père était décédé depuis quelques années et elle disait souvent: « J’ai l’impression de le sentir en moi. » Je lui ai demandé alors: « Est-ce que tu crois qu’on a une âme? » « Bien sûr!», m’a-t-elle répondu. « Moi, je crois que lors-qu’on meurt, notre âme éclate en million de parcelles. Et à chaque fois que quelqu’un va penser à toi, tu vas revenir au monde à travers cette personne-là. Comme ton père, quand tu penses à lui. » Oui, les enfants m’ont fait grandir, ce sont eux qui m’ont amené à pousser ma réflexion.
À deux reprises vous avez effectué l’ascension du Kilimandjaro dans le cadre d’activités de financement pour le Centre de cancérologie. Un sommet dans l’expérience humaine?
Un sommet d’intériorité, je dirais. On est obligé d’entrer en soi. On part en équipe, et tout à coup tu réalises que c’est toi seul qui dois monter au sommet. Comme dans la vie! On avance, on vit des situations, des gens nous aident, mais finalement, il revient à chacun d’entrer en lui-même pour se prendre en main et trouver la force d’aller jusqu’au bout. Les autres peuvent nous soutenir, mais c’est de l’intérieur que la solution doit venir. Et à l’intérieur, il y a toujours une force qui nous accompagne. Cette force qui nous habite, c’est certainement une force spirituelle! J’y crois beaucoup!