Célébrer les funérailles : un rituel indispensable?

Gingras GabrielLa mort n'est plus perçue comme auparavant. Cette donnée amène la population à voir d'une autre manière le rôle des funérailles à l'intérieur des gestes publics qui entourent la mort et le deuil. Nous avons demandé à l'abbé Gabriel Gingras, curé de la paroisse Notre-Dame du Perpétuel-Secours à Charny et spécialiste en liturgie, de nous parler de la place des funérailles dans notre société. Ordonné prêtre en 1965, soit au moment de la fin du concile Vatican II, l'abbé Gingras a assisté à la lente transformation des mentalités. De même, il a pu constater que la mort demeure toujours un écueil dans notre société et c'est pour cette raison que les gens, qu'ils soient croyants ou non, cherchent à donner un sens à cet événement à travers des rituels, d'où la pertinence de celui des funérailles.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC - Vous avez assisté à la lente transformation du rituel des funérailles. Qu'avez-vous observé ?

Gabriel Gingras. - Je me souviens des funérailles d'avant le concile où l'église était décorée tout en noir. Le sacristain installait de grandes banderoles noires. Cela changeait l'atmosphère de l'église. Il y avait aussi la célébration des funérailles avec un diacre et un sous-diacre. Mes souvenirs d'enfance gardent la trace de la célébration des funérailles comme étant un événement lugubre. Les grands changements sont survenus à la fin du concile. C'est à ce moment que le blanc a fait son apparition dans la liturgie et que toutes les décorations en noir sont disparues.

NDC - Aujourd'hui, vous rencontrez les gens avant les funérailles. Qu'est-ce qu'ils attendent lorsqu'ils viennent rencontrer un prêtre ?

G.G. - Je dois répondre à cette question en indiquant qu'il y a plusieurs types d'attentes. Je les divise en trois catégories. Il y a d'abord les funérailles que je célèbre pour les personnes que j'ai accompagnées durant leur maladie ou dans leur préparation à la mort. Une autre catégorie concerne les funérailles que je suis appelé à célébrer à l'occasion d'un décès accidentel, un suicide ou une mort qui survient subitement. La charge émotive est beaucoup plus grande. La dernière catégorie de funérailles concerne les personnes qui viennent demander ce rituel sans trop savoir à qui il s'adresse. Ils ne connaissent plus l'Église et ils ne savent pas à quoi s'attendre. Chaque type de demande de funérailles doit correspondre à un accompagnement particulier

«On attend de l'Église qu'elle donne sens à l'événement de la mort, qu'elle dise une parole sur le défunt, qu'elle pose des gestes qui l'honorent, qu'elle propose une parole d'espérance et qu'elle accompagne les personnes confrontées au deuil.»

Diocèse de Nanterre

 

NDC - Il s'agit donc avant tout de faire un accompagnement personnalisé ?

G. G. - En effet ! Je prends la catégorie des personnes avec lesquelles j'ai eu un lien avant leur décès. Souvent le défunt a exprimé des souhaits pour ses funérailles. La famille me fait confiance et une réelle relation existe entre le pasteur et la famille.

Les décès qui ont un caractère dramatique me demandent une approche particulière face à la famille. Je dois aider les personnes en deuil à faire face à ce drame inattendu. L'approche humaine est importante. À tout prendre, ce n'est pas la situation la plus difficile à gérer.

La dernière catégorie est plus difficile. Je pense aux enfants qui viennent au presbytère demander des funérailles religieuses pour leurs parents. Ils veulent accomplir les dernières volontés de leurs parents mais ils sont complètement étrangers au fait religieux. Je ne sais pas dans quelle situation je mets les pieds. Souvent les gens font semblant d'y croire mais dans le fond ils ne posent qu'un acte de respect envers leur père ou leur mère. J'aime quasiment mieux faire affaire avec des incroyants.

NDC - Chaque type de funérailles demande une liturgie personnalisée. C'est ce que vous offrez ?

G. G. - Je m'efforce toujours de célébrer des funérailles personnalisées. Il y a cependant une minorité de personnes rencontrées avec qui je n'arrive pas à établir un contact. Je pense aux parents d'une jeune fille de 16 ans. Ils étaient séparés. Ils se sont attendus sur le perron du presbytère. Je leur demande de me parler de leur fille et ils n'ont qu'une réponse : «C'était une bonne fille.» Ils avaient tout dit. Dans ce cas particulier, j'ai appris plus tard que leur fille était en fugue depuis quelques mois. Que voulez-vous que je dise lors des funérailles si je ne sais rien de la personne décédée? Autrefois, les visites au salon funéraire me mettaient en contact avec la famille et je pouvais sentir comment le deuil se vivait. Aujourd'hui, souvent les gens ne passent plus par le salon funéraire et les contacts avec les familles sont alors réduits au minimum. Normalement, ce sont les familles qui m'aident à personnaliser les funérailles. Cela se fait habituellement lors de l'hommage.

NDC - L'hommage rendu à la personne défunte a pris une place importante lors de la célébration des funérailles. En quoi cela est-ce une nouveauté?

G. G. - Cela fait une vingtaine d'années que l'hommage fait partie des funérailles. Cette partie de la célébration est importante pour beaucoup de personnes cependant, j'y ai entendu toutes sortes de choses. Aujourd'hui, environ une personne sur trois n'en veut pas. Elles réagissent à la non vérité que nous entendons trop souvent aux funérailles. Ces personnes veulent que leurs funérailles soient vécues dans la vérité. J'ai remarqué durant ma longue expérience comme pasteur que les funérailles sont vécues selon la culture propre à chaque famille. Les gens qui sont portés sur la parade le sont aussi lors des funérailles. Les gens simples veulent une cérémonie qui soit à leur image. On meurt comme on a vécu. Souvent, il arrive que ce soit un des membres de la famille qui a des demandes particulières quant au décorum à adopter. 

«J'ai réalisé que les funérailles et tout ce qui les entourent sont un lieu d'évangélisation. Il faut cependant pouvoir consacrer du temps aux personnes malades et à celles qui vivent un deuil. Je suis convaincu que l'évangélisation passe par les attitudes comme l'accueil et la compassion.»

NDC - Les salons funéraires offrent maintenant des lieux où faire la cérémonie d'adieu. Alors, les gens ne viennent plus à l'église. Qu'en pensez-vous ?

G. G. - Cette réalité existe depuis une dizaine d'années. Cela est davantage présent dans les villes. Je ne refuse pas comme curé d'y aller quand on me demande. J'y ai présidé de belles cérémonies mais j'ai aussi vu des situations où cela faisait pitié. J'ai connu des gens qui sont venus à l'église pour les funérailles de leur père après avoir vécu celles de leur père au salon funéraire. Les formules de cérémonie d'adieu dans les salons funéraires dépendent de l'implication des familles et il y a de belles trouvailles. À d'autres occasions, plus vite c'est fait, mieux c'est !

Les gens choisissent le salon funéraire parce qu'ils n'ont plus de liens avec l'Église ou bien ils sont gênés d'y venir puisqu'ils ne la fréquentent plus. Pour d'autres, ce sont des raisons économiques car les directeurs de salon leur disent que cela va coûter plus cher. J'ai remarqué que la plupart des gens qui choisissent de rester au salon funéraire le font parce qu'ils rejettent l'Église. Ils ont pris une telle distance vis-à-vis de l'Église que cela n'a plus de sens pour eux de s'y rendre pour y célébrer des funérailles.

NDC - Des nouveautés ont même fait leur apparition dans l'Église comme celle de la célébration d'une cérémonie d'adieu sans Eucharistie. Pourquoi ?

G. G. - J'offre toujours la possibilité aux gens de vivre des funérailles avec ou sans Eucharistie. J'ai remarqué au fil des années que des gens vont être plus à l'aise avec une liturgie de la Parole plutôt qu'avec une Eucharistie. Je pars du principe que l'assemblée est première. Il faut donc que les gens qui assistent aux funérailles se sentent à l'aise. Nos assemblées de funérailles sont très pluralistes. On y retrouve des personnes qui sont touchées de près par le décès d'un parent, d'autres y sont à cause des conventions sociales. Il y a des gens qui vivent une grande peine mais qui ne veulent rien savoir de l'Église. Il n'est pas toujours heureux de célébrer une eucharistie avec des gens qui n'ont pas l'air de savoir ce qu'ils font là. La célébration de la Parole permet de nous adapter.

Les familles qui se présentent au presbytère pour demander des funérailles le font souvent pour respecter les dernières volontés de la personne décédée. Il y a des gens qui me disent directement qu'ils n'y croient pas mais qu'ils le font pour leur mère. Il faut pouvoir les écouter. J'ai déjà entendu le témoignage d'une personne qui n'allait plus à l'église me dire qu'elle n'avait jamais ressenti autant que ce jour-là le désir de communier. Elle avait vécu quelque chose. Je crois à la force du mystère célébré. Le sacré peut alors toucher les personnes mais à condition que les funérailles soient bien célébrées. Il suffit d'un petit problème et tout s'écroule. J'ai vu des gens pas très croyants qui étaient heureux d'avoir vécu une Eucharistie mais j'ai aussi vu le contraire.

NDC - Avez-vous ressenti chez les personnes âgées la peur de ne pas avoir de messe lors de leurs funérailles ?

G. G. - C'est certain qu'il y a des personnes qui craignent cela. Je dirais même plus car il y a des gens qui ont peur de ne pas avoir de funérailles. Je pense à cette vieille dame qui m'a appelé d'un centre d'accueil en me demandant si j'acceptais de célébrer les funérailles de personnes qui ne sont pas de ma paroisse. Elle me disait qu'elle était en train de faire son testament et elle m'a raconté que son fils résidait dans ma paroisse et que cela allait être moins compliqué. Cette femme savait très bien que cela n'intéressait pas tellement son fils et elle prenait ses précautions afin que ses funérailles soient célébrées à l'église.

NDC - Quel sens ont les funérailles aujourd'hui ?

G. G. - Je pense qu'on ne peut pas isoler la célébration des funérailles de l'accompagnement des personnes malades et des personnes en deuil. Il est essentiel de lier cela ensemble. Un pasteur est quelqu'un qui est présent à ce que les gens de sa communauté vivent. La maladie et la mort sont des étapes importantes dans la vie. Cependant, la mort ne se résume pas à la célébration des funérailles.

En ce sens, j'ai réalisé que les funérailles et tout ce qui les entourent sont un lieu d'évangélisation. Il faut cependant pouvoir consacrer du temps aux personnes malades et à celles qui vivent un deuil. Je suis convaincu que l'évangélisation passe par les attitudes comme l'accueil et la compassion. Ces attitudes permettent de témoigner de l'espérance qui nous habite. Les gens n'oublient pas les personnes qui les accompagnent lorsqu'ils vivent de la peine. Je suis en train de vivre l'Évangile si je suis capable d'entrer en relation avec les gens qui viennent me voir au moment où ils affrontent une grande souffrance que ce soit dans la maladie ou lors d'un deuil.

Il y a des moments où la souffrance est très vive et où les gens attendent du prêtre une réponse. Il m'arrive de leur dire que je voudrais leur donner une réponse mais, je n'en ai pas. Je ne peux que partager mon espérance. Cette réponse n'enlève pas la douleur et l'angoisse. Cela est particulièrement vrai lors de funérailles d'enfants. Cet événement demeure pour moi un scandale. Je suis maintenant plus confortable avec les funérailles qui sont célébrées lors du décès d'une personne qui s'est suicidée. J'ai compris qu'on ne se suicide pas pour s'enlever la vie mais pour mettre un terme à sa souffrance.

NDC - Vous avez sans doute célébré des centaines de funérailles depuis 40 ans. Est-ce que votre vision de la mort a changé?

G. G. - Il y a des gens qui me demandent comment je réagirais si on m'annonçait que j'ai le cancer. Ma réponse se fait très humble. J'ai tellement vu de personnes me dire qu'elles ne prendraient pas de chimiothérapie si on leur annonçait un cancer. Et pourtant, elles ont accepté des traitements très souffrants. Je cite souvent le Psaume 22 qui dit : «Passerai-je un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal.» Je ne sais pas comment je réagirai face à la maladie. Il n'y a pas de recettes magiques. Chacun fait comme il peut. La Bible ne dit pas grand-chose sur la mort. Elle n'affirme que le fait que nous serons dans les mains de Dieu. C'est le saut dans l'absolu de la foi. Je pense à l'auteur Fernand Dumont qui racontait que sa mère, à la fin de ses jours, lui avait demandé si tout ce qu'enseigne l'Église est vrai ? C'était pour lui la question la plus terrible à laquelle il a dû répondre. De plus elle venait de sa mère souffrante. Je crois personnellement qu'on essaie de donner trop souvent des réponses. Il y a trop de paroles insignifiantes prononcées par des prêtres face à la mort. Les gens ne retiennent pas ce qu'on leur dit. Ils apprécient cependant que le prêtre soit là et qu'il pose des gestes de compassion et d'accueil.

 

 

 

 

La mort à son heure

 

Voyer GillesLa question de la mort est présente dans toutes les sociétés. Elle a pris  de plus en plus d’importance à mesure que les soins entourant les grands malades laissaient place à une technologie très avancée. Une question s’est alors posée : comment mourir à son heure? Le docteur Gilles Voyer est directeur du Bureau du développement de l’éthique à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke. Il est aussi responsable de  la formation continue des médecins.  Il  a écrit un livre publié aux Éditions Médiaspaul qui a pour titre La mort à son heure. Fort d’une longue expérience auprès des personnes âgées, le docteur Voyer propose des points de repère pour aider ceux et celles qui doivent affronter les décisions difficiles liées à la fin de la vie.

NDC – Vous écrivez dès la première page de votre livre que respecter la mort est une idée devenue étrangère dans le monde moderne. Pourquoi en est-il ainsi?

Gilles Voyer –  Il n’est pas facile de répondre à cette question. Il y a plusieurs facteurs qui entrent en ligne de compte. Il est certain que la technologie fait partie de ceux-là.  La technologie est rendue très accessible. Je constate que l’être humain est porté à utiliser les choses qui sont à sa portée sans suffisamment réfléchir à savoir si ces interventions sont utiles. Il faut répondre à cette question : est-ce qu’on apporte un réel bien en utilisant toutes les ressources technologiques dans telle situation? Je pense aussi qu’une autre partie de l’explication est en lien avec des attitudes qui sont promues dans le monde dans lequel nous vivons. Nous vivons dans un monde qui met de l’avant la performance. La personne a de la valeur si elle est performante. Un individu doit bien fonctionner sinon il est mis de côté. Il n’y a pas de place pour le temps qui se situe entre la performance et la mort. Cela semble nous heurter que  d’attendre la mort à son heure. Il faut que ça bouge, que l’on fasse quelque chose, que l’on prenne des décisions. S’abstenir de faire quelque chose est devenu extrêmement difficile à accepter alors que c’est souvent le bon choix. Nous souffrons tous  d’une  grave maladie : celle du refus de la finitude propre à notre état d’être humain.

NDC – Quel sens donnez-vous à l’expressionrespecter la  mort?

G. V. – Je veux dire que nous devons éviter de vouloir tout contrôler. C’est peut-être la formulation la plus simple pour expliquer cette expression. Nous voulons tout contrôler.  Le contrôle est un leurre. Nous pensons tout contrôler mais je ne suis pas certain que cela soit vrai. Nous avons une grande difficulté à accepter les  choses comme elles se présentent. Le contrôle total de sa vie est une tare du monde moderne.

NDC – Vous écrivez dans votre livre que votre réflexion a été influencée par le contact que vous avez eu avec les personnes âgées. Qu’est-ce qui vous a influencé?

G. V. – Une grande partie de ma carrière s’est déroulée dans le monde des personnes âgées et les propos que je tiens dans mon livre reflètent ce que j’ai appris d’elles. Plusieurs de ces personnes m’ont marqué par leurs attitudes. Ces personnes étaient remarquables parce qu’elles avaient appris beaucoup de choses tout au long de leur vie. Plusieurs d’entre elles avaient eu des carrières bien remplies et des implications exceptionnelles dans divers secteurs de l’activité humaine. Je ressentais chez ces gens toute la sagesse de l’âge ainsi que la sagesse issue de la rencontre avec autrui. Cette sagesse ne s’apprend pas autrement qu’en vieillissant. Le regard que les personnes âgées ont sur la vie et sur la mort est unique en ce qu’il repose sur l’étendue de leur parcours de vie. Les aînés ont ce qu’Aristote appelaitl’empeiria et qui peut se traduire par « savoir par expérience ».

NDC – Vous proposez dans votre livre une approche des soins basée sur l’alliance plutôt que sur le contrat. Qu’est-ce que cela veut dire?

G. V. – Nous signons un contrat lorsque nous achetons une automobile ou un autre bien. Le vendeur nous propose un bien et nous décidons s’il fait notre affaire. Alors, nous signons un contrat. Il n’y a pas le lien entre les personnes. Le contrat porte sur un objet. À mon avis, c’est un tort de prendre le modèle du contrat dans la relation de soins parce que cette relation implique un lien entre deux personnes. C’est pour cette raison que je propose le modèle de l’alliance. La relation entre le médecin, l’équipe soignante et la personne malade implique que nous puissions travailler ensemble. Il faut en arriver à ce que  le soignant et le soigné bâtissent quelque chose ensemble.

Le modèle du contrat vient d’une conception juridique des soins. Cette manière de penser les soins a été mise en valeur aux États-Unis. Je ne valorise pas ce modèle.  La fréquentation des aînés et principalement de ceux qui sont malades, nous apprend que la vraie nature d’une relation soignant/soigné a peu à voir avec l’idée que « le soignant propose, le soigné dispose ». Elle s’inspire plus du modèle de l’alliance que du modèle du contrat.

« En matière de soins, les meilleures décisions sont celles qui, 
malgré l’incertitude de la parole, passent par l’épreuve du dialogue.
La parole échangée entre soignant et soigné dans le but d’obtenir un consensus 
sur ce qu’il convient de faire est le meilleur gage d’une bonne décision. »

NDC – Le premier remède à notre incapacité à accepter la mort à « son »  heure est selon vous de chercher l’autonomie dans le raisonnable. Que voulez-vous dire par ce remède?

G. V. – C’est là que réside la clé des huit remèdes que je propose. Je peux même dire que les huit remèdes sont compris dans le premier. Je propose une manière de critiquer la conception américaine de l’autonomie qui est en quelque sorte l’autarcie. Dans l’autarcie, chacun est une île. Chaque personne fait ce qu’elle veut en ne tenant pas compte de ce qui l’entoure. Cette position oublie que la personne humaine est quelque chose qui s’est construit en relation avec d’autres. Nous sommes ce que nous sommes devenus parce que nous avons été en relation avec les personnes qui nous ont entourés. C’est un leurre de dire que l’autonomie consiste à ne pas tenir compte des autres. La nature profonde de l’être humain réside dans la relation. L’autonomie doit tenir compte des autres. Au fond, c’est de l’autonomie de l’autre dont on doit se préoccuper plutôt que de la nôtre. Un auteur a écrit : « Cultive l’autonomie d’autrui et la tienne fleurira par surcroît. »

Dans l’autonomie, il faut essayer d’agir de manière raisonnable en tenant compte d’autrui, de notre entourage et de la société. J’oppose le concept « de raisonnable » à ce qui est « irrationnel » et donc émotif.  Je l’oppose aussi au rationnel pur des mathématiques. Il existe dans l’esprit humain une zone intermédiaire qui est le raisonnable. C’est dans cette zone que l’humain est appelé à prendre des décisions que pour ma part j’appelle autonomes. En matière de soins, une décision autonome est une décision qui reconnaît que ce que je suis profondément est né de mes interactions avec les autres.  Une décision autarcique qui ne repose que sur mes  désirs,  sans souci d’autrui et surtout sans l’éclairage de la raison,  n’est pas une décision autonome.

 

« Il est normal d’être émotif lorsque nous apprenons que notre vie est menacée. 

Il ne faut pas cependant s’en tenir à ce niveau. 

Si on y reste, il y a toutes les chances que l’on prenne la mauvaise décision. 

Il faut être capable d’aller au-delà afin d’assumer notre émotion. »

 

NDC – Vous devez sans doute reconnaître que cette démarche prend du temps. De plus la personne est souvent en état de choc.

G. V. – Vous avez raison. Il faut reconnaître qu’en médecine le temps est une denrée rare. Hélas, je n’ai pas de solution pour cela. Il faut trouver du temps lorsque nous devons prendre des décisions liées à la vie et à la mort. 

Il est normal d’être émotif lorsque nous apprenons que notre vie est menacée. Il ne faut pas cependant s’en tenir à ce niveau. Si on y reste, il y a toutes les chances que l’on prenne la mauvaise décision. Il faut être capable d’aller au-delà afin d’assumer notre émotion. Il faut pouvoir s’asseoir avec l’équipe soignante et discuter de ce que nous allons faire. Cela prend un certain temps pour décanter les émotions. Il est possible de trouver une solution raisonnable. Je reviens toujours au mot raisonnable.

NDC – Vous proposez le dialogue comme une clé importante qui doit être mise en place. Expliquez-nous votre point de vue.

G. V. –Il faut en effet pouvoir trouver l’attitude la plus raisonnable. Il n’y a pas d’autre manière d’y parvenir que par la voie du dialogue. Il faut, selon l’expression consacrée, mettre les choses sur la table pour en arriver à trouver la solution la plus raisonnable. Sans dialogue, il n’y a pas de manière de trouver le raisonnable. C’est une condition essentielle.  Le dialogue permet de trouver un consensus. Une décision consensuelle est une décision d’action où l’accord n’est ni forcé, ni superficiel, ni implicite. Il est plutôt explicite et il survient au terme d’une analyse critique de la situation et d’une discussion argumentée entre les personnes concernées. À défaut de consensus, on ne peut aspirer à un compromis vrai. En matière de soins, les meilleures décisions sont celles qui, malgré l’incertitude de la parole, passent par l’épreuve du dialogue.

NDC  –  Où pensez-vous que les questions liées à l’euthanasie vont aller dans la société actuelle?

G. V. – Ce débat est malheureusement teinté par les idéologies. C’est pour cette raison que je ne m’implique pas tellement dans le débat. Ma position est celle-ci. Peu importe ce que dit le droit, que l’euthanasie soit permise ou non, cela ne change rien au débat éthique. J’ai tenu cette position à plusieurs reprises. La question de la légalisation ou la non légalisation de l’euthanasie ne change rien. Les arguments restent les mêmes. Je pense que l’euthanasie fait partie des interdits les plus fondamentaux. Il ne faut pas toucher à cela. Cela n’exclut cependant pas qu’il y ait des cas particuliers mais ces cas selon moi doivent être rares. Lorsqu’ils se présentent et qu’en conscience on est convaincu que l’euthanasie est le meilleur choix, eh bien il faut le faire et être prêt à en rendre compte à nos semblables. Quelqu’un qui ferait cela, je ne peux pas le blâmer. Je dis même que l’Église ne pourrait pas le condamner si elle suivait l’enseignement de son maître à penser, car c’est là une position très thomiste.  

NDC – Avez-vous rencontré durant votre carrière des cas qui vous ont interpelLé?

G. V. – J’ai eu connaissance de quelques demandes d’euthanasie. Mais, si on regarde ces situations de plus près, on se rend compte que le contrôle de la douleur n’est souvent pas adéquat. Ces personnes sont esseulées. Alors il faut leur apporter du soutien. Les cas où la douleur est incontrôlable sont extrêmement rares. Si cela se présente, si l’équipe est convaincue qu’il n’y a pas d’autre solution, alors on peut transgresser l’interdit. Mais alors, il faut être bien certain que c’est notre conscience qui parle et non nos désirs déraisonnables, nos passions, nos caprices ou les idéologies. Cela nous ramène encore une fois au raisonnable.

 

La mort à son heure

par Gilles Voyer, médecin

Éditions Médiaspaul 2009, 70 pages, 9.95$