Le déclin de l'amour

Ross Marie Paule srSoeur Marie-Paul Ross est une femme qui s'est engagée à fond dans la promotion d'une saine sexualité. Elle a poursuivi de longues études afin de créer le MIGS, le Modèle d'Intervention Globale en Sexologie. Mais avant tout, cette religieuse membre de la congrégation des Missionnaires de l'Immaculée Conception, a vécu la mission sur le terrain dans quelques pays d'Amérique du Sud. Elle a été profondément touchée par la misère vécue par les habitants de ces pays. Plus encore, ce sont les habitudes sexuelles qui ont attiré son attention et qui ont provoqué chez elle le désir d'offrir aux jeunes une éducation sexuelle qui puisse leur permettre de s'épanouir humainement. Originaire de Sainte-Luce-sur-Mer, soeur Marie-Paul Ross est détentrice d'un doctorat en sexologie et elle a fondé à Québec l'Institut International de Développement Intégral.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

Soeur Marie-Paul Ross consacre ses énergies à aider les personnes qui viennent la consulter. Elle constate depuis plusieurs années que les déviances sexuelles prennent de plus en plus de place sous la pression de la commercialisation de la sexualité.


NDC- Qu'est-ce qui vous a amenée à vous intéresser d'une manière spéciale à la sexualité humaine?

Sr Ross - J'ai toujours été très sensible à la souffrance humaine. Je peux même dire que je suis intolérante face à la souffrance. Je ne réussis pas à comprendre qu'il y ait sur terre des hommes qui possèdent tout alors que des millions de familles n'ont rien. C'est ce qui m'a attirée à entrer dans une communauté missionnaire. Je pensais devenir une religieuse qui travaillerait dans les services. Je ne croyais pas que j'étais douée pour les études. Je prenais soin des malades et voilà qu'un jour mes supérieures m'ont demandé de faire le cours d'infirmière.

C'est par la suite que j'ai été envoyée en mission en Amérique latine. J'ai tout de suite été touchée par la pauvreté extrême qui y régnait. La violence a aussi attiré mon attention. Je me souviens de mon arrivée au Pérou. Je voyais des bébés couchés par terre et je ne pouvais pas accepter cette situation. J'ai tout de suite commencé à travailler avec les familles. C'est à ce moment que j'ai réalisé l'ampleur du désastre de la vie sexuelle de ces gens. Les jeunes filles souffraient particulièrement. Des gars de 20 ans mettaient enceintes des filles de 12 ou 13 ans. Elles devaient assumer leur grossesse ou se faire avorter. C'est à partir de ce constat que j'ai commencé à m'occuper d'une manière spéciale des jeunes des quartiers que je fréquentais. J'ai mis en place un programme d'éducation sexuelle. J'ai même créé des équipes sportives pour ces jeunes. Je suis allée chercher de l'argent à la capitale. Je parlais à des propriétaires terriens afin qu'ils financent les activités que j'organisais. Il faut dire que ce sont les mêmes hommes d'affaires qui s'occupent du trafic de la drogue.

Le programme d'éducation sexuelle destiné aux jeunes n'a pas fait que des heureux. Un jour, j'ai été mise à la porte du diocèse car on ne pensait pas que cela devait faire partie du travail d'une religieuse missionnaire. Ils oubliaient que j'étais infirmière et que je devais m'occuper de la santé globale des gens.

NDC - Cela ne vous a pas découragée. Vous avez poursuivi vos interventions.

Sr Ross - Je voulais que les jeunes aient une sexualité plus humaine et moins bestiale. D'autre part, on est venu me chercher pour travailler à la formation des séminaristes et des futurs religieux. J'ai constaté que je rencontrais chez eux les mêmes problèmes sexuels vécus chez les jeunes. J'ai commencé à travailler à élaborer des programmes de formation qui étaient destinés aux religieux. J'ai compris que la vie affective était au centre de la vie humaine. Un être humain aux prises avec des souffrances affectives peut faire n'importe quoi, même vivre des déviances sexuelles.

J'ai commencé à faire des recherches et je me suis aperçue que les problèmes sexuels étaient plus complexes que je le croyais. Je suis venue étudier à l'Université Laval et je suis devenue sexologue clinicienne. Je suis retournée au Pérou et j'ai fondé un institut où je donnais de la formation à des intervenants. Je travaillais avec des prêtres, des psychiatres et des psychologues.

Un jour, j'ai appris que j'avais été dénoncée au Vatican par deux évêques que je ne connaissais pas. J'ai dû me rendre à Rome pour me défendre de fausses accusations. Ces évêques m'accusaient de faire la promotion de jeux amoureux auprès des séminaristes et des futurs religieux et religieuses.

NDC - Que s'est-il passé à Rome?

Sr Ross - Je suis allée à Rome à quatre reprises. J'ai été convoquée à la Congrégation des religieux. J'ai rencontré le pape à ces occasions. J'ai dit au pape combien mon travail était difficile et combien était grande la souffrance sexuelle dans le monde religieux. Il m'a dit de continuer mon travail. Il m'a aussi avertie que les épreuves ne manqueront pas. Cela se passait en 1994. Les autorités romaines m'ont conseillé de faire un doctorat. C'est ce que j'ai fait à l'Université Laval.

Pendant toutes ces années j'ai découvert que les problèmes sexuels des religieux étaient cachés. C'est en leur donnant de la formation qu'ils ont commencé à parler de leurs situations de détresse affective. J'ai tellement entendu de confidences que je me suis aperçue que ces problèmes étaient vécus partout dans le monde parce qu'il n'y a pas d'éducation sexuelle adéquate qui est donnée.

NDC - En quoi consiste une éducation sexuelle adéquate?

Sr Ross - J'essaie d'abord de faire comprendre comment fonctionne le cerveau. Il faut savoir que le cerveau est le principal organe sexuel chez l'être humain. La dimension affective est centrale dans le cerveau. C'est là que nous ressentons le bien-être comme la souffrance. À quoi conduit un malaise affectif? Les problèmes non résolus, qu'ils proviennent d'un deuil, d'une agression sexuelle ou d'une enfance difficile, prennent un chemin destructeur à travers la consommation d'alcool ou de drogue, le jeu compulsif, le magasinage ou la déviance sexuelle. J'appelle cela une « génitalisation » du malaise affectif. Cela est beaucoup plus fréquent qu'on le pense. La souffrance peut venir de loin. Elle remonte souvent à l'enfance. Il faut que les gens trouvent des outils pour traiter ce problème. J'ai commencé à proposer des traitements après avoir beaucoup écouté. J'ai découvert un traitement qui s'adresse à toute la personne. Les gens peuvent faire des exercices de respiration, faire de la marche thérapeutique ainsi que certains exercices précis. C'est ainsi qu'elles en arrivent à se guérir.

Les scandales sexuels qui affectent les communautés religieuses et le clergé sont liés à une mauvaise éducation sexuelle. Mon expérience me fait dire que nous ne connaissons que 10% des scandales. Heureusement car on ne saurait pas comment traiter tous ces problèmes. Mon désir profond est d'aider les autorités religieuses à comprendre le sens de la déviance sexuelle et comment on peut traiter ces souffrances.

 

Le coeur d'une sexualité humaine, c'est l'expérience affective d'où découlent les émotions et les sentiments et,

par conséquent, la satisfaction

ou la détresse de l'être humain. »

 

NDC - Votre jugement est sévère. Pourquoi dites-vous que notre éducation sexuelle est un échec?

Sr Ross - C'est vraiment un échec. Notre sexualité n'est pas vécue humainement. Notre société promeut une sexualité commerciale, bestiale et déviante. L'être humain doit intégrer la sexualité à l'amour sinon la sexualité est déshumanisée. Nous avons présentement un peu partout la promotion d'une sexualité pornographique où la sexualité n'a plus de lien avec l'amour et les valeurs qui y sont associées. Je pense au respect de la personne, à la vérité et à la fidélité.

Je veux d'abord parler du respect. Il s'agit de reconnaître la valeur de l'autre. On ne parle plus de cela dans la sexualité. Les jeunes pensent qu'ils peuvent utiliser le corps de l'autre dans n'importe quel contexte pourvu qu'il y ait des sensations. Le corps de l'autre est devenu objet de consommation et on est loin du respect qui est essentiel à l'amour.

Il en est de même pour la vérité. Nous vivons dans une société où le mensonge domine tout. Le domaine de la sexualité est profondément touché par cette attitude. Combien de mensonges sont racontés dans les relations hommes-femmes. La vérité est pour sa part liée à l'amour.

La fidélité est un autre élément essentiel au développement de l'amour. Nous sommes faits pour la fidélité. Pas de fidélité, pas d'amour! Plus les gens pratiquent du sexe sans amour plus ils sont dissociés et plus ils pensent que tout est possible. Les gens pensent que tout est permis pourvu que cela soit fait entre adultes consentants. La liberté humaine est mal comprise. La liberté doit avoir un lien avec l'amour.

 

Soeur Marie-Paul Ross consacre ses énergies à aider les personnes qui viennent la consulter. Elle constate depuis plusieurs années que les déviances sexuelles prennent de plus en plus de place sous la pression de la commercialisation de la sexualité.

Photo : J. Martineau

 

NDC - D'où nous est venue cette perte des valeurs liées à l'amour?

Sr Ross - Nous assistons à l'effet du pendule. Nous avons longtemps vécu dans une période où la sexualité était vécue dans une répression malsaine. Les gens avaient honte de leur corps et la sexualité était taboue. Cela n'avait pas d'allure. Nous sommes passés d'un extrême à l'autre. C'est ainsi que s'est mis en place le commerce pornographique. Je constate que nos jeunes sont contaminés par ce commerce dès l'âge de 13 ans. Des jeunes filles comme les garçons disent qu'ils sont libres de faire ce qu'ils veulent avec leur corps.

NDC - Quelles sont les conséquences de cette déshumanisation?

Sr Ross - Cela aboutit à plein de déviances et à l'incapacité de vivre une vie sexuelle adéquate. D'un autre côté, la femme se « déféminise » totalement. La révolution féministe a voulu que la femme soit égale à l'homme. Cela ne fonctionne pas parce que la femme porte en elle le désir profond de vivre la sexualité dans l'amour. Cela fait partie des connections intimes de son cerveau. Avec la révolution sexuelle, les femmes ont commencé à vivre une sexualité sans amour. La femme est perdue. L'homme a besoin de la femme pour mieux intégrer l'amour dans sa vie sexuelle.

NDC - Est-ce que cette déshumanisation de la sexualité a d'autres effets?

Sr Ross - C'est bien clair! J'ai commencé à m'intéresser aux problèmes sexuels en Amérique latine. J'ai vite constaté dans cette société que la parole de quelqu'un ne vaut rien. Il m'est arrivé de consulter un avocat qui pouvait donner des conseils bénévolement. Il fallait le faire signer sinon j'aurais reçu un compte. La dégringolade sexuelle existe depuis longtemps dans ces pays. C'était différent ici. Il y avait des lois qui amenaient quelques interdits. Elles sont tombées et je constate ici aussi une dégringolade sociale. Je pose cette question : que sont devenues des valeurs comme la vérité, la fidélité et le respect? Il y a aussi ici beaucoup de mensonges...

NDC - Est-il possible de faire quelque chose de valable avec l'éducation sexuelle des jeunes?

Sr Ross - Je crois de plus en plus que cette éducation doit se faire dès le primaire. Il n'y a rien à faire après 13 ou 14 ans. Ils sont déjà influencés par l'ambiance pornographique. Il faut leur parler du fonctionnement du cerveau, du développement de la personne et des émotions amoureuses pour que cette éducation soit bien faite. C'est la maturation affective qui procure un certain équilibre dans la sexualité humaine.

NDC - Vous avez écrit dans un texte que le déclin de l'amour est à nos portes. N'est-ce pas alarmant!

Sr Ross -Il est là! En même temps, nous nous rendons compte qu'on ne peut pas vivre sans amour. Sans amour, une société devient un corps en survie. J'observe que nous avons perdu les valeurs propres à l'amour à travers des pratiques sexuelles déshumanisantes. Je vous en donne un exemple. La tricherie mène le monde. Dans un couple, ce n'est plus l'amour qui compte mais le plaisir. J'entends souvent ceci : « Si je n'ai plus de plaisir, je ne peux plus vivre avec toi. » Nous vivons avec les conséquences de cela. Les enfants sont divisés. Plusieurs jeunes filles se font avorter. Tout est camouflé par des sourires mais dans le fond, les gens sont dissociés. Il y a tellement de personnes qui vivent des détresses affectives. Je le vois, c'est le déclin de l'amour.