Née sous le signe de la démesure de l'amour

Lepage LauretteLaurette Lepage s’est mise au service de la vie dès son jeune âge. Elle dit qu’elle est née sous le signe de la démesure. J’ose ajouter que l’on peut aujourd’hui dire qu’elle a vécu sous le signe de la démesure de l’amour. Après plusieurs années de vie religieuse, elle quitte la vie communautaire pour plonger quelques années plus tard dans une vie donnée pour les autres. Elle s’établit en bordure d’un dépotoir dans un bidonville d’une ville du Brésil. De retour au Québec, elle se fait l’alliée des plus pauvres dans le quartier Saint-Roch à Québec. Aujourd’hui, dans sa chambre de personne retraitée, elle continue par ses mots à se battre pour que les pauvres soient debout. Laurette Lepage raconte son expérience dans son livre qui a pour titre Debout les pauvres aux Éditions Novalis.

NDC – Je me suis aperçu en regardant de près votre biographie que vous êtes une femme qui a vécu  intensément. Qu’est-ce qui vous a amenée sur ce chemin?

Laurette Lepage – Je pense que je suis née sous le signe de la démesure. Je me souviens que durant ma jeunesse je voulais faire tout ce qu’il y avait de plus beau. J’ai été élevée dans l’eau bénite comme toutes les personnes de  ma génération. Je me suis engagée dans la vie religieuse car je croyais que c’était ce qu’il y avait de plus beau à vivre. J’ai été une femme heureuse dans cette vie. Je peux dire que j’ai donné dans la démesure. On m’avait dit que le plus beau projet que je pouvais mener dans la vie était de devenir une sainte. J’ai tellement voulu faire une sainte! Je me souviens qu’on me disait que je pouvais aspirer à la sainteté si j’accomplissais tous les règlements proposés dans la sainte règle de la communauté. J’ai accompli toutes les contorsions possibles afin de devenir une sainte. Un jour, je me suis aperçue que je n’étais pas devenue une sainte parce que j’avais posé toutes ces actions. Je peux vous dire que j’en ai fait des pénitences pour essayer d’y arriver.

Un jour ma spiritualité a basculé grâce à la lecture des écrits de Maurice Zundel. Je pense maintenant que c’est Dieu qui nous conduit sur ce chemin. C’est lui qui nous bâtit. Ce cheminement a été l’un des plus beaux moments de la vie. Je suis sortie de communauté car c’était devenu comme un vêtement trop étroit. Je ne pouvais pas aller au bout de mes rêves. Je passais mon temps à faire des choses. Ce qui est important, ce n’est pas ce que l’on fait, mais ce dont on brûle en dedans. Un feu me brûlait et j’ai emprunté le chemin de cette passion. J’ai par la suite fait bien des affaires. J’ai vécu dans un dépotoir au Brésil. Je peux dire aujourd’hui que c’est le fait d’avoir dit oui à Dieu qui m’a comblée. C’est lui qui m’a conduite. Il m’a conduite vers ce qu’il y a de plus bas dans le monde. C’est là que j’ai trouvé le sommet. Oui, c’est dans les bas-fonds que j’ai trouvé les sommets.

NDC – Quelle image de Dieu aviez-vous alors que vous étiez enseignante?

L. L. – Attendez que j’y pense un peu… Je n’ai plus le même Dieu qu’à cette époque. Je trouve aujourd’hui effrayant d’avoir enseigné à mes élèves ce Dieu. Pourtant mes élèves ont quand même découvert un Dieu d’amour. Elles y sont sans doute arrivées parce que je dégageais cet amour. J’ai parlé de Dieu de manière apologétique parce qu’il fallait enseigner de cette manière. Ma manière de voir Dieu a changé autour du concile Vatican II.

Aujourd’hui, je rencontre des personnes qui me disent qu’elles rejettent Dieu. Je leur dis qu’elles font bien de le rejeter car j’ai moi-même rejeté ce Dieu-là. Dieu n’est pas un guerrier qui passe son temps à nous surveiller. Je constate encore aujourd’hui que l’Église véhicule même en 2010 de temps en temps cette image de Dieu. Cela me  fait bondir. Je me fâche! Le Dieu de Jésus est plein de miséricorde. Il est proche des gens. Il est compréhensif. Je ne comprends pas que l’Église s’éloigne des attitudes de Jésus.

 

« Le chemin que Jésus a pris est celui de l’amour. Chemin contraire à celui du pouvoir, de l’avoir, de la domination. Il résiste aux forces du mal jusqu’à donner sa vie.»

NDC – Vous parliez tantôt de la démesure. On peut dire que vous l’avez vécue lorsque vous êtes allée habiter dans un dépotoir au Brésil. Comment cela est-il arrivé?

L. L. – Je peux dire que mon aventure dans ce dépotoir a été extraordinaire. Je voulais aller au bout de quelque chose et les événements ont fait que cela est arrivé. J’étais allée  au Brésil lorsque je faisais partie de ma communauté religieuse. Nous vivions avec les pauvres mais nous n’étions pas si pauvres que cela.

De retour au Brésil, je voulais vivre avec les pauvres dans une favela. Je voulais me faire pauvre avec les pauvres en vivant comme eux. Je transportais mon eau et mon bois. Je vivais leur vie. Je crois que j’ai répondu à un appel. J’assistais un jour à une profession religieuse d’une brésilienne. Il était question dans l’homélie prononcée par l’évêque de l’appel que Dieu a lancé au prophète Jérémie. Dieu disait au prophète : «Qui ira vers ces gens?» Je faisais partie de l’assistance et j’ai entendu cette parole et c’est comme si elle s’adressait à moi. 

Je suis allée dès la sortie de la messe à la rencontre du père Michel, un religieux de Saint-Vincent de Paul. Je lui ai demandé s’il avait besoin d’une personne pour aller travailler au dépotoir. Il me répondit : «Oui, tu peux aller y travailler.» Ce n’était pas ce que je voulais. Je lui ai dit tout de suite que je voulais vivre avec ces personnes.

Il me répliqua que je ne pouvais pas poser ce geste car je tomberais sans doute malade car je n’avais pas les anticorps pour vivre dans un  tel environnement. J’y suis quand même allée et j’y ai vécu durant trois ans et demi.

Je ne suis pas allée trier les ordures mais j’ai vécu avec ceux et celles qui le faisaient. Avec les femmes, nous avons mis sur pied un projet. Nous avons bâti un four à pain avec des pierres recueillies dans le dépotoir. J’ai appris à ces femmes à faire du pain. Ce projet concernait vingt familles. Je suis retournée au Brésil récemment et les gens me parlent encore du pain même si le four et la maison n’existent plus.  Ce que nous avons vécu ensemble : l’amitié, le partage, la communion a quelque chose d’éternel. Cela ne veut pas mourir.

NDC – Qu’est-ce que cette expérience de vie vous a appris?

L. L. J’ai découvert un autre visage de la vie. Cela me fait penser à une chanson de Richard Vidal qui dit : «Quand tu iras sur leur terrain  brûlé, tu reviendras les yeux illuminés.» C’est dans les bas-fonds d’un dépotoir que j’ai découvert des sommets d’amour et de générosité. Cela se passait aussi sur un terrain où la violence et la pauvreté extrêmes étaient présentes. J’y ai vécu des choses sublimes. C’est là que j’ai découvert que tout être humain, le plus petit, le plus misérable, est le reflet du visage de Dieu. Nous pouvons découvrir le visage de l’humanité en tout lieu. Ce visage est celui du serviteur de Dieu. Ce visage est aussi en moi. Cette manière de voir a changé ma spiritualité. Ma spiritualité est celle du Dieu qui m’habite et qui habite l’autre.

J’y ai aussi vécu un grand dépouillement. On ne peut pas vivre avec les pauvres sans se dépouiller soi-même.  J’ai tout vendu. Je n’avais que deux jupes et deux blouses. Cela change une vie. 

NDC – De retour au Québec, vous allez vivre dans le quartier Saint-Roch, le quartier le plus défavorisé de la ville de Québec. Qu’est-ce qui vous a amenée en ce lieu?

L. L. –  En effet, je me suis installée dans le quartier Saint-Roch, au sous-sol d’un édifice à logements qui abritait un lieu de prostitution. Je ne pouvais pas logiquement aller m’installer dans une belle maison du quartier Ste-Foy. Le milieu de la Basse-Ville était à ce moment très violent. J’ai continué à me dépouiller. J’ai de nouveau plongé dans une espèce de démesure. J’ai trouvé une nouvelle liberté à chaque fois que je l’ai fait. Oui, je l’ai de nouveau expérimenté, c’est dans les bas-fonds qu’on atteint des sommets. J’ai expérimenté une liberté de parole. Quand on est libéré, on n’a plus peur de rien.

NDC – Je me suis aperçu en lisant votre livre que vous accordez dans votre vie une grande place à la prière, à la contemplation. C’est donc si important que cela pour vous?

L. L. – Je viens de dire que le quartier St-Roch était marqué par la violence. Je peux dire que je suis passée à travers le feu. La place de la prière est importante dans ma vie. Peu à peu, la présence de Dieu devient comme permanente dans notre vie. Je consacre la journée du vendredi à la prière et au silence. Vous êtes venu me rencontrer durant cette journée. Je suis quand même avec Dieu même si vous êtes là. Dieu entre souvent par la porte d’en arrière. Tu attends Dieu dans le silence et il vient te rencontrer autrement. Le silence est devenu pour moi la meilleure symphonie.  J’ai besoin  de silence dans ma vie. Ce silence est plein comme si je plongeais dans l’océan. Je me laisse aller. Cela ne se décrit pas avec des mots. Il faut le vivre.

 

«L’âge n’a pas de prise sur ma passion. Mon corps porte les marques de plusieurs maladies mais cela ne m’empêche pas de vivre. J’ai un grand amour de la vie. Cette passion me permet de passer par-dessus tous mes bobos. Vieillir est une aventure fascinante.»

NDC – Vous avez transplanté à Québec, comme vous dites, une fraternité, la fraternité de l’Épi. En quoi consiste ce regroupement de personnes?

L. L. – La Fraternité du Serviteur souffrant a été fondée au Brésil par le père Frédy Kunz f.ch. Je l’ai transplantée à Québec. Cette mystique du Serviteur souffrant est inspirée des textes du prophète Isaïe. Ce prophète parle d’un homme qui de défiguré est transfiguré. Personne ne voulait voir le Serviteur souffrant. Les pauvres se reconnaissent tellement dans cette mystique de l’homme foulé aux pieds et rejeté. Les gens détournent la tête pour ne pas le voir. Ces personnes sont les gens de Saint-Roch.

De 20 à 25 personnes se réunissent chaque semaine pour partager un repas. Un simple repas qui permet aux personnes de  briser la solitude et de se sentir aimées et comprises. Les gens s’accueillent les uns les autres. J’ai vu des pauvres relever la tête et leur visage s’est transfiguré au contact de l’amour. Les personnes changent dès qu’elles se sentent aimées. J’ai raconté dans mon livre plusieurs témoignages qui illustrent ce fait. L’amour remet debout des individus qui étaient écrasés par le poids de la vie. Cela fait maintenant 20 ans que cela dure.

NDC – Vous avez écrit quelques lettres publiques dans lesquelles vous plaidez pour que des choses changent dans l’Église. Quels changements désirez-vous?

L. L. – Je voudrais que l’Église prenne davantage les attitudes de Jésus. Elle ne les a pas toutes! (Rires) Je voudrais que l’Église soit plus compatissante envers les homosexuels et les divorcés remariés. Je crois que Jésus serait excommunié s’il revenait dans l’Église catholique. Je pense à l’attitude qu’il a adoptée avec les femmes. Ses meilleures disciples étaient des femmes. Il est allé sur ce point à contre-courant de la tradition juive. On ne pouvait pas parler en public avec des femmes. Il l’a fait avec la Samaritaine et avec bien d’autres d’entre elles. Les contre- témoignages que donne l’Église me choquent. Je le dis, j’aime mon Église. Les lettres que j’ai écrites ce sont des lettres d’amour.

NDC – Vous avez 87 ans et vous rayonnez encore. Vous n’avez pas peur de vieillir?

L. L. – L’âge n’a pas de prise sur ma passion. Mon corps porte les marques de plusieurs maladies mais cela ne m’empêche pas de vivre. J’ai un grand amour de la vie. Cette passion me permet de passer par-dessus tous mes bobos. Vieillir est une aventure fascinante. Cela me scandalise lorsque j’entends des personnes me dire que c’est dur de vieillir. En vieillissant, nous allons vers une porte qui s’ouvre.

Je sens que Dieu se rapproche de moi. Je suis rendue à la fin de ma vie. Je peux dire que j’ai hâte de rencontrer Dieu, non pas parce que je n’aime pas la vie, mais parce que j’ai le désir de le voir face à face.