L'histoire religieuse du Québec

Lemieux LucienL’abbé Lucien Lemieux du diocèse Saint-Jean-Longueuil a écrit un livre des plus intéressants qui a pour titre Une histoire religieuse du Québec. Docteur en histoire, l’abbé Lemieux a enseigné à l’Université de Montréal et a écrit plusieurs articles et livres sur l’histoire du catholicisme au Québec. Cette fois-ci, il voit plus large. Il s’attarde à parler non seulement du catholicisme mais aussi de la religion amérindienne, du protestantisme et du judaïsme car le Québec a accueilli à compter de la seconde moitié du 17e siècle des immigrants anglophones qui sont venus s’établir ici. Nous l’avons rencontré pour lui demander de nous tracer un tableau général de cette histoire qui est trop souvent méconnue. Il est intéressant de savoir qu’aucune publication n’avait à ce jour abordé ce sujet.

NDC – Croyez-vous qu’on a aujourd’hui tendance à oublier l’importance de l’histoire religieuse du Québec ?

Lucien Lemieux – Je pense que ce fait existe depuis le milieu des années 1960. Peut-être qu’auparavant on en parlait trop… Il y a eu un tournant qui s’est passé où ce qu’on disait de l’histoire religieuse était plutôt négatif et grossier. On a mis souvent de côté cette histoire religieuse pour mettre l’accent sur la politique et sur l’aspect social de la vie. Depuis quelque temps les historiens parlent beaucoup de l’histoire économique. Cela dépend du contexte dans lequel nous écrivons l’histoire. Plusieurs livres ont été écrits par des spécialistes de l’histoire du catholicisme mais aucun d’entre eux ne part des débuts de la colonie ni ne parle de  la religion des Amérindiens. Je pense que j’apporte dans mon livre une dimension qui n’a pas encore été abordée.  Je parle même des changements qui ont été vécus à partir des années 1960. Je fais ressortir les contextes sociaux dans lesquels cette histoire s’est déroulée.

NDC – L’histoire du catholicisme commence de manière assez musclée. Vous écrivez que les Jésuites étaient des missionnaires entreprenants. Qu’est-ce que cela veut dire ?

L. L. – Leur influence s’est surtout fait sentir lors de leur retour en 1632. Il faut savoir que Québec a été occupé par les Anglais de 1629 à 1632.  À ce moment, le souci principal des Jésuites consiste alors à évangéliser les Amérindiens. Par exemple, Charles Lalemant fonde à Québec un collège pour les petits Amérindiens et les enfants des colons français. Les jeunes Amérindiens sont gardés en pension. La mort de l’un d’entre eux et la fuite fréquente de ces jeunes pensionnaires provoquent en moins de cinq ans la désertion de ces classes par les Amérindiens.

Il y a eu à ce moment un enthousiasme  pour la mission en lien avec la manière de vivre la spiritualité à cette époque. Cela dure tout au plus trente ans. C’est bref si l’on considère tout ce qui s’est fait. N’oublions pas qu’il y avait 2300 colons lors de l’arrivée de Mgr de Laval en 1659 comme évêque de Québec. Nous devons beaucoup à la présence des Jésuites mais il ne faut pas oublier le rôle joué par des communautés féminines comme les Ursulines et les Augustines.

Il faut de même se rappeler que l’évangélisation des Amérindiens et en particulier celle des Hurons a fait face à l’hostilité des Iroquois. Ces derniers voulaient chasser les Hurons des terres entourant le baie Georgienne pour qu’ils puissent s’y établir afin d’amener plus de fourrures aux Hollandais établis à New Amsterdam, aujourd’hui New York. Les missionnaires ont été pris au piège. Les Hurons ont été identifiés aux Français. Les Iroquois, en chassant les Hurons, se débarrassaient des Français. C’est toujours la même trame historique. Les nations européennes s’enrichissent sur le dos des autochtones. Le christianisme vit à travers cette histoire.

NDC – L’Angleterre a conquis le Canada en 1760. Est-ce que la religion catholique aurait pu disparaître ?

L. L. – Oui, certainement. Les documents indiquent que c’était le désir de l’Angleterre. La population du pays était d’environ  65 000 personnes. Les autorités anglaises souhaitaient qu’elle soit anglicisée et anglicanisée rapidement. Des événements ont fait en sorte que les Anglais, un peuple  pratique, n’ont pas réalisé ce qu’ils souhaitaient. Ils se sont aperçus qu’ils ne pouvaient pas faire comme en 1755 en Acadie. Les Canadiens étaient trop nombreux pour qu’on les déporte en Louisiane.

Les Canadiens se sont rapprochés les uns des autres. Le nombre de prêtres a beaucoup diminué car on ne pouvait plus faire venir de prêtres de France. Les Canadiens devaient faire leurs prêtres. La politique était dans les mains du gouverneur britannique. En se serrant les coudes, les Canadiens ont sauvegardé leur identité basée sur la religion et la langue et cela même si l’éducation et l’instruction n’étaient pas favorisées.

Les Anglais voulaient garder les Canadiens de leur côté. La nouvelle constitution de 1774, appelée l’Acte de Québec, accorde des privilèges aux Canadiens afin qu’ils ne passent pas du côté des colonies de la Nouvelle-Angleterre qui se révoltent contre la mère-patrie. Les Canadiens n’ont pas répondu à l’appel des indépendantistes américains. Ils ont préféré garder le lien avec le nouveau colonisateur dans la perspective d’obtenir des privilèges.

NDC – Quels sont les privilèges qui ont été accordés par Londres ?

L. L. – D’abord, les Canadiens pouvaient pratiquer leur religion. Les paroisses pouvaient recueillir la dîme. Toute l’organisation ecclésiastique était accordée à l’Église. C’est un moment important. Cependant le choix d’un évêque et le choix des curés pour les paroisses relevait du gouverneur. L’évêque pouvait faire des propositions que le gouverneur entérinait. L’évêque de Québec a même eu la possibilité de faire nommer un évêque coadjuteur dans le but de le remplacer lors de son décès.

Ce livre est une présentation générale de l’histoire religieuse du Québec. Le premier chapitre étudie les religions amérindiennes qui étaient présentes ici bien avant l’arrivée des Européens. Les autres chapitres sont consacrés à l’évolution de l’Église catholique tant sous le régime français qu’après la conquête de 1760. Lucien Lemieux souligne dans ces chapitres le rôle joué par l’Église protestante de même que la place tenue par le judaïsme qui a fait son apparition au Québec tout au long du 19e siècle.

La lecture de ce livre nous fait mieux comprendre les changements, voire les bouleversements, qui ont marqué l’histoire religieuse du Québec.

Lucien Lemieux, Une histoire religieuse du Québec, Éditions Novalis, 2010, 192 pages.

NDC – En lisant votre livre j’ai compris que les évêques canadiens ont joué un rôle au XIXe siècle en incitant les  gens d’ici à demeurer fidèles à l’Angleterre. En quoi cela a-t-il été possible ?

L. L. – Les évêques canadiens ont vécu avec la pensée qui était commune à cette époque. N’oublions pas que sous le régime français l’Église d’ici était une Église gallicane. Le roi de France était responsable de la nomination des évêques en France comme ici. Le pape acceptait la personne que le roi de France désignait comme évêque. La situation perdure lorsque nous passons sous le régime britannique.  C’est encore le roi qui soumet à Rome le nom de celui qui a été retenu pour devenir évêque. J’ai lu toutes les communications entre le gouverneur et Londres. Le dernier à savoir qui était nommé évêque est le pape. L’Église de cette époque ne vivait pas dans un système où tout était centralisé à Rome.

Il y avait à ce moment une pensée dans l’Église qui disait que l’on devait respecter les autorités civiles comme exerçant l’autorité de Dieu sur la population. C’est la position que tient Mgr Lartigue alors évêque de Montréal lors de troubles de 1837-1838. Les évêques souhaitent que les Canadiens n’adhèrent pas à la révolte des Patriotes et qu’ils respectent l’ordre établi. Ils sont intraitables à ce sujet.

NDC – L’immigration anglaise a été importante au XIXe siècle. Vous dites qu’un mur se dresse entre les nouveaux arrivants et les francophones. En quoi consiste ce mur ?NDC – Qu’est-ce que cela veut dire ?

L. L. – Les évêques devaient toujours demander des permissions. Un jour, Mgr Lartigue a réussi à obtenir directement de Rome la possibilité d’ériger le diocèse de Montréal. Ce que Mgr Lartigue ne savait pas c’est que Rome avait communiqué cette demande à Londres. Il avait l’impression d’avoir agi seul avec Rome. Son successeur Mgr Bourget va continuer à agir ainsi. C’est alors que s’établit une première province ecclésiastique avec comme archevêque l’évêque de Québec.

En acceptant en 1848 le gouvernement responsable, Londres a fait en sorte qu’en 1849 l’Église catholique romaine du Canada puisse être autonome.

NDC – Cette Église va connaître une formidable expansion dans la deuxième moitié du XIXe siècle ? À quoi cette expansion est-elle attribuée ?

NDC  – Cette éclosion n’est pas unique au Québec. Elle a pris naissance en Europe. Il y eut une recrudescence vis-à-vis du religieux. Il s’agissait d’un religieux plutôt romantique et dans ce contexte on se réfère au pape dont le rôle prend de plus en plus d’importance. C’est ce qu’on appelle l’ultramontanisme. L’Église d’ici est influencée par ce qui se passe en France. Mgr Bourget avait senti cela et il a pensé que cela pourrait bourgeonner ici. Il a fait venir des communautés religieuses pour s’occuper des collèges classiques et des nouvelles dévotions qui se répandaient. Tout cela se passe dans un climat qui favorise le lien entre la langue et la religion. Le catholicisme de cette époque s’oppose au protestantisme et à l’anglicanisme. Il faut savoir que plus on s’oppose, plus on crée son identité. C’est aussi l’époque où beaucoup de Canadiens français quitte le pays pour se rendre vivre au États-Unis parce qu’il n’y a plus de place dans la vallée du Saint-Laurent. Les évêques d’ici, pour protéger leurs compatriotes, envoient avec eux des prêtres pour qu’ils gardent leur foi catholique.

NDC – Les relations que nous avons eues avec les Juifs ont été empreintes de méfiance. Pourquoi ?

L. L. – Entre les années 1901 et 1930, environ 60 000 Juifs d’Europe de l’Est sont venus s’établir ici. L’arrivée d’une telle masse d’immigrés surprend. Il y avait en Europe un antisémitisme qui prenait de plus en plus d’importance. Que l’on pense à Hitler en Allemagne. Nos compatriotes de cette période historique étaient sensibles à ceux qui exerçaient un pouvoir totalitaire. Les catholiques vivaient quasiment comme dans une monarchie avec le pape à leur tête. La méfiance face aux Juifs a été une manière de se protéger comme on s’était protégé contre les protestants. Un leader comme Henri Bourassa, le fondateur du Devoir a pris la défense des Juifs. Cet homme avait du discernement mais les masses populaires sont plus faciles à manipuler.

NDC – Et tout d’un coup l’éclatement est survenu. Tout cela se préparait depuis longtemps.

L. L. – Déjà dans les années 1920 les choses commençaient à bouger sous l’influence des syndicats catholiques et de l’Action catholique. Les choses se sont accélérées à la fin des années 1950. Encore là ce mouvement n’est pas unique au Québec. Tout l’Occident est entré dans une crise de civilisation. Nous sommes en train de passer de la modernité à autre chose. Les crises de civilisation, les historiens le savent, durent plus d’un siècle. Il y a des chocs entre les traditions et les idées nouvelles. L’histoire de l’humanité me dit que ce sont les expériences qui finissent par prendre le dessus même sur les idées et les traditions. Je peux dire que la tenue de l’Expo 67 a définitivement ouvert le Québec sur le monde.

L. L. – Il y avait en 1820 dans le territoire du Bas-Canada (le Québec) un peu plus de 80 000 immigrants sur une population de 420 000 personnes. En 1832,  51 800 immigrants arrivent ici. C’est autant qu’aujourd’hui et nous trouvons que c’est beaucoup. Deux événements politiques marquent cette époque et ils ont des répercussions sur la vie de l’Église. D’abord, l’Acte constitutionnel de 1791 qui accorde un parlement au Bas-Canada. L’Assemblée pouvait passer des lois mais celles-ci devaient être approuvées par le conseil législatif et par l’exécutif qui dépendaient du gouverneur. Le parlement n’avait donc pas de pouvoir. Il a fallu attendre 1848 pour que Londres accepte le gouvernement responsable. Les troubles de 1837-1838 auraient pu être évités si Londres avait cédé aux demandes des Canadiens. C’est à ce moment que l’Église devient plus autonome. 

Les frères enseignants : des pionniers de l'éducation

Croteau GeorgesLe frère Georges Croteau des Frères de Saint-Gabriel a commencé à enseigner en 1953.  Il est aujourd’hui animateur de pastorale à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Son parcours professionnel est riche d’une foule d’expériences de travail. Il est entre autres détenteur d’un Doctorat en philosophie de l’éducation et il a dirigé plusieurs institutions d’enseignement. Il a longuement étudié la place que les frères enseignants ont occupée dans le système d’éducation au Québec. Le rôle et la place de ces éducateurs sont aujourd’hui méconnus et trop souvent ignorés. Pourtant, ils ont été des acteurs de premier plan dans la réforme de l’éducation qui s’est déroulée dans les années 1960. Dans cette entrevue, le frère Georges Croteau retrace les grandes étapes  de leur insertion dans le monde de l’éducation et en particulier dans la promotion du cours secondaire.

NDC − Vous avez écrit un volume sur les Frères éducateurs au Québec. Qui sont-ils, d’où venaient-ils?

Georges Croteau − Les premiers frères des Écoles Chrétiennes arrivent au Québec en 1837. Quelques faits sociologiques expliquent leur venue. À cette époque les Canadiens-français n’ont presque plus de petites écoles. Le clergé a vu le nombre de prêtres chuter depuis la conquête de 1760. De surcroît, il n’a plus le droit de recruter en France. Les Canadiens-français ne savent ni lire, ni écrire, majoritairement. Lors de la pétition anti-gouvernementale de 1827, 78,000 d’entre eux ont signé d’une croix.

Arguant du fait qu’ils n’étaient pas prêtres, 4 frères des Écoles Chrétiennes viennent s’installer à Montréal. Monseigneur Bourget est enchanté de leur travail en éducation. À son retour de France en 1847, il est accompagné de plusieurs religieux et religieuses, dont 3 Clercs de Saint-Viateur et 8 frères de Sainte-Croix. Les lois Combes aidant, d’autres communautés suivront : les Frères de la Charité en 1865, ceux du Sacré-Cœur en 1872, les Maristes en 1885, ceux de l’Instruction Chrétienne en 1886 et les Frères de Saint-Gabriel en 1888.

NDC − Dans quel domaine oeuvrent ces premiers frères et quelles sont les initiatives qu’ils mettent sur pied ?

G. C. − Les frères se sont d’abord insérés dans les structures existantes, c’est-à-dire les écoles primaires appelées alors « élémentaires », comprenant les 1er et 2e degrés et l’école «modèle », soit au terme, 6 ans de primaire. Puis selon les besoins ils ouvrirent des orphelinats, un cours commercial et des académies. Ces dernières devinrent tellement populaires que le Ministre de l’Instruction publique (on dirait aujourd’hui Ministre de l’Éducation) voulait l’imposer même à ceux qui fréquentaient le cours classique. En 1920 on comptait plus de 300 Académies réparties sur tout le territoire du Québec.

Les frères durent alors créer le matériel pédagogique, composer des programmes, rédiger des manuels scolaires, organiser des bibliothèques, mettre sur pied des philharmonies, des corps de cadets, des pièces théâtrales. Certains Frères des Écoles Chrétiennes plus versés en pédagogie deviennent « formateurs de Maîtres ». On verra plus loin, entre 1930 et 1960, leur préoccupation pour l’avancement des sciences.

 

Les frères enseignants ont possédé au Québec de nombreuses institutions d’enseignement. La plupart d’entre elles sont aujourd’hui fermée ou passées sous l’administration d’organisations laïques qui poursuivent la mission des frères. Sur cette photo, ce collège situé à Champlain a appartenu au Frères de Saint-Gabriel. Il est aujourd’hui  fermé.

 

NDC − Malgré ces initiatives quel était l’état de l’instruction au Québec, vers 1920?

G. C. – Lamentable ! Si invraisemblable que cela puisse paraître 90 ans plus tard, 94% des jeunes avaient abandonné les études avant la 6e année du primaire et ce à Montréal! La raison est simple : il n’y avait à l’époque aucune école «secondaire», sauf le cours classique et pas de débouchés pour les finissants du cours primaire, autre que le collège classique. Donc l’idée d’une école secondaire publique germait dans la caboche de plusieurs frères et ils en feront leur cheval de bataille. C’est l’une des luttes les plus rocambolesques, pour ne pas dire dramatiques, du Québec, entre les Communautés de frères bien soudées et le Département de l’Instruction publique allié aux collèges classiques.

NDC − Je vois que vous avez le goût de nous parler de ces luttes. Sans entrer trop dans les détails pouvez-vous nous en donner les tenants et les aboutissants ?

G. C. − Les tenants d’abord. Malgré les craintes et les objections du Département de l’Instruction publique, les Frères ouvrirent des écoles « secondaires ». Ils voulaient que les jeunes Canadiens-français puissent rivaliser d’égal à égal avec les anglo-canadiens qui recevaient dans lesHigh-Schools, quatre années d’étude post-primaire. Ils fabriquèrent les programmes et les manuels, se mirent à suivre des cours à l’Université pour être plus compétents dans les matières scientifiques. Les dites écoles se virent attribuer le nom de « primaires complémentaires » et «primaires supérieures» par le Département pour ne pas entrer en conflit avec le vrai cours secondaire des sections classiques ! Il fallait y penser ! Quand on ajouta dans les années 1940 des 13e années et des 13e  spéciales, le Département ne savait plus comment les appeler. Il décida tout simplement de les bannir. Mais il n’avait pas encore mesuré l’astuce des Frères. Ces derniers s’allièrent aux commissions scolaires, continuèrent à tenir les 13e années pour enfin faire accéder les étudiants à l’université par la porte d’en avant.

Puis les aboutissants. En 1928 on comptait déjà 2202 élèves au primaire « supérieur » et 200 écoles qui dispensaient le cours. La lutte se poursuivit sur tous les fronts. En 1945 on comptait 31396 étudiants dans ces cours. L’accès aux études universitaires fut gagné au prix d’intenses efforts. Les Frères ouvrirent des pré-universitaires. Les Frères de l’Instruction  Chrétienne par exemple, ouvrirent à Shawinigan des classes spéciales axées sur le programme de génie de l’Université Laval, grâce à la connivence de Monsieur Adrien Pouliot. Le même phénomène se reproduisit au Saguenay-Lac Saint Jean où les Frères Maristes et les FIC ouvrirent des écoles pré-universitaires. Les classes de génie de Sherbrooke, grâce à la ténacité et à l’entêtement du frère Théode, Frère du Sacré-Cœur, ont conduit à la mise sur pied de l’Université de Sherbrooke. La lutte portait ses fruits. En 1952-53 il y avait 43.7% des étudiants provenant des écoles des Frères dans l’Université de Montréal et 30,2% dans celle de Québec. Des changements sociaux, culturels et éducatifs  aussi importants en moins de 40 ans sont prodigieux et uniques au monde!

NDC − On est en 1953. La lutte est elle terminée?

G. C. − Pas encore. Laissez-moi vous dire aussi que les Frères se sont impliqués dans le monde scientifique et celui des affaires. Marie-Victorin enseigne à l’Université de Montréal. Il fonde l’Institut botanique et le jardin botanique de Montréal. Il donnera un essor incroyable à l’esprit scientifique. Des centaines de groupes de jeunes naturalistes naîtront dans les écoles à la suite de ses travaux. Puis Clément Lockquell et quelques confrères des écoles chrétiennes sont pionniers à la Faculté de Commerce de l’Université Laval. Devenue maintenant la Faculté des sciences de l’administration, celle-ci garde mémoire de ses fondateurs : les Frères Palassis Prince, Siméon Hardy et Clément Lockquell lui-même. Ce dernier tenait aussi une chronique littéraire dans le quotidien Le Soleilet présentait la pensée du soir sur les ondes radiophoniques.

Mécontents des programmes altérés par le Département de l’Instruction publique ou combattus par ce dernier, les Frères revendiquaient une commission d’enquête royale sur les questions d’éducation au Québec.  À la suite d’un nouveau programme paru en 1960, le mécontentement prit visage du Frère Untel. Il publia sous ce pseudonyme une série d’articles dans le journal Le Devoir, articles reproduits dans un volume Les Insolences. Il cristallisait ainsi la pensée de la majorité des frères enseignants au sujet du système d’enseignement public régi par le Département où tout semblait improvisé. Il terminait sa diatribe en souhaitant la fermeture du Département qui avait fait «à loisir la preuve par neuf de son incompétence et de son irresponsabilité.»

Le Frère Untel fut  le plus connu des Frères éducateurs et la charnière d’un renouveau pédagogique. Suite à ces Insolences, le gouvernement libéral de Jean Lesage fit adopter à la session législative de 1960-61 une dizaine de lois appelées « La grande charte de l’éducation.» Puis une commission royale d’enquête suivra, bien connue sous le nom de la commission Parent.

NDC − Y a-t-il des similitudes entre les recommandations des Frères et celles du Rapport Parent?

G. C. − Bonne question. Une analyse exhaustive du Rapport et des recommandations qu’on retrouve dans les mémoires des Frères, entre 1920 et 1961,  nous en indique plusieurs. Je fais l’économie des citations du Rapport Parent et des mémoires pour souligner quelques traits communs : 

  • Un même vouloir de coordination de l’enseignement, à tous les degrés, par une autorité unique.
  • Un système d’éducation qui comprend treize ans de scolarité avant d’accéder à l’université.
  • Une formation générale commune et une spécialisation, selon les besoins particuliers.
  • Une diversification des cours correspondant à la diversité des goûts et des capacités des étudiants.
  • Une clarification des grades décernés par les universités.
  • Une obligation de fournir des programmes adaptés à tous les enfants, riches ou pauvres.

 

Les dessous du Code Da Vinci

Noel AlainAlain Noël est éditeur aux Presses de la Renaissance à Paris. Cette maison d'édition propose à ses lecteurs des livres qui abordent les questions spirituelles en s'adressant à un large public. Récemment, Alain Noël s'est intéressé au phénomène Dan Brown. Cet auteur américain a écrit deux romans qui ont connu un grand succès, soit le Code Da Vinci et Anges et démons. Ces deux romans ont suscité la controverse car tous deux élaborent des thèmes qui s'attaquent d'une manière spéciale à l'Église. Alain Noël a analysé ce phénomène en compagnie de Victor Loupan dans un livre qui a pour titre Les démons de Dan Brown. Monsieur Noël et son compagnon remettent les pendules à l'heure en apportant des preuves historiques qui viennent contredire les thèses de Dan Brown. Nous avons rencontré Alain Noël lors d'un séjour qu'il a fait ici en janvier dernier.

 

Alain Noël est éditeur aux Presses de la Renaissance à Paris. Cette maison d'édition propose à ses lecteurs des livres qui abordent les questions spirituelles en s'adressant à un large public. Récemment, Alain Noël s'est intéressé au phénomène Dan Brown. Cet auteur américain a écrit deux romans qui ont connu un grand succès, soit le Code Da Vinci et Anges et démons. Ces deux romans ont suscité la controverse car tous deux élaborent des thèmes qui s'attaquent d'une manière spéciale à l'Église. Alain Noël a analysé ce phénomène en compagnie de Victor Loupan dans un livre qui a pour titre Les démons de Dan Brown. Monsieur Noël et son compagnon remettent les pendules à l'heure en apportant des preuves historiques qui viennent contredire les thèses de Dan Brown. Nous avons rencontré Alain Noël lors d'un séjour qu'il a fait ici en janvier dernier.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

Alain Noël s'est intéressé à l'oeuvre de Dan Brown. Il en conclue que Brown joue avec la thèse du complot. Mais, avant tout, il excelle dans l'art du suspense et de la mise en scène. De plus, il laisse ouvertes toutes les questions auxquelles il prétend répondre.


NDC- Votre maison d'édition publie des livres de spiritualité. Y a-t-il encore une place pour ce type de livres sur le marché ?

A. N. - Notre expérience prouve que ces livres répondent à des attentes. Nous voulons aborder la question spirituelle à travers les problèmes de société car nous sommes maintenant confrontés à des situations extrêmement difficiles. La plupart de ces problèmes sont nouveaux. Je donne quelques exemples.

C'est la première fois que la question homosexuelle occupe une telle place dans nos débats. Nous devons réfléchir face à cette nouvelle situation car elle a des répercussions sur la manière de voir la famille. D'autres réflexions doivent être faites sur ce qui concerne la fin de la vie et la bioéthique. Nous publions des livres assez ouverts et nous osons traiter ces sujets par des voies nouvelles. Nous avons abordé le clonage et ses répercussions éthiques et humaines dans un roman. Nous publions aussi des témoignages vécus. Nous sommes cependant attentifs afin de publier des témoignages qui montrent comment des personnes qui ont vécu des situations limites ont pu s'en sortir. Ces témoignages indiquent une voie à suivre.

NDC - Pourquoi les romans de Dan Brown vous ont-ils intéressé au point d'écrire un livre pour rectifier des faits?

A. N. - C'est le deuxième roman de Dan Brown ?Anges et démons ? qui m'a amené à prendre la plume avec un confrère pour écrire sur ce sujet. Les bêtises que Dan Brown racontait dans le Code da Vinci ne me gênaient pas beaucoup. Je me disais que ceux qui adhèrent à la thèse que Jésus avait été l'amant de Marie Madeleine ne connaissaient rien aux évangiles. Cela ne tenait pas debout et je croyais que cela ne servait à rien d'y répondre. D'autre part, je constate que Jésus est une personne qui est aimée par les gens. On ne peut pas lui reprocher grand chose.

La situation est différente dans le roman Anges et démons. Dan Brown attaque délibérément l'Église à travers la question de la science. Il table sur le fait que beaucoup de personnes dans nos sociétés en veulent à l'Église au point de la détester du plus profond de leur être. Plusieurs de ces personnes me ressemblent parce que moi aussi j'ai détesté l'Église. Je peux parler aujourd'hui de mon amour de l'Église parce que j'ai rencontré Jésus Christ.

Il est normal qu'il y ait des polémiques autour de l'Église car son histoire n'est pas blanche comme neige. Mais, il ne faut pas l'accuser sur des points qui ne sont pas justes. Dan Brown fait un procès à l'Église en disant qu'elle est contre les sciences et qu'elle nous cache la vérité.

NDC - Comment avez-vous mené cette enquête ?

A. N. - Le problème avec Dan Brown est qu'il affirme dans les premières pages de ses romans que les faits sont avérés et que les endroits et oeuvres d'art existent vraiment. Or, nos recherches montrent qu'il n'en est rien. On y trouve un tissu de mensonges. Cela ne me dérangerait pas si nous étions vraiment dans un roman. Mais ce n'est pas le cas, puisqu'il affirme que tout a été vérifié. D'autre part, nous avons réagi parce que nous savons que le roman de par sa structure agit beaucoup plus sur les consciences et les intelligences que nous sommes portés à l'imaginer. Nous nous sommes attaqués à l'idée principale de Dan Brown lorsqu'il affirme que l'Église n'aura plus sa place dans le monde lorsque la science aura atteint son plein développement. Il essaie de démontrer dans le roman Anges et démons que l'Église a tout fait pour empêcher le développement des sciences et qu'elle a persécuté les grands scientifiques.

NDC - Dan Brown se sert de l'affaire Galilée pour démontrer sa thèse. Qu'est-ce que vous a révélé votre recherche ?

A. N. - Je remercie Dan Brown de s'être servi de l'histoire de Galilée car cela m'a permis de faire une recherche approfondie sur cette page de l'histoire de l'Église. Je me suis rendu compte que Galilée n'a pas été condamné pour ce que Dan Brown a écrit dans son roman. Pour être honnête, je pensais comme lui que Galilée avait été condamné pour des raisons scientifiques. En regardant les choses de près, on se rend compte que cela n'est pas vrai.

Galilée avait un caractère très spécial. Il faut savoir que le pape était son ami. Il comptait aussi sur l'appui de plusieurs cardinaux. Il s'apprêtait à publier un livre pour faire suite aux recherches de Copernic qui disait que c'est la terre qui tourne autour du soleil. Le pape lui avait demandé de ne pas titrer son livre en faisant référence à Copernic. Des raisons politiques motivaient ce désir du pape car les empires allemand et espagnol accusaient Rome d'abriter des hérétiques. C'est pour cette raison que le pape et plusieurs cardinaux avaient interdit à Galilée de faire référence à Copernic. Il n'a pas obtempéré à cette demande et c'est à partir de la réponse de Galilée que le pape a pris la décision de le condamner. Ce ne sont pas les thèses scientifiques qui causaient le problème. On ne peut donc pas dire que Galilée a été condamné parce que l'Église s'opposait à la science. D'autre part, on ne peut pas affirmer à partir de ce fait que l'Église s'est par la suite toujours opposée au développement des sciences.

Notre recherche nous permet même de dire que le christianisme a inspiré le terreau dans lequel la science s'est développée. Le christianisme est la religion qui a libéré l'homme de la relation magique qu'il entretenait avec le monde. L'enseignement du Christ est venu nous affranchir de la superstition.

 

 

Le deuxième roman de Dan Brown publié en français a été lui aussi un succès de librairie. Le roman Anges et démons a provoqué chez Alain Noël une recherche qui l'a amené à rédiger avec Victor Loupan le livre Les démons de Dan Brown afin de donner des réponses aux portes laissées ouvertes par Dan Brown mais surtout pour donner une autre version des relations qui existent entre l'Église et la science.

 

 

NDC - Pourquoi donc s'acharne-t-on tant contre l'Église ?

A. N. - C'est vrai que beaucoup de gens ont un mal fou à aimer l'Église. Je pense à ma propre histoire et je constate que j'ai commencé à détester l'Église lors de mon adolescence et cela sans trop savoir pourquoi. Il y a un grand mystère dans cette attitude. Dan Brown affirme haut et fort que l'Église nous cache des choses. Cette réaction est vieille comme le monde. Elle est présente dès le début de l'Église. Les gnostiques – ceux qui enseignent que le salut est possible grâce à la connaissance – ont justifié leur existence dès les premiers siècles en disant qu'une forme d'enseignement de Jésus était cachée aux croyants. Nous ne pourrons jamais empêcher les gens de croire cela.

Dan Brown utilise dans le roman Anges et démons la secte des Illuminati pour véhiculer cet enseignement caché. Dans le roman Code Da Vinci, ce sont les Templiers qui sont les dépositaires du secret. La recherche historique nous montre que cela n'est pas vrai.

Il est certain que l'Église trimballe elle aussi des casseroles qui font du bruit. Des scandales jonchent son histoire mais ce ne sont pas ceux que raconte Dan Brown. Je constate, comme plusieurs autres personnes, que les romans de Dan Brown ont une audience internationale. Des dizaines de millions d'exemplaires ont été vendus. Je ne connais pas la cause d'un tel succès car il y a des milliers de livres qui sortent chaque année qui racontent des histoires semblables mais qui n'obtiennent pas un tel succès de vente. Pourquoi a-t-il obtenu ce succès ? C'est un mystère. Celui qui trouve la réponse et qui l'applique sera riche.

 

«Alain Noël croit que les romans sont très utiles pour faire passer des thèses. 
Les oeuvres de fiction sont plus difficiles à attaquer et les lecteurs se sentent 
davantage rejoints par l'histoire qui est racontée. 
Les lecteurs ne soupçonnent pas l'auteur de raconter n'importe quoi.

Photo : J. Martineau

 

NDC - Pourquoi dites-vous que les romans sont mieux équipés que les livres d'histoire pour livrer un message?

A. N. - Il y a toujours des débats lorsque sort un nouveau livre d'histoire. Les gens soupçonnent les historiens d'avoir privilégié des orientations dans leurs oeuvres. Les gens ont peur de se faire avoir par une thèse. Par contre, le roman propose une oeuvre de fiction. Cela est plus difficile à attaquer car on se dit que c'est le produit de l'imagination de l'auteur. Les lecteurs se sentent davantage rejoints par ce que raconte un roman surtout si les idées véhiculées rejoignent des choses qu'ils pressentaient. Cela les confirme dans leurs opinions. Les esprits faibles prennent cela pour de l'argent comptant.

NDC - Nous devons constater une fois de plus que nous ne connaissons pas l'histoire de l'Église...

A. N. - Nous ne connaissons pas son histoire mais, en plus, nous ne savons pas ce que c'est que l'Église. Nous parlons de l'Église à travers notre expérience paroissiale et les débats nationaux. Mes études en théologie m'ont permis de découvrir que l'Église ce n'est pas juste celle de ma paroisse, ni celle de mon pays. L'Église c'est le monde avec sa diversité. Hélas nous méconnaissons cette dimension de l'Église. Nous croyons connaître l'Église mais nous ignorons beaucoup de choses concernant sa vie. Je remarque aussi que la force de la répétition est plus efficace que nous pensons. Plus nous entendons répéter une aberration, plus elle semble devenir vraie. Je prends l'exemple de Galilée. Tout le monde croit que ce sont ses thèses qui ont été condamnées. Pourtant, j'ai découvert que ce n'est pas vrai. Plus personne ne fait recherche pour trouver la vérité.

NDC - Vous m'avez dit au début de l'entrevue que vous n'avez pas toujours aimé l'Église. Qu'est-ce qui a provoqué chez vous ce retournement ?

A. N. - Ce ne sont pas mesrecherches qui m'ont redonné l'amour de l'Église mais la Vierge Marie. C'est elle qui a brisé le charme qui faisait que je détestais l'Église. Elle m'a fait aimer l'Église malgré ses défauts. Cette transformation est survenue à un moment charnière de ma vie où j'étais tenté par le protestantisme. Je songeais à devenir pasteur et prédicateur. J'avais été séduit par la force de prédication des Baptistes et des Pentecôtistes. J'étais à la veille de poser ce geste lorsque cette question est montée: qu'est-ce que je vais faire de la Vierge Marie ? Pourtant, je ne m'étais jamais préoccupé d'elle. Je suis resté dans l'Église catholique et je peux dire que c'est la Vierge qui a été à la source de ma décision. D'un coup, mon aversion pour l'Église est tombée. Je crois que la Vierge a le pouvoir de faire tomber le charme dans lequel les êtres humains succombent. La détestation de l'Église est un mystère. Nous sommes dans l'irrationnel et Dan Brown joue sur cet irrationnel.

NDC - Qu'est-ce que vous aimez de l'Église?

A. N. - J'ai retrouvé la force des temps liturgiques. Je me suis rendu compte que ma vie n'était plus structurée. Seuls le travail et quelques fêtes rythmaient ma vie. Le rythme annuel que propose la liturgie a été une grâce pour moi. J'ai redécouvert la grâce des sacrements. Dieu les a placés sur notre route pour que nous soyons toujours plus vivants. La vie chrétienne m'a permis de redécouvrir la force du pardon, cette grâce dont nous avons tant besoin aujourd'hui. L'Église est le chemin que nous parcourons ensemble. Il demeure cependant que je suis lucide. Je sais aussi reconnaître que l'Église a des défauts. Il y a des jours où je ne suis pas d'accord avec des positions de l'Église. Je fais alors l'effort honnête d'essayer de comprendre ce qui l'a amenée à prendre telle position en me disant qu'elle a fait un travail que je n'ai pas fait. Il m'arrive à ce moment de reconnaître le bien-fondé de sa position même si je n'y adhère pas.

 

Le Québec a déjà manqué de prêtres

Gagnon serge livreLe Québec n’a pas toujours connu l’abondance de prêtres que nous avons connue durant une bonne partie du XXe siècle. Les recherches de Serge Gagnon, historien, montrent qu’il y a eu au Bas-Canada une grave pénurie de prêtres après la Conquête anglaise de 1760. Le manque de prêtres et le vieillissement du clergé ont duré jusque vers la moitié du XIXe siècle. C’est la situation que décrit Serge Gagnon dans son livre Quand le Québec manquait de prêtres publié aux éditions des Presses de l’Université Laval.

Professeur retraité de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Serge Gagnon trace dans son livre un véritable portrait de l’Église du Québec à cette époque. Nous y découvrons les préoccupations des prêtres à travers la correspondance qu’ils entretenaient avec l’évêque de Québec Mgr Plessis. La longue recherche de Serge Gagnon nous permet de mieux connaître une période méconnue de l’histoire religieuse du Québec ainsi que l’expérience spirituelle du clergé.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à cette période de l’histoire religieuse de l’Église du Québec?

Serge Gagnon – J’ai décidé au début des années 1980 de plonger dans l’histoire religieuse du Québec en raison de mon appartenance religieuse à une époque où les intellectuels québécois étaient férocement anticléricaux. J’ai essayé d’expliquer doucement comment nous avons une dette à l’endroit de l’Église. Je me disais que nous devrons un jour reconnaître l’apport de l’Église. Ce travail commence maintenant à se faire car il y a moins d’agressivité chez les historiens. Les médias sont cependant encore férocement anticatholiques. Ils le sont même plus que les médias en France. Nous sommes, selon l’expression de Jacques Grand’Maison, « auground zero » de la religion  en ce qui a trait au christianisme.     

Je suis resté fidèle à la foi avec quelques amis universitaires. Nous avons vécu cela de manière presque clandestine sur les campus universitaires. Je fais des blagues avec des collègues et je leur dis que s’il est vrai que les prêtres ont empêché les Québécois de s’épanouir, nous avons aujourd’hui l’impérieuse obligation de faire mieux qu’eux. Ce n’est pas le sentiment que j’entretiens car je constate avec d’autres observateurs que la nouvelle classe dirigeante est en train d’appauvrir la richesse collective à cause de toutes sortes de privilèges qu’elle s’est octroyés.

NDC – C’est sans doute une surprise pour plusieurs personnes de savoir que le Québec a déjà manqué de prêtres.

S. G. – Il faut savoir qu’à cette époque la population augmentait plus rapidement que le nombre de prêtres disponibles. Il y avait très peu de vocations car les jeunes prêtres se recrutaient principalement dans les villes de Québec et de Montréal, là où se trouvaient les séminaires. Des séminaires ont été créés dans les régions rurales à Nicolet en 1803 et à St-Hyacinthe en 1811. Cela a pris plusieurs années avant que le recrutement augmente de manière sensible. Il y avait à cette époque environ 150 prêtres pour les quelque 100 paroisses du diocèse de Québec qui couvrait toute la province, de même que les provinces maritimes jusqu’au Cap-Breton en Nouvelle-Écosse. Les jeunes prêtres étaient souvent envoyés dans cette région lors de leur première affectation.

Il y avait aussi au pays environ 50 prêtres qui venaient de France. Ces derniers avaient fui la Révolution française. Ils avaient passé quelques années en Angleterre avant de venir ici. Cela faisait d’eux des prêtres bilingues et ils pouvaient être mis au service des Écossais et des Irlandais catholiques qui sont venus s’installer ici. On retrouve surtout ces prêtres dans la région du Centre du Québec.

NDC –  Sait-on pourquoi il y avait si peu de vocations?

S. G. – Il y avait à ce moment au Bas-Canada un contexte social assez laïque. Le parti Canadien avait été formé. Ce parti est devenu par la suite le parti Patriote. Cette formation politique proposait la création d’un réseau universel d’écoles. Il y avait aussi une classe bourgeoise qui était parfois anticléricale voire agnostique. Ce climat ne favorisait pas l’éclosion des vocations sacerdotales. C’est après l’échec de la révolte des Patriotes en 1837 que l’Église a vu s’accroître son rôle dans la société. Elle va garder ce statut jusque dans les années 1960.

Quand le Québec manquait de prêtres

 

Le livre de Serge Gagnon renferme le portrait de la religion catholique au Québec de la période qui se déroule de la fin du XIIIe jusqu’à la première moitié du XIXe siècle. Le portrait qu’il trace de cette époque est beaucoup plus subtil que celui que les médias nous laissent voir. Nous y découvrons des prêtres très miséricordieux à côté  d’autres qui sont plus sévères. La personnalité de Mgr Plessis est bien dégagée. Trois chapitres sont consacrés à la confession et aux péchés.  Ce livre est une véritable incursion dans une époque qui mérite d’être mieux connue.

Serge Gagnon, Quand le Québec manquait de prêtres, Éditions Presses de l’Université Laval, 2006, 414 pages, 25$.

 

NDC – Mgr Plessis, évêque du diocèse de Québec, domine le paysage de l’Église. Quel genre d’évêque est-il?

S. G. –Mgr Joseph-Octave Plessis a d’abord été nommé évêque coadjuteur en 1800, puis évêque en 1806 et ce, jusqu’à sa mort en 1825. Cet évêque a été un homme remarquable. On veut faire canoniser Mgr de Laval mais je pense que Mgr Plessis mérite le même sort. C’était un saint homme qui jouissait de grandes capacités pastorales. Il consacrait beaucoup de temps à conseiller ses prêtres. Il possédait aussi un grand sens pratique. Il savait corriger les prêtres qui manquaient aux exigences liées à leur vocation. Il a dû déployer des attitudes très diplomatiques dans  ses relations avec le gouverneur anglais car ce dernier voulait avoir son mot à dire lors de la nomination des prêtres. Mgr Plessis a réussi à repousser cette proposition malgré le fait que son acceptation aurait été assortie de certains avantages. On dit aussi que cet évêque avait une vie spirituelle profonde.

NDC – Comment peut-on caractériser l’action du prêtre du XIXesiècle?

S. G. – Mgr Plessis enseignait que la tâche du prêtre était de catéchiser, prêcher et confesser. Il pense que si on ne va pas à l’essentiel les gens ne connaîtront pas suffisamment Dieu. Comment peut-on distribuer les sacrements si les gens n’ont pas été évangélisés? L’évêque propose à ses prêtres la tâche primordiale de l’évangélisation, sinon la distribution des sacrements peut apparaître comme des gestes revêtant un caractère magique. C’est d’ailleurs ce qu’il faut aussi craindre encore à notre époque. Je me souviens d’un baptême auquel j’ai assisté dernièrement. Les parents disaient qu’ils faisaient baptiser leur enfant pour qu’il ait des valeurs. Qu’est-ce que cela veut dire? Une grand-mère a alors affirmé qu’on fait baptiser un petit enfant parce qu’on croit en Dieu.

La confession est à cette époque une activité très importante pour les prêtres durant le carême. Les catholiques avaient l’obligation de se confesser un fois l’an. Des prêtres pouvaient confesser jusqu’à 3000 personnes durant les 40 jours que dure le carême. Inutile de vous dire qu’ils étaient épuisés lorsque le carême était terminé. Les curés avaient droit d’avoir un vicaire au-delà de 2000 paroissiens mais cela était rare.

NDC – C’est sans doute pour cela qu’on demandait aux prêtres une grande capacité de jugement?

S. G. –Il y a longtemps que cette question me hante. La doctrine officielle de l’Église disait par exemple qu’une personne qui se suicidait mourait en état  de péché mortel car il s’agissait d’un homicide sur soi-même. Cette personne allait en enfer. La doctrine chrétienne est claire mais les circonstances qui entourent l’acte viennent nuancer la responsabilité de l’individu qui commet ce geste. C’est d’ailleurs le curé d’Ars qui disait qu’entre le moment où la personne se jette du pont et celui où elle atteint l’eau, elle a peut-être eu le temps de regretter son geste.

J’ai lu des textes où des prêtres se disaient inquiets à la suite de certaines confessions. Ils se demandaient s’ils avaient été trop larges ou trop exigeants au confessionnal. En général l’évêque leur répondait par ces mots : « Soyez patients! La conversion est souvent l’affaire de toute une vie. » Il arrive que Mgr Plessis reproche à des prêtres d’être trop sévères et de retourner des personnes qui sont venues d’elles-mêmes accuser leurs « bibittes ». La confession est sans doute la plus délicate des tâches confiées aux prêtres car ils devaient être en mesure de juger du degré de responsabilité du pénitent.

NDC – En lisant votre livre, j’ai constaté que l’image qui se dégage de ce temps n’est pas celle qui nous en est donnée par les films faits sur cette époque. Est-ce le cas?

S. G. – Notre imaginaire à propos de notre passé religieux est abominable et il ne nous permet pas de comprendre ce qui s’y est véritablement passé. C’est bien évident que des gestes excessifs ont été commis de la part de certains membres du clergé et les gens plus âgés s’en souviennent. Je crois cependant qu’on généralise à partir de gestes qui étaient marginaux. Je remarque que plusieurs prêtres demandaient des conseils à leur évêque et ce dernier enseignait la miséricorde. Il est certain que les jeunes prêtres qui sortaient du Grand Séminaire devaient s’ajuster à la population.

J’ai étudié d’une manière spéciale l’attitude du curé François-Xavier Noiseux de Trois-Rivières. Il recevait les pénitents des paroisses voisines. Son confessionnal était toujours plein.  Sa miséricorde était grande et il n’a jamais reçu de réprimandes pour son ouverture. L’abbé Noiseux avait découvert que la miséricorde était le meilleur moyen d’emmener les gens à intérioriser le sentiment de culpabilité. J’ai lu les lettres de Mgr Plessis et jamais je n’ai lu chez lui des lignes qui reprochaient à un prêtre d’avoir été trop large au confessionnal. Par contre il exigeait la démission d’un prêtre qui avait rompu sa promesse de chasteté avec sa servante.

J’ai découvert que les péchés les plus graves étaient les péchés liés à l’argent et non pas à la sexualité. Les péchés d’injustice sont les plus graves. Une femme qui avait un enfant avec un autre homme que son mari vivait une faute plus grave qu’une infidélité passagère. En effet, avoir un enfant de plus dans une famille ajoutait un héritier dans une société où le capital pour le départ des enfants était transmis par voie d’héritage. Un enfant illégitime venait aggraver la situation en lien avec les enfants issus du mariage légitime. Quand la justice est en jeu, les péchés sexuels sont plus graves.

 

L’évangélisation est l’une des principales tâches que Mgr Plessis donne à ses prêtres. 
L’enseignement du catéchisme aux enfants en vue de la réception 
des sacrements est un travail réservé au curé de la paroisse. Les enseignants apprennent 
aux enfants la lettre du catéchisme puisque seuls les prêtres ont le mandat d’expliquer le contenu.

Crédit photo : Marcher au catéchisme, œuvre  de Thérèse Sauvageau
tirée du Livre au matin de notre histoire, Éditions Anne Sigier

NDC – Quel est le portrait général de l’Église à cette époque?

S. G. – L’Église est en pleine période d’évangélisation. La population du Québec grandit rapidement et nous assistons à une lente progression de l’évangélisation qui ne permet pas à l’Église d’exercer sa puissance. Elle est humble et surveillée par les dirigeants britanniques qui souhaitent sa disparition. Je remarque que les communautés chrétiennes se bâtissent davantage dans les périodes d’humilité que dans celles où elles exercent  une puissance.

Cette époque m’est apparue plus sympathique que celles qui ont suivi où il est davantage question de pouvoir et de puissance. Je pense aux grandes funérailles épiscopales du début du XXe siècle. Je me dis que les pauvres travailleurs de l’industrie du cigare qui étaient menés à coup de pieds par leurs patrons devaient se dire que cela ne marchait pas. Bien des doutes se sont sans doute insérés dans la pensée de ces pauvres travailleurs.

NDC – Les gens étaient-ils attachés à leurs prêtres?

S. G. – Mes recherches m’ont permis de constater que les gens sont attachés à leurs prêtres. Des paroissiens organisent des pétitions pour les garder. J’ai pu observer que cette démarche a été quelquefois faite avec la connivence du curé qui ne veut pas être déplacé. L’évêque a pour sa part la tâche de voir aux besoins de l’ensemble du diocèse. Il ne peut laisser une grosse paroisse sans prêtre suite au décès de son curé. La correspondance que j’ai dépouillée  indique aussi qu’un prêtre trop sévère ou celui qui rompt sa promesse de chasteté est rapidement dénoncé à l’évêque. De plus, certaines paroisses sont prêtes à consentir une rémunération au-delà des normes prescrites par l’évêque pour faire venir chez eux un premier prêtre car il faut savoir qu’environ le tiers des paroisses n’avaient pas de prêtre résident.