Fabrice Blée : Pour un dialogue interreligieux

Blee FabriceÊtre religieux, c’est être interreligieux! » C’est par cette phrase que Fabrice Blée débute son livre Le désert de l’altérité* consacré au dialogue interreligieux monastique (Le désert de l’altérité. Une expérience spirituelle du dialogue interreligieux, Médiaspaul, 2004). Il y a dans ces quelques mots tout un programme pour les années à venir. En effet, les grandes religions sont appelées à entrer en dialogue. Vatican II a ouvert la voie en ce sens parmi les Catholiques. Nous avons rencontré M. Fabrice Blée à l’Université Saint-Paul à Ottawa. Professeur adjoint, il participe depuis plusieurs années au dialogue interreligieux entre des moines et moniales Bénédictins et Trappistes et des moines et moniales d’autres religions.

*Fabrice Blée, Le désert de l’altérité, Une expérience spirituelle du dialogue interreligieux, Éditions Médiaspaul, 2004, 230 pages.
 

Propos recueillis par Jérôme Martineau

NDC – Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au dialogue interreligieux?

Fabrice Blée – C’est une longue histoire… Né en France, j’ai étudié en tant que catholique à la Faculté de théologie protestante (luthérienne et réformée) de Strasbourg. A la même époque, j’ai suivi des enseignements à l’Institut Européen du Bouddhisme Tibétain. Cette religion exerçait sur moi un attrait particulier. Déjà durant ma jeunesse, j’avais donc cette aspiration à m’ouvrir aux autres religions et à ne pas me cantonner à mon univers français et catholique. Je vivais un dialogue interreligieux sans en avoir encore pris conscience.

Par la suite, j’ai poursuivi mes études à Montréal. C’est à partir de ce moment-là que les choses se sont précisées. J’ai découvert un jour un bulletin d’information et de réflexion qui a changé ma vie, le bulletin Nord-américain pour le dialogue interreligieux monastique. Modeste quant à son format, on y retrouvait pourtant des informations étonnantes. J’y ai découvert des contemplatifs chrétiens en dialogue profond à l’échelle mondiale avec des contemplatifs du bouddhisme, de l’hindouisme et même de l’islam. J’ai alors commencé à explorer ce réseau grâce auquel je me suis familiarisé avec des théologiens spécialistes du dialogue tant en Europe qu’aux États-Unis. Je me suis rendu compte que, dans l’Église, on connaissait très peu la richesse du dialogue interreligieux monastique.

NDC – Est-ce que cela fait longtemps que les chrétiens s’intéressent au dialogue interreligieux?

F. B. -  Il y a dans l’histoire du christianisme des individus qui ont ouvert des voies dans ce sens. Un des meilleurs exemples est saint François d’Assise qui a rencontré le sultan Malek Al-Kamil en Égypte au XIIIe siècle. Pensons aussi aux Jésuites, Nobili en Inde et Ricci en Chine au XVIIe siècle. Des chrétiens qui ont jadis tenté de s’ouvrir à d’autres cultures pour mieux les comprendre, même si, il est vrai, leur effort visait la conversion du païen.

Le dialogue interreligieux, comme nous l’entendons aujourd’hui, remonte à Vatican II dans les années 1960. L’ouverture du Concile aux autres religions, et avant tout aux autres confessions chrétiennes, a été préparée par des pionniers comme Henri le Saux qui vécut en Inde dès 1948 et qui, avec Jules Monchanin, a fondé le premier ashram catholique. Ces précurseurs, tout comme de nombreux théologiens de renom, ont préparé les mentalités avant même la tenue du Concile.

NDC – Les catholiques ont été invités à parcourir un bon bout de chemin car elle n’est pas loin l’époque où l’on disait « hors de l’Église point de salut ».

F. B. – Le dialogue interreligieux est plus qu’une mode. Nous ne pouvons plus désormais nous dire chrétien sans tenir compte des autres expériences religieuses, tout comme nous ne pouvons pas nous dire chrétien sans nous préoccuper des plus pauvres. Si beaucoup l’affirment, en pratique les choses ne vont pas aussi vite. Je le vois dans les milieux théologiques, encore peu de programmes se consacrent à cette nouvelle réalité.

Le dialogue interreligieux représente un grand défi. On peut l’aborder de  deux manières principales. D’abord, le dialogue peut être compris comme une négociation, une activité diplomatique. Ce dialogue n’engage pas vraiment les interlocuteurs, chacun tente d’y préserver ses intérêts. Ce type de relation est important mais le dialogue ne peut s’y réduire. Ensuite, il y a un dialogue plus exigeant mais aussi plus prometteur; c’est celui qui s’enracine dans ma relation à Dieu. Ici, la relation à l’autre croyant n’est pas une menace à ma foi mais bien le lieu de sa pleine expression. Ce type de dialogue aura certainement un impact majeur sur notre manière d’être chrétien et notre vision du monde. Ce n’est pas tant notre foi qui sera remise en cause que nos façons de la vivre et de la communiquer. Le rejet de celui qui n’a pas la même religion que soi représente l’attitude dominante dans l’histoire de l’Église. On disait à l’autre croyant de rejeter sa foi pour adopter la nôtre, ce qui a donné lieu à bien des abus. Le pape Jean-Paul II a pour cela demandé pardon notamment aux Juifs.

 

L’enjeu de la spiritualité du dialogue, on l’a dit, n’est pas la paix à tout prix, mais l’ouverture authentique à l’autre, ce qui est impossible sans une soumission à l’Esprit divin. En acceptant que ce dernier fasse de nous-même son habitat, nous lui offrons le moyen de nous rapprocher les uns des autres en tissant les liens désintéressés de la communion (agapè).


Fabrice Blée, extrait de son livre Le désert de l’altérité, Éditions Médiaspaul, p. 188.

 

NDC – Nous valorisons de plus en plus le dialogue. Le dialogue nous appelle à quoi?

F. B. – Le dialogue interreligieux nous offre de vivre l’amour du prochain et en particulier l’amour de l’ennemi d’une façon nouvelle. Dans l’histoire de l’Église, l’ennemi a souvent été associé à celui qui prie et croit autrement, l’hérétique au-dedans et le païen au dehors. L’autre croyant représentait une menace à sa foi et à l’ordre établi. Aujourd’hui, dans le contexte du dialogue interreligieux, nous sommes appelés à vivre pleinement notre foi et à nous exprimer non pas dans le rejet de l’autre mais dans sa pleine acceptation. Le théologien français Henri de Lubac n’a-t-il pas dit : « On a trop longtemps appris le catéchisme contre quelqu’un »?

NDC – Vous avez fait de longs séjours en Inde et vous avez vécu avec des Bouddhistes au Japon. Qu’avez-vous appris du dialogue?

F. B. – Le tout commence avec l’hospitalité. C’est là que commence un échange profond qui peut nous conduire à un dialogue intérieur. Ce dialogue n’est pas qu’intellectuel. Est profond le dialogue qui se poursuit en soi au-delà de la rencontre physique, induisant ainsi un processus de transformation. L’hospitalité est fondamentale, pas seulement recevoir mais aussi et avant tout être reçu. Comment savoir ce que signifie recevoir si l’on n’a jamais été reçu? Bien sûr, être reçu n’est pas chose facile, nos habitudes et certitudes y sont souvent remises en question. Accepter l’hospitalité permet au-delà des difficultés de prendre conscience de nos préjugés et de mieux écouter l’autre dans sa différence. S’engage ensuite un cercle bénéfique : plus tu apprends à connaître l’autre, plus tu reçois de lui, plus tu t’ouvres à la profondeur de ta propre foi, et plus tu accueilles l’autre sans attentes.

NDC – Qu’est-ce que cela peut signifier que de vivre ici une expérience de rencontre interreligieuse?

F. B. – Le dialogue interreligieux n’est pas réservé à ceux qui sont confrontés directement au pluralisme religieux : ma fille se marie avec un musulman, ma femme pratique la méditation zen, etc. Le dialogue se veut être la préoccupation de tous; c’est l’affaire de toute l’Église. La rencontre des religions est l’occasion d’un changement des mentalités. Cela aura des conséquences sur nos manières de vivre la foi et de manifester l’amour de l’autre si central dans le christianisme, cet autre que l’on ignore et qui parfois nous fait peur. Choisir le dialogue n’est pas choisir la facilité. Ce n’est pas un acte politiquement correct. Je ne pratique pas le dialogue pour être gentil, mais parce que je suis responsable vis-à-vis de ma foi. Il ne s’agit pas de sauvegarder une image. 

Le dialogue est d’autant plus vrai qu’il nécessite de traverser des conflits. Il n’existe pas de relation authentique qui n’ait passé par le test du conflit, de la discorde, de la mésentente. Éviter à tout prix le conflit, c’est se cantonner dans une relation superficielle qui ne dépasse pas le stade de la politesse. Dans ce cas, le dialogue n’existe pas. À la limite, on peut parler de tolérance; mais on ne va jamais bien loin avec la tolérance. Le jour où les problèmes deviennent sérieux on s’aperçoit que la tolérance n’était en fait qu’une forme d’indifférence. Face au conflit, deux attitudes sont possibles : se brusquer et se protéger face à la menace ou s’y ouvrir pour une compréhension mutuelle. La première est la voie du fondamentalisme, la seconde celle du dialogue. Choisir le dialogue est certainement plus exigeant, mais c’est aussi s’engager dans la voie la plus sûre pour l’avenir.

« Tous les humains de bonne volonté, tous ceux qui sont en quête de vérité sont appelés, quelle que soit leur appartenance religieuse, à partager les richesses issues de leurs traditions respectives, à se rapprocher de la source qui les unit et à maintenir ensemble une présence spirituelle dans le monde. »

NDC – Vous dites que vous avez vécu des moments intenses lors de rencontres interreligieuses. Pouvez-vous nous en parler?

F. B. – J’ai participé en 1996 à une rencontre historique à l’abbaye de Gethsemany aux États-Unis. Elle rassemblait 25 moines chrétiens et 25 moines bouddhistes durant cinq jours. Le Dalai Lama assistait à cette rencontre. Je faisais partie de la centaine d’observateurs. Il s’y est vécu  un dialogue très intense. Les chrétiens étaient avides d’en connaître davantage sur les techniques de méditation orientales. Les Bouddhistes parlaient volontiers de leurs expériences. Les chrétiens étaient plus réservés.

Les choses ont changé lorsque les Bouddhistes ont commencé à échanger avec les moines chrétiens sur une question qui leur paraissait fondamentale. Tous se souvenaient que des moines cisterciens avaient été assassinés en Algérie en 1995. Leur prieur, Christian de Chergé, savait qu’il allait mourir et il a écrit un testament très senti à ce sujet. Les moines bouddhistes voulaient en savoir plus sur la capacité des chrétiens de mourir pour l’amour du Christ. Il s’agit là d’une des grandes spécificités du christianisme. Il s’agit de l’amour qui permet de se donner complètement jusqu’à la mort pour l’autre, pour le Christ, pour Dieu.

NDC – Vous parlez du dialogue interreligieux en faisant valoir qu’il y a comme un sentiment d’urgence. Est-ce que je saisis bien votre pensée?

F. B. – Le sentiment d’urgence est caractéristique du monde actuel. Il n’y a qu’à penser à la crise écologique, à la crise alimentaire ou à la menace terroriste. Il suffit d’ouvrir la télévision pour s’apercevoir que nous vivons dans un monde en mode de survie où les crises sont multiples et majeures. Les religions ont leur part dans beaucoup de ces crises. De nombreux conflits ont une dimension religieuse. Il y a urgence à bâtir le monde de demain. Les idées que nous défendons et les actions que nous posons aujourd’hui auront des conséquences importantes sur les générations à venir. Le rationalisme a fait son temps; les religions doivent être interpellées à l’importance de leur rôle dans l’avènement d’une culture de paix. Je pense que le christianisme est bien placé pour ouvrir le bal.

La foi nous pousse aujourd’hui dans le désert de l’altérité pour y être tenté et en ressortir plus uni à Dieu. La relation à l’autre croyant est comme le désert, ce désert où Jésus et avant lui le peuple juif furent éprouvés. Dans ce désert, nous sommes appelés à refaire notre choix pour Dieu et à laisser de côté toute prétention de connaître tout sur Lui. Une fois dans le désert, il n’est plus possible de faire marche arrière; notre salut dépend de notre disponibilité à renouer avec le cœur de notre foi dans une attitude d’ouverture, comme celle dont Jean-Paul II a su faire preuve en bien des contextes. 

 

 

 

 

 

Une rencontre possible avec les musulmans

Cete Pierre RenePierre-René Côté est prêtre et il est professeur d’Écriture sainte à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. Il a prononcé l’hiver dernier une conférence dans le cadre des conférences Notre-Dame de Québec qui se déroule durant la période du carême. Il a choisi un titre qui suscitait l’attention :« Jésus nous a-t-il demandé d’évangéliser aussi les musulmans? »

Nous l’avons rencontré afin d’approfondir cette question. Mais avant tout nous lui avons posé des questions sur le sens des relations qui existent entre les chrétiens et les musulmans. La guerre contre le terrorisme islamique menée par plusieurs pays d’Occident a passablement envenimé les relations  entre les musulmans et les chrétiens dans plusieurs partie du monde. Cette crise doit nous procurer l’occasion de réfléchir plus en profondeur sur les liens qui doivent exister entre ces deux religions monothéistes. Il y va de l’avenir de l’humanité car les religions doivent être avant tout au service de la paix et non de la guerre.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC- Pourquoi avez-vous traité un sujet si sensible lors des Conférences du carême à la basilique Notre-Dame à Québec?

Pierre-René Côté – C’est un peu par hasard que cela est arrivé. On m’avait déjà demandé de parler des relations entre les chrétiens et les musulmans lors du Festival biblique qui se déroule au Montmartre canadien à Québec. Mes opinions sont profondément marquées par l’antagonisme qui existe maintenant entre les musulmans et les chrétiens. Cet antagonisme est nourri d’une certaine manière par la crainte du terrorisme islamique. Cette crainte nous amène à adopter des attitudes défensives et à adopter un langage agressif qui existe des deux côtés. Nous développons un mépris envers les musulmans.

         À mon avis ces relations difficiles montrent un problème plus fondamental et plus ancien, soit celui de la justice. La plupart des conflits que l’on dit d’origine religieuse sont d’abord des conflits causés par l’injustice. Il y a dans le monde une telle suprématie de l’Occident chrétien que nous avons oublié que ces avantages historiques s’exerçaient au détriment d’autres cultures. Nous sommes les héritiers d’une domination économique que nos ancêtres ont acquis il y environ 500 ans. Face à nous, il  y a des masses de populations qui sont infériorisées, dominées et appauvries.

NDC – Comment avez-vous été amené à constater cette injustice?

P.-R.C. – J’ai séjourné en Israël et j’ai voyagé dans plusieurs pays musulmans comme la Syrie, l’Égypte et la Jordanie. Il faut aussi savoir que les pays musulmans ont été en quelque sorte encerclés depuis la prise de Constantinople en 1453. L’Occident s’est emparé de l’Asie, de l’Afrique et des Amériques. Les pays musulmans  ont été enfermés dans un type de culture politique qui faisait notre affaire. Les pays industrialisés ont même appris à les coloniser en allant chercher leurs ressources naturelles dont leur pétrole.

Les relations avec les pays musulmans ont été marquées par une profonde injustice. Cette injustice est d’autant plus ressentie qu’il n’y a pas d’arbitre ayant une stature internationale qui permettrait de rétablir la situation. La plupart des grandes institutions internationales comme l’ONU sont contrôlées par les grands pays occidentaux. Les règles qui y sont fixées finissent toujours par nous favoriser. Cette manière d’agir fait grimper l’indignation dans les pays musulmans. Cela engendre même le désespoir et ce désespoir pousse des individus vers des violences aveugles puisqu’ils n’ont plus rien à perdre.

Ce souci de rétablir la justice devrait marquer davantage nos préoccupations. C’est un grand scandale pour moi-même car le monde occidental est marqué par le christianisme et c’est ce même monde qui n’est pas préoccupé de rétablir la justice et le droit. Au contraire, face au transfert d’une partie de l’économie vers l’Asie, nous défendons nos avantages car nous ne voulons pas que notre niveau de vie baisse. Il y a pourtant en Occident  des prophètes qui parlent de simplicité volontaire et de respect de la nature. Je pense qu’il s’agit là de la voie de la raison et de la nature. Nous devrons poser des gestes qui  contribueront à rétablir la justice.

NDC – Que ressentiez-vous lorsque vous avez visité ces pays?

P.-R. C. – Je ressentais ma grande ignorance et ma grande incompréhension. Je vous donne tout de suite un exemple. Nous disons souvent que ces pays sont mal gouvernés. Je crois cependant qu’ils sont gouvernés différemment. Ils ne possèdent pas notre type de démocratie. Par contre, ils ont un type de gouvernement que nous n’avons pas et que nous qualifions de mauvais parce qu’il est basé sur la place du clan et de la famille.

Un cordonnier ne peut pas s’établir dans un quartier s’il ne va pas rencontrer tel monsieur influent. Il faut que le nouveau cordonnier aille parler à cet homme pour indiquer qu’il veut faire partie du groupe. La partie est gagnée si cet homme influent vient inaugurer sa boutique et qu’il y fait réparer ses chaussures. Les clients suivront son exemple. Il faut être accueilli par quelqu’un pour pouvoir trouver sa place. On constate vite qu’il existe une autre manière de gouverner et celle-ci nous choque. Celle-ci en vaut bien d’autres. Notre attitude est blessante car nous pensons qu’ils ne sont pas gouvernés.

NDC – Selon les évangiles, Jésus appelle les chrétiens à aller évangéliser aux quatre coins du monde. Donc il faut aussi aller vers les musulmans…

P.-R. C. – Je pense en effet que cette mission est universelle et qu’elle est urgente. Je dois aussi évangéliser les musulmans. Nos problèmes avec la mission ne datent pas d’aujourd’hui. Les chrétiens ont par le passé compté sur les États pour faire connaître le christianisme. On n’a qu’à penser à la France, à l’Espagne et à l’Angleterre qui soutenaient l’œuvre d’évangélisation par la colonisation. Les États protégeaient le christianisme. Tout cela a commencé lorsque l’empereur Théodose fit du christianisme la religion officielle de l’Empire romain.

La période de colonisation a connu un élan d’évangélisation formidable. Les conversions se faisaient rapidement. On demandait aux convertis s’ils étaient d’accord avec le credo et c’en était fait : ils étaient chrétiens. Nous en sommes arrivés à une évangélisation de conformation. Il s’agissait d’avoir une morale conforme à l’enseignement de l’Église. L’Évangile n’est pas une morale. Il s’agit de l’accueil de la bonté de Dieu, de la bienveillance de Dieu et de son intérêt pour nous.

« Au lieu d’écouter le cri des pauvres, des humiliés, pour plus de justice, plus de solidarité; au lieu d’entendre l’appel pour réparer les conséquences des abus du passé, ce qui nous aurait conduit à la conversion, on a préféré la voie de la protection des sécurités, de la consommation, et on a privilégié l’attaque, la guerre préventive. »

NDC – C’est pour cela que  Jean-Paul II a parlé d’une nouvelle évangélisation?

P.-R. C. – Nous avons un grand défi à relever. L’évangélisation doit nous faire revenir à Dieu, à l’incarnation et au Christ. Nous devons redécouvrir le sens de l’Alliance. Nous devons reconnaître un Dieu qui se dépouille de ses droits et privilèges pour faire alliance avec les humains. Cette relation d’alliance est cependant dérangeante et c’est pour cela que nous sommes si souvent tentés de faire reposer notre relation à Dieu sur l’observance de règles morales.

Dieu nous demande de gérer le monde avec lui comme si on était Lui. Avec Dieu nous sommes les « réparateurs » du monde, comme disent les Juifs. Cela veut dire que les chrétiens collaborent à l’œuvre de la Rédemption. Nous ne pouvons nous résigner à ce qu’il  y ait du mal dans le monde. Avec Dieu nous travaillons à libérer le monde  de l’esclavage du mal. Nous devons développer une relation d’intimité avec Dieu pour en arriver à poser ces gestes de libération. Nous sommes invités à créer un monde qui ressemble un peu plus à ce que Dieu veut.

 

Le pape Benoît XVI et le Grand Mufti Mustafa à Istanbul le 30 novembre 2006. 
Le pape a invité « les hommes à mettre en valeur leurs différences historiques et culturelles non 
pour s’affronter mais pour se respecter mutuellement. »

NDC – Qu’est-ce qui explique que la religion musulmane se soit répandue dans des régions qui étaient chrétiennes?

P.-R. C. – Comme je l’ai dit tout à l’heure, Théodose a fait du christianisme en 381 la religion officielle de l’État. L’empereur s’est fait donner par les conciles les credo de l’Église et c’est désormais lui qui s’occupait de vérifier l’orthodoxie des fidèles. Le siège de l’Empire était à Byzance, une ville située en Turquie. La politique impériale de Byzance a presque toujours été rude. Elle s’imposait avec beaucoup de violence. L’Empire  méprisait les peuples dominés qui étaient considérés comme des inférieurs.

Les Syriens, les Égyptiens et d’autres peuples ont vu un jour les musulmans venir sur leur territoire. Il faut dire que des sages musulmans se sont aperçus de la perversité d’une conquête violente qui éliminait tous les penseurs. Ils ont compris que ces gens pouvaient les aider à construire une civilisation. C’est ainsi qu’ils ont protégé les bibliothèques de même que les savants, les architectes et les intellectuels. Cette attitude a séduit les peuples conquis. L’islam leur promettait la paix et l’exercice de leur religion. Il a fallu un sultan un peu fou quelques siècles plus tard pour détruire cette manière de faire.

Il y a donc eu une période de tolérance où  le christianisme était encadré. Les chrétiens ne devaient pas être trop visibles. Par exemple, aujourd’hui, il n’est pas possible qu’une église ait un clocher qui dépasse un minaret. Les églises sont très discrètes et elles ne donnent pas sur la rue. Cette situation est douloureuse mais les chrétiens s’y sont adaptés. Les problèmes sont plus graves lorsqu’il y a des tensions comme cela se produit actuellement. Les communautés chrétiennes sont les premières visées par des représailles comme ce qui se passe en Irak et même au Liban.

NDC –  Il y a eu dans l’histoire des initiatives de rapprochement avec l’islam. Quel est le portrait de ces essais?

P.-R. C. – Il y a eu à l’époque des croisades des chrétiens qui n’étaient pas d’accord avec l’affrontement armé. François d’Assise  est allé rencontrer le sultan à Jérusalem. Ces personnes partaient comme des agneaux au milieu des loups. Elles  annonçaient la paix qui vient de Dieu.  Charles de Foucauld  a vécu en Algérie. Il est allé vivre parmi les musulmans et il a été parmi eux une présence. Il a écarté tout contact missionnaire. Il voulait que sa présence soit avant tout celle d’un humain chrétien au milieu d’humains musulmans.

Sœur Emmanuelle a vécu en Égypte et elle a travaillé auprès des pauvres. Ces personnes ne sont pas allées convertir des gens. Elles ont apporté un peu plus d’humanité à partir de l’Évangile. De plus je pense qu’elles étaient convaincues que toute entreprise d’évangélisation était vaine parce que les chrétiens sont disqualifiés par une politique qui  écrase ces peuples.  Le sultan Mélik el-Kâmis disait en 1219 à François d’Assise : « Pourquoi les chrétiens qui croient en un Dieu-Amour et qui ont toujours le mot charité à la bouche s’acharnent-ils à nous faire la guerre? »

NDC – Est-ce que les initiatives des papes Jean-Paul II et Benoît XVI de se rendre dans des mosquées  portent du fruit?

P.-R. C. – Je pense que ces gestes sont bons mais tout cela est fragile. Il s’agit d’un geste symbolique d’envergure qu’un pape enlève ses chaussures pour entrer prier silencieusement dans une mosquée. C’est un geste de bienveillance et de respect qui frappe les musulmans. Jean-Paul II a demandé pardon pour les erreurs commises durant l’histoire. Ce ne sont pas les papes qui vont changer l’histoire.  Le prophète Isaïe nous enseigne que nous devons chercher en premier lieu la justice et le droit, sinon le culte ne vaut rien. Nous avons là une exigence fondamentale et c’est celle-là qui devrait nous réconcilier. C’est la manipulation de la religion qui envenime les choses. Cette manipulation existe tant chez les chrétiens que chez les musulmans. Le président Bush invoque l’aide de Dieu et les islamistes en font autant! Si nous respectons la justice et le droit, nous en arriverons à unmodus vivendi qui va nous permettre de vivre en paix.

 

 

Rencontre avec un pionnier québécois du dialogue judéo-chrétien

Goldbloom Victor01

ENTREVUE par Michel Dongois


Dans son récent livre Les ponts du dialogue (Éditions du Marais), Victor Goldbloom évoque l’énergie qu’il a consacrée sa vie durant à rapprocher judaïsme et christianisme.

Longtemps il a exercé la pédiatrie à Montréal avant d’être élu député à quatre reprises. On lui doit la création du ministère de l’Environnement du Québec, en 1970, dont il fut le premier titulaire. Il a quitté l’Assemblée nationale en 1976 pour se consacrer au dialogue interreligieux. Il a alors présidé divers organismes prônant le dialogue judéo-chrétien, une passion qui l’anime encore aujourd’hui.

À 92 ans, Victor Goldbloom se garde informé des affaires courantes et se perçoit, en rétrospective, comme « l’homme des ponts ». Il en a d’ailleurs bâti quelques-uns, notamment entre francophones et anglophones, comme Commissaire aux langues officielles du Canada (1991-1999). Ce fut, dit-il, les plus difficiles à bâtir…

Nostra Aetate a 50 ans

Élevé dans le judaïsme, Victor Goldbloom s’intéresse aux relations judéo-chrétiennes depuis les années 1950. À l’époque, précise-t-il, on ne mettait pas les pieds dans le lieu de culte d’une autre tradition. Heureusement, Vatican II a changé la donne par sa déclaration Nostra Aetate sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes (1965). Victor Goldbloom a d’ailleurs participé cet automne aux célébrations du cinquantenaire de Nostra Aetate.

Rome a alors fait disparaître toutes les bases religieuses historiques de l’antisémitisme chrétien, résume-t-il. Le Vatican, entre autres, a changé le vocabulaire, abolissant la vieille notion des juifs déicides. Chacun des successeurs de Jean XXIII a continué d’enseigner les principes de Nostra Aetate.    « J’ai moi-même eu à l’époque des relations personnelles avec les évêques et archevêques successifs de Montréal. J’avais surtout pour objectif personnel que les conclusions, tirées en haut lieu, soient diffusées au clergé des paroisses et aux fidèles. » Il note que les Églises protestantes ont également mis de côté l’antisémitisme d’antan.

Nostra Aetate a reconnu le judaïsme comme une religion vivante, précurseure du christianisme, et écarté les attitudes de condamnation à l’égard des Juifs, que l’Église avait entretenues durant des siècles. « On reconnaissait désormais par exemple que Jésus, sa famille et ses apôtres étaient des juifs pratiquants. On soulignait aussi les sources judaïques de la liturgie chrétienne. » Et en renversant des siècles d’éducation religieuse qui condamnait le peuple juif pour son rejet de Jésus, on ouvrait la voie à des relations plus fraternelles avec les Juifs. Cette reconnaissance a été à son tour source d’une plus grande estime mutuelle.  

Le rapprochement judéo-chrétien est-il encore d’actualité, de nos jours? « Je réponds oui, sans hésiter. » Le dialogue le plus profond se fait via des amitiés personnelles, fondées sur le respect mutuel, ajoute-t-il.  Il est souhaitable en effet que priment les liens humains, car on ne peut réussir un dialogue sur une base purement formelle. « Il faut apprendre à saisir les préoccupations de l’autre. Là réside l’essentiel du dialogue. » Victor Goldbloom nuance aussi ses propos, selon qu’il s’agit d’un dialogue en contexte de paix ou lors d’un conflit.

Neutralité de l’état

Au Québec, nous traversons depuis quelques années une période de rejet des religions, avec la  sécularisation de la société, constate-t-il. À ses yeux, notre société confond neutralité de l’État et marginalisation des religions. « Je suis pour la neutralité de l’État. Mais pour l’affirmer et la démontrer, il n’est pas nécessaire de bannir les religions et de vouloir les rendre invi-sibles. »

Les lieux de culte sont certes moins fréquentés qu’autrefois, indique-t-il, mais c’est peut-être moins vrai qu’on le pense. « N’allez pas me dire que la religion n’a plus son importance. La faire taire, c’est contraire à la réalité humaine et sociale du Québec. Les religions ont certes commis bien des erreurs, mais elles présentent aussi un bilan positif. »

Et puis, la baisse de pratique religieuse des Québécois leur fait paraître plus menaçante l’intense observance des musulmans, des sikhs ou des juifs orthodoxes, selon Victor Goldbloom. Quoi qu’il en soit, il se dit allergique à toute distinction entre les êtres humains fondée sur des différences d’appartenance religieuse. « Le Québec n’est plus la société homogène que j’ai connue jadis. J’y vois un enrichissement, qui appelle au respect dans la diversité. Si nous ne parvenons pas à parler à une personne différente de nous, nous ne parviendrons pas à bâtir un monde de paix. »

Israël

Né à Montréal en 1923, Victor Golbloom avait 25 ans à la fondation d’Israël (1948). Celle-ci a-t-elle changé le regard que les chrétiens portaient sur le monde juif? « Oui. L’État d’Israël attire beaucoup de critiques. Il est tout à fait légitime, en démocratie, de critiquer un gouvernement, mais je décèle parfois dans ces critiques, dans bien des cas mais pas toujours, une façon d’exprimer l’antisémitisme. »

À l’ONU et ailleurs, de nombreux pays se livrent à une critique sélective d’Israël, parfois disproportionnée et virulente, selon lui. La préoccupation pour le conflit du Proche-Orient existe depuis la création même  d’Israël. « Pourquoi ne porte-t-on pas une attention comparable à des conflits à mon sens plus graves, comme ceux du Soudan ou du Congo? »

La très forte majorité des Juifs témoignent un attachement émotif profond à l’État d’Israël, affirme Victor Goldbloom, pays qu’ils perçoivent comme constamment menacé. « Ils sont fiers de son fonctionnement démocratique, de ses réalisations, technolo- giques et autres, et ils se portent à sa défense. »

Œuvre sociale

Victor Goldbloom croit que le dialogue judéo-chrétien porte de grandes espérances. « Ce dialogue est en train de jeter les bases d’une œuvre commune en faveur de l’humanité », déclarait-il lors d’une audience du pape Jean-Paul II, en 1984. Évoquant le conflit au Proche-Orient, il avait ajouté: « Nous pleurons chaque vie perdue, qu’elle ait été chrétienne ou juive ou musulmane. »

À ses yeux, le dialogue ne doit pas se limiter à une conversation structurée entre le christianisme et le judaïsme. Il s’agit désormais de le transformer en instrument de paix et de justice, dans une action sociale commune  pour la dignité humaine, contre le fanatisme et l’injustice. Victor Goldbloom estime enfin comme « une urgente nécessité » de mener le dialogue avec le monde musulman.