La recherche spirituelle aujourd'hui

Jacques ArenesJacques Arènes est psychologue et psychanalyste. Il poursuit depuis de nombreuses années une réflexion sur le sens de la recherche spirituelle dans notre monde. Auteur d'une importante étude qui a pour titre La quête spirituelle hier et aujourd'hui publiée aux Éditions du Cerf, Jacques Arènes constate que la recherche de sens est au cœur de la vie contemporaine.

NDC – Vos recherches vous ont permis de constater que les gens sont maintenant plus préoccupés par la condition de blessé que par la culpabilité. Quel est le sens de ce passage ?

Jacques Arènes – Je crois qu'aujourd'hui nous avons une plus grande sensibilité à la blessure. Je pense ici à la blessure psychique, à la vulnérabilité psychologique de l'être humain. Cette vulnérabilité est quelque chose de juste. Je me souviens d'un vieux jésuite qui disait que les pécheurs ne sont plus malades. Les gens ont maintenant du mal à assumer d'une certaine manière la responsabilité de la faute. Je l'observe lorsque les personnes me parlent de leur questionnement. Ils ont tendance à se prendre pour des victimes et à considérer que c'est leur entourage ou la société qui sont responsables des maux dont ils souffrent. Ils ne se sentent pas responsables de ce qui leur arrive. La culpabilité, qui était auparavant très présente, l'est aujourd'hui beaucoup moins. Il y a encore des gens qui se sentent coupables mais, ils se sentent plutôt coupables de ce qu'ils sont. Ils se voient coupables d'exister, de ne pas être à la hauteur des attentes fixées et de ne pas vivre une vie assez parfaite. Beaucoup de personnes pensent maintenant que la culpabilité n'est pas une bonne chose. Le fait de se sentir victime recèle le danger d'être passif. On n'a pas tellement le désir de prendre sa vie en main si on se sent victime.

NDC – Vous écrivez dans votre livre que les gens font souvent une recherche spirituelle en vivant une souffrance. Pourquoi en est-il ainsi ?

J. A. – Je pense en effet que c'est un aspect dont il faut tenir compte même si cela n'est pas un phénomène nouveau. Il n'y a plus en Occident une grille de lecture de la souffrance. Nous ne retrouvons plus d'outils pour la comprendre et la vivre. On imagine seulement que la souffrance doit être diminuée. Nous avons maintenant beaucoup d'outils pour diminuer la douleur et faire qu'ainsi la souffrance soit moins importante. De tout temps les religions ont eu à voir avec la souffrance. Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse, disait que les religions cherchent avant tout à répondre à la question de la souffrance. Je crois que de nos jours la souffrance est une énigme plus importante qu'elle l'était. La religion chrétienne avait un discours qui était quelquefois doloriste face à souffrance mais au moins il y avait un discours. Les gens ont maintenant davantage d'attentes face au traitement de la souffrance.

NDC – Qu'est-ce que les gens veulent dire lorsqu'ils vous disent qu'ils font une recherche spirituelle ?

J. A. – Je sens chez eux le désir de vivre un épanouissement personnel. Ils veulent élargir leur conscience tout en se réalisant. J'y décèle aussi une recherche de sens dans leur vie. Cette recherche de sens n'est pas donnée. Il s'agit d'un chemin qui est souvent difficile à parcourir parce que les institutions productrices de sens comme l'Église sont aujourd'hui discréditées. Il y a beaucoup de personnes qui se sentent en conflit avec l'Église. Il y a présentement dans notre société une multiplicité de magistères. Les gens font alors cette recherche de sens par eux-mêmes.

Je suis d'accord avec le philosophe canadien Charles Taylor. Il écrit que les gens sont aujourd'hui bien conscients que le sens de leur vie dépend d'eux-mêmes. Nous vivons dans une société très individualiste. La société ne nous donnera pas le sens à adopter pour notre vie. Nous devons le créer nous-mêmes. Cette recherche se fait maintenant loin des institutions. La liberté personnelle est très affirmée mais les gens se sentent seuls. La méfiance envers les institutions a un coût : le coût de la solitude.

NDC – Pourquoi dites-vous que la dépression est la figure du mal contemporain ?

J. A. – Je ne suis pas le seul à le dire. Le sociologue Alain Ehrenberg a écrit un livre qui a pour titre La fatigue d'être soi. Il dit justement que la dépression est l'une des figures contemporaines de la souffrance. Nous vivons dans une société très individualiste et chacun est amené à porter la flèche de sa vie. Cela devient épuisant de porter seul cette recherche de sens. Par exemple, nous demandons à nos enfants, alors qu'ils sont très jeunes, de bâtir leur projet de vie. Je ne portais pas ces préoccupations au moment où j'avais dix ans. Toutes ces démarches deviennent épuisantes pour la vie psychique.

Les échecs sont plus cuisants. Le sentiment lié à la souffrance est plus grand quand la faute tient à quelque chose qu'on n'a pas pu porter jusqu'au bout, à une vie qu'on n'a pas pu construire. Le sentiment de culpabilité se porte alors vers soi puisque la personne n'a pas pu porter sa vie. J'appelle cela le sentiment de «portance». La culture est maintenant moins portante pour les personnes. Nous devons porter seuls notre vie et l'épuisement se manifeste avec plus d'acuité.

NDC – Notre modèle de performance serait-il un échec ?

J. A. – L'être humain contemporain n'arrive pas à demeurer dans son lieu et dans son temps. Nous sommes tous tendus vers un ailleurs. Cette tension est d'ailleurs présente dans la pensée chrétienne. Nos prédécesseurs habitaient le lieu où ils vivaient. Ils habitaient leur âge. Est-ce qu'on peut laisser nos aînés habiter leur âge ? Est-ce qu'on peut accepter d'être moins performant à l'âge de 60 ans ? Qui sommes-nous ? L'homme blessé nous pose question. Aujourd'hui nous ne pouvons pas parler de la blessure sans penser à trouver une solution. Il y a un débat en France concernant le fait d'offrir des services sexuels à des personnes handicapées qui ne peuvent pas trouver de partenaires. Ce n'est pas cela qui va résoudre la souffrance de ne pas être aimé. Nous retrouvons derrière cette idée le fait qu'il faut trouver une solution à mettre en pratique. Cela est très typique de la société dans laquelle nous vivons.

NDC – Les gens cherchent une vie qui soit bonne. Qu'est-ce que cela veut dire ?

J. A. – Le philosophe canadien Charles Taylor m'a aidé à réfléchir à ce sujet. Il n'y a pas aujourd'hui une conception unifiée de la vie bonne. Les gens recherchent un épanouissement personnel. Il y a aussi les valeurs en lien avec le respect et le fait d'avoir une dignité personnelle. Les personnes recherchent un équilibre dans leur recherche d'être soi et leur désir d'entrer en relation avec une autre personne. Il y a une image qui dit que les humains sont comme des hérissons. En hiver, les hérissons ont froid et ils se rapprochent pour se réchauffer. Du coup, ils doivent s'éloigner les uns des autres car ils se piquent. L'homme contemporain vit ce dilemme. Il éprouve un désir de proximité tout en entretenant un sentiment de peur face à l'autre. J'appelle cela l'effet accordéon. La tension entre l'épanouissement personnel et la relation avec l'autre m'apparaît un élément de la vie bonne pour aujourd'hui.

NDC – Quelle image les gens ont-ils maintenant de Dieu ?

J. A. – Il arrive en thérapie que des personnes me parlent de Dieu. C'est à la personne du Christ que ces personnes font référence. Les gens me parlent peu du Père dans la Trinité. Les personnes ont maintenant une image plus maternelle de Dieu. Le Dieu du jugement a disparu. Je dirais que la figure du père a connu un véritable recul au cours des trente dernières années. Cette révolution a fragilisé les familles. Les familles tournent maintenant autour de la mère. Le rôle des hommes est à la périphérie. Je ne rencontre plus d'adolescent écrasé par leur père. C'est une bonne chose ! Mais, la question de la place du père demeure. Il s'agit d'une réalité très complexe. Les hommes ont du mal à trouver leur place. Ce fait de société à des implications spirituelles.

NDC – Vous êtes croyant et vous lisez les Évangiles. Jésus a guéri des personnes. Est-ce que la foi peut avoir un rôle thérapeutique ?

J. A. – Les Évangiles nous interpellent. On attend effectivement que le renouveau religieux nous apporte quelque chose qui s'exprimerait au niveau de la guérison. Je sens bien que des personnes ont besoin que la religion vienne unifier leur vie car le monde ne leur permet pas de le faire. La philosophe allemande Hannah Arendt parlait de la perte des assises du monde. En effet, les gens ont moins d'assises. C'est pour cette raison qu'ils attendent de la religion qu'elle les guérisse. Leur adhésion à la foi chrétienne les aide à se construire, à s'unifier et même à guérir d'une certaine manière psychologiquement. Cette attente ne se manifestait pas il y a trente ans. De fait, les gens ont besoin de se reconstruire plus qu'avant. Le temps du spirituel est le temps de la transformation. Je pense que d'une certaine manière seul le fait spirituel peut rendre compte de la question de la transformation.

La méditation : un chemin vers la joie et la paix

 

Freeman LaurenceLaurence Freeman est moine bénédictin. Originaire de Londres, il circule maintenant à travers le monde pour enseigner la méditation chrétienne. De passage au Québec, nous l’avons rencontré afin qu’il nous fasse part de ses réflexions concernant la place de la méditation dans la vie chrétienne. Laurence Freeman croit que la pratique de la méditation est essentielle au pèlerinage spirituel. Il affirme avec conviction que la prière «est la thérapie fondamentale de la condition humaine souffrante. La méditation inaugure une manière d’être totalement nouvelle. »

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC - Vous avez parcouru un long chemin avant de devenir moine. Racontez-nous le!

L. F. - Je suis né à Londres en 1951. J'ai fréquenté dès l'âge de sept ans une école dirigée par les bénédictins. J'ai fait des études à Oxford en littérature. J'ai travaillé à l'ONU à New York puis j'ai enseigné. J'ai aussi oeuvré dans le monde des finances et en journalisme. J'ai rencontré John Main alors que j'étais à Washington. Ce moine bénédictin avait découvert la méditation chrétienne et il me l'a enseignée. J'avais alors une vingtaine d'années. J'ai commencé à méditer mais sans grande discipline.

John Main est revenu à Londres pour fonder un nouveau type de communauté laïque ainsi qu'un centre de méditation. J'ai moi-même été attiré par cette idée et je me suis joint au groupe. Deux choses se sont passées durant mon séjour dans cette communauté. J'ai d'abord découvert un appel pour la vie monastique après une longue période de lutte intérieure. L'autre événement est en lien avec la méditation. Des gens du quartier ont été interpellés. Ils sont venus frapper à notre porte pour qu'on leur enseigne la méditation. Ils nous disaient : «Est-ce qu'il faut se rendre dans un centre bouddhiste pour apprendre à méditer?»

NDC - Vous affirmez avec conviction que la méditation est essentielle au pèlerinage spirituel. Pourquoi?

L. F. - L'essence de notre pèlerinage et le point d'orgue de notre identité personnelle est la rencontre que nous devons faire avec l'Esprit de Dieu, l'Esprit de Jésus. La méditation est au coeur de cette rencontre. Il faut savoir que le coeur est dans la Bible le symbole de l'intériorité et de la totalité de la personne humaine. C'est ainsi que la prière est essentielle au développement de notre vie spirituelle. Il manque quelque chose de central à notre expérience chrétienne si nous n'avons pas de relation avec Dieu par la prière. La prière nous permet de contacter notre centre vital.

NDC - Vous avec écrit dans votre livre Jésus, le maître intérieur que la santé d'une religion réside dans la qualité de sa prière. Quel est le sens de ce que vous voulez nous dire?

L. F. - L'authenticité de l'individu, de la communauté chrétienne et de la vie de l'Église consiste dans l'expérience de la rencontre personnelle avec Dieu. Beaucoup de gens cherchent maintenant cette voie. Le pape Paul VI disait que les gens d'aujourd'hui ne cherchent plus des maîtres mais plutôt des témoins. La méditation est un chemin, un processus qui permet de vérifier la vérité de notre foi au coeur même de notre expérience. La qualité, la santé d'une religion et même son authenticité dépendent de la profondeur de l'expérience spirituelle.

NDC - Vous dites aussi que le catholicisme n'a pas été assez contemplatif. Pourquoi?

L. F. - Beaucoup de gens me posent cette question : pourquoi n'avons-nous pas entendu parler auparavant de cette dimension de la prière? Cette question est pertinente. La tradition de la vie contemplative a été mise dans la marge de la vie de l'Église. Elle semblait appartenir aux seuls moines et moniales. C'était une trahison face à l'appel lancé par l'Évangile. Il nous invite tous à découvrir la dimension contemplative de la foi. La prière est un travail de l'Esprit et diverses situations historiques ont permis aux catholiques de reprendre contact avec la sontemplation. Il a fallu la rencontre avec les spiritualités orientales pour que l'on découvre la soif spirituelle de l'humain. La crise que traverse l'Église nous permet aussi de retrouver ns racines spirituelles et cela permet le renouvellement de la prière contemplative.

NDC - En quoi les religions orientales ont-elles permis une telle prise de conscience chez les chrétiens?

L. F. - Des gourous sont venus s'établir en Occident. Des adeptes se sont joints à eux. La méditation transcendantale a connu une expansion. Des personnes d'ici se sont aperçus que la méditation était une pratique importante chez les Orientaux. Ils ont aussi compris qu'elle était accessible à tous. C'est alors que des individus se sont mis à l'école des spiritualités orientales. Des chrétiens ont été stimulés et ils ont commencé à chercher dans leur tradition l'impact de la méditation. Le moine bénédictin John Main et d'autres ont réalisé que la tradition monastique chrétienne contenait elle aussi un riche patrimoine lié à la méditation. Ces méthodes n'étaient pas réservées aux moines et elles pouvaient être accessibles à tous les chrétiens.

NDC - Quelle démarche proposez-vous aux personnes qui viennent vous entendre parler de méditation?

L. F. - J'enseigne la méditation chrétienne basée sur la prière du coeur telle qu'on la retrouve dans la dixième conférence de Jean Cassien. Cette méthode remonte au 4e siècle. Jean Cassien suggère la répétition d'un mot, d'une formule ou d'une courte phrase sacrée. La répétition continuelle de cette phrase se déroule tout au long de la période de méditation qui dure de 20 à 30 minutes et cela idéalement deux fois par jour. Cette méthode n'est pas seulement une technique. Une technique est quelque chose que nous employons afin d'atteindre un but matériel ou égoïste. Je préfère parler de discipline parce que le mot discipline nous met en contact avec notre identité de disciple. Le disciple est une personne qui apprend. Le disciple chrétien est quelqu'un qui est en processus d'apprentissage afin de mieux connaître le Christ et son Esprit.

La tradition liée à la répétition d'un mot sacré, d'un mantra, est largement répandue dans le domaine de la méditation. Le nuage d'inconnaissance, un petit livre du 14e siècle qui a connu un grand rayonnement, enseigne aussi cette méthode de méditation.

NDC - Quels sont les principaux obstacles qui empêchent de rester fidèle à la discipline de la méditation quotidienne?

L. F. -Les différentes cultures, que ce soit en Amérique, en Europe et dans les pays du tiers monde, font face aux problèmes liés à la société matérialiste et au stress. Le principal obstacle réside dans notre ego. Notre ego est aujourd'hui très stimulé par la publicité et par les médias. Nous sommes continuellement bombardés de messages et d'images et notre désir est stimulé artificiellement. Une vision du monde où survit un lien avec le spirituel et le religieux ne se retrouve maintenant que dans quelques pays. Pourtant, mes séjours dans différents pays me permettent de constater que les jeunes sont en recherche. J'ai pu observer, lors d'un voyage, en Italie que les leaders de l'Église avaient peur du bouddhisme parce qu'ils pensaient que les jeunes italiens allaient abandonner le christianisme. Nous avons des centres de méditation en Italie et ce n'est pas ce que je vois. Les jeunes n'abandonnent pas le christianisme mais ils cherchent des expériences spirituelles que souvent l'Église ne peut pas leur donner.

Un deuxième danger existe dans la population. On dit souvent que la religion ce n'est pas «cool». Les gens ne connaissent plus la richesse de la tradition chrétienne. Nous offrons à Londres dans notre centre de méditation un nouveau cours qui s'intéresse à la tradition spirituelle du christianisme. Nous présentons une fois par semaine une introduction à un maître spirituel chrétien. Ce cours est populaire. Nous accueillons des jeunes qui ne vont pas à l'Église mais qui sont intéressés à connaître la tradition chrétienne.

NDC - Mais, la vie spirituelle est toujours une lutte...

L. F. - Il n'est pas facile de laisser aller notre ego. Il n'est pas facile de suivre une discipline et cela est encore plus difficile lorsque nous n'avons pas de chemin à suivre. Nous avons à Londres un petit groupe de jeunes qui a formé une communauté basée sur la méditation. Ces jeunes ont exprimé la nécessité de suivre un chemin spirituel. Ce chemin leur apporte un support dans leur démarche. Les jeunes sont maintenant en face de plusieurs choix, mais ils n'ont pas de liberté intérieure et la diversité des choix à faire devient un problème. De plus, le sens que les gens donnent à leur travail est très faible. C'est pourquoi plusieurs jeunes vivent une crise existentielle. C'est pour cette raison que nous leur proposons un chemin, une discipline, et ainsi, la lutte devient plus facile à vivre si on accepte de suivre un chemin.

NDC - En quoi la pratique de la méditation peut-elle être associée à un art de vivre?

L. F. - Beaucoup de gens sont à la recherche du bonheur. Le Dalaï Lama a écrit un livre sur l'art du bonheur et ce livre se vend très bien. Jésus est pour les chrétiens un maître du bonheur. Il enseigne le chemin du bonheur dans les Béatitudes. Il révèle que la vraie nature du bonheur ne réside pas dans la satisfaction de nos désirs mais dans la liberté du désir et dans la réorientation de notre conscience vers l'autre, vers le bonheur de l'autre. Vous deviendrez rapidement très triste si vous ne recherchez que votre propre bonheur.

La pratique de la méditation permet de laisser tomber les désirs. Jésus nous invite à suivre le chemin de la vérité et non de nous abandonner à la recherche de la satisfaction de tous les désirs. Il est difficile de devenir un disciple. La méditation offre l'opportunité de contacter en nous ce qu'il y a de plus profond. De cette manière, nous sommes amenés à mieux nous connaître. Nous découvrons notre identité et ainsi nous pouvons entrer dans une relation nouvelle avec les autres et le monde. La méditation nous amène sur le chemin de la conversion du coeur. Nous découvrons que nous avons la capacité de vivre dans la joie et dans la simplicité. Nous n'avons pas besoin de posséder quelque chose pour nous sentir heureux. Le bonheur réside alors dans l'expérience simple d'être la personne que nous sommes. C'est pourquoi Jésus a tellement insisté sur les qualités que possède l'enfant. Seules ces qualités nous permettent d'entrer dans le Royaume.

NDC - En terminant cette entrevue, j'aimerais que vous nous parliez des contacts que vous entretenez avec le bouddhisme et le Dalaï Lama. En quoi ces contacts sont-ils importants pour vous?

L. F. - Je participe depuis quelques années au dialogue interreligieux par le biais de la méditation. Le Dalaï Lama était un ami de John Main et ils ont ouvert un dialogue qui est très fructueux.

Le Dalaï Lama est bouddhiste mais c'est un homme universel. Il suggère très sincèrement aux Occidentaux de demeurer dans leur tradition religieuse car il sait que c'est très difficile de changer de religion et de s'adapter à de nouvelles traditions. Le grand danger pour les religions aujourd'hui est de revenir au fondamentalisme. C'est à ce moment que les conflits risquent de naître. Vatican II a reconnu dans un document que l'Église ne rejette pas ce qui est sain et vrai chez les autres religions. C'est pourquoi le dialogue est nécessaire. Cependant, le dialogue qui cherche la conversion de l'autre n'est pas vraiment un dialogue. Je crois que le vrai dialogue entre les personnes issues de différentes religions peut réellement contribuer au rapprochement politique lorsqu'il y a des conflits. Je crois que nous pouvons être les explorateurs d'une nouvelle humanité.

Faut-il avoir peur de Dieu?

Gauthier Roger omiLa peur de Dieu n'est pas disparue même si nous vivons au 21e siècle. Qu'est-ce qui cause cette peur qui peut paralyser le cheminement spirituel ? Nous avons posé ces questions au père Roger Gauthier o.m.i. Âgé de 85 ans, ce religieux vient de publier un livre aux Éditions Fides qui a pour titre J'ai fini d'avoir peur de Dieu. Le père Gauthier a occupé différentes fonctions chez les Oblats de Marie Immaculée. Il afait de l'accompagnement spirituel durant de nombreuses années. Il a pu ainsi observer de près des personnes aux prises avec la peur de Dieu.

 

En nous partageant ses réflexions, le père Roger Gauthier nous permet de découvrir un Dieu Père plein d'amour et de miséricorde. Voici les propos tenus par un homme qui reconnaît humblement qu'il recherche encore au fond de son coeur l'image du vrai Dieu. C'est le travail de toute une vie nous a t-il confié en fin d'interview.

 

Roger Gauthier, J'ai fini d'avoir peur de Dieu, Éditions Fides, 2005, 126 pages, 16.95$

 

Propos recueillis par Jérôme Martineau

La peur de Dieu n'est pas disparue même si nous vivons au 21e siècle. Qu'est-ce qui cause cette peur qui peut paralyser le cheminement spirituel ? Nous avons posé ces questions au père Roger Gauthier o.m.i. Âgé de 85 ans, ce religieux vient de publier un livre aux Éditions Fides qui a pour titre J'ai fini d'avoir peur de Dieu. Le père Gauthier a occupé différentes fonctions chez les Oblats de Marie Immaculée. Il afait de l'accompagnement spirituel durant de nombreuses années. Il a pu ainsi observer de près des personnes aux prises avec la peur de Dieu.

En nous partageant ses réflexions, le père Roger Gauthier nous permet de découvrir un Dieu Père plein d'amour et de miséricorde. Voici les propos tenus par un homme qui reconnaît humblement qu'il recherche encore au fond de son coeur l'image du vrai Dieu. C'est le travail de toute une vie nous a t-il confié en fin d'interview.

Roger Gauthier, J'ai fini d'avoir peur de Dieu, Éditions Fides, 2005, 126 pages, 16.95$

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC- Comment vous est venue l'idée d'écrire après 58 ans d'ordination un livre racontant comment vous vous êtes libéré de la peur de Dieu?

R.G. - Je ne fais jamais le projet d'écrire un livre. J'ai eu cette idée un matin alors que je pensais aux personnes que j'ai accompagnées dans leur cheminement spirituel. J'ai pu au fil des années accumuler une grande expérience dans ce domaine. Ce livre a été écrit grâce aux rencontres que j'ai faites. À la fin de la rédaction du volume je pense que j'aurais dû lui donner le titre suivant : «J'ai presque fini d'avoir peur de Dieu.» ait son apparition dans la liturgie et que toutes les décorations en noir sont disparues.

NDC - Il est étonnant d'entendre de la bouche d'un prêtre qu'il a eu longtemps peur de Dieu. Pourquoi avez-vous eu peur ?

R.G. - Je ne pense pas avoir eu peur de Dieu plus que les autres sauf que je crois que nous nous illusionnons en pensant que n'avons pas peur de Dieu. Nous savons tous dans notre tête que Dieu est bon et qu'il nous aime. Cela fait partie de la foi qui nous est transmise. Je constate cependant qu'il en va autrement dans notre coeur profond. C'est là que la peur s'installe. J'ai constaté tout au long de ma longue expérience d'accompagnateur spirituel que nous avons de bonnes raisons d'avoir peur de Dieu.

Dieu est un mystère et on a toujours peur du mystère. Il faut se l'avouer, nous avons peur d'être coincé par un être tout-puissant. Nous voyons d'abord la puissance de Dieu avant toute chose. Nous sommes portés à mettre l'accent sur nos gaffes et nos bêtises. Nous craignons les représailles de Dieu car nous sommes impressionnés par la puissance divine. Souvent cette peur nous habite sans que nous nous en rendions compte.

Diverses expressions populaires viennent illustrer cette peur. Les gens parlent du «gars d'en haut» lorsqu'ils veulent évoquer la présence de Dieu dans leur vie. Pourquoi est-il en haut ? La hauteur que l'on attribue à Dieu indique que nous reconnaissons sa puissance. Plusieurs autres expressions illustrent cette peur secrète que nous entretenons face à Dieu.

«Comme pauvre, je ne puis compter que sur la miséricorde de Dieu qui doit m'aimer gratuitement à cause de mon impuissance à me faire juste moi-même !»

NDC - Notre éducation religieuse a été marquée par la peur de Dieu. Est-ce que cela a été votre cas durant votre enfance ?

R. G. - J'ai été élevé dans un milieu familial où mon père et ma mère n'étaient pas des personnes scrupuleuses. Mon père était un homme qui avait de grandes convictions mais il faisait preuve de souplesse. Il posait des gestes religieux parce qu'il voulait rencontrer Dieu et non pas parce qu'il fallait faire quelque chose pour plaire à Dieu. Il est certain que j'ai subi l'influence du milieu chrétien de l'époque qui était marqué par le jansénisme. D'ailleurs le jansénisme était une petite manifestation car toute l'histoire de l'humanité a été marquée par la peur. Au fond toute la spiritualité a été basée durant plusieurs siècles sur l'obéissance plutôt que sur l'amour. On nous enseignait qu'il fallait obéir à Dieu pour lui prouver qu'on l'aimait alors qu'on aurait dû nous enseigner d'aimer Dieu d'abord pour ensuite découvrir le goût de lui obéir.

NDC - Que retrouve-t-on dans la Bible à ce sujet ?

R. G. - L'Ancien Testament nous montre un Dieu qui surveille tout et qu'il faut amadouer pour pouvoir jouir de ses faveurs. On retrouve tout de même des passages qui laissent voir un Dieu d'amour. Les livres des prophètes Osée et Isaïe vont dans ce sens. Je pense à Abraham à qui Dieu annonce qu'il va lui donner un nouveau pays. Abraham apprend à se fier totalement à lui. J'insiste cependant sur le fait que ce pays lui sera donné. C'est Dieu qui mène. Il est le tout-puissant qui aime son peuple. Le Nouveau Testament présente la personne de Jésus. Ce dernier annonce la toute-puissance de l'amour et non la puissance du pouvoir.

NDC - Quels sont les effets de la peur de Dieu dans le cheminement spirituel d'une personne ?

R. G. - Les personnes qui ont peur de Dieu se sentent coupables. Le sentiment de culpabilité gâche imperceptiblement la vie de ces gens. C'est en constatant leur sentiment de culpabilité que je pouvais dire à des personnes qu'elles avaient peur de Dieu même si elles m'affirmaient le contraire. Je constate aujourd'hui que je n'ai pas trouvé de personnes qui ne vivaient pas un certain sentiment de culpabilité.

Cette culpabilité vient fausser la perception de Dieu. Les gens sont préoccupés par le fait qu'ils ont manqué leur coup au lieu de se reconnaître pauvres devant Dieu. Il y a une grande différence entre se sentir coupable et se sentir pauvre. Il m'arrive souvent de manquer mon coup. Ces bévues sont le fruit de ma pauvreté mais je constate qu'il est plus facile de me sentir coupable que pauvre. En me sentant coupable, je pense que je peux me forcer pour régler la situation moi-même. Mais, si je me reconnais pauvre et démuni, qu'est-ce que je vais faire ?

«Un jour mon regard a changé. Sachant que Dieu est infiniment heureux 
et qu'il désire partager son bonheur avec toute l'humanité, je me suis dit 
que les Béatitudes devaient être une offre de bonheur 
et non l'énumération des exigences d'un maître.»

NDC - Qu'est-ce que cela change dans la relation à Dieu que de se reconnaître pauvre devant lui?

R. G. - Se reconnaître pauvre est la base du lien qui nous unit à Dieu. Jésus nous a annoncé qu'il était venu pour les pauvres. Qu'est-ce qui va m'arriver si je fais une gaffe alors que je me considère pauvre ? Je vais alors reconnaître en Dieu celui qui m'offre une chance de plus d'être sauvé. Jésus est venu sur terre pour cela. La faute commise et reconnue peut nous faire grandir. La découverte de ma pauvreté est plus importante que ma culpabilité.

NDC - Comment en êtes-vous arrivé à découvrir cela dans votre vie ?

R. G. - Un événement est arrivé alors que j'avais 10 ans. J'ai frappé avec violence la tête d'un garçon qui se moquait de mon neveu. J'ai pris conscience par la suite que j'aurais pu le tuer. Je me suis senti coupable car je pensais que Dieu allait me punir. J'ai décidé de faire attention afin de ne plus me choquer. Plus tard, durant mon séminaire, j'ai de nouveau piqué une grande colère. Je me suis dit que j'étais aussi bête qu'auparavant. Cela faisait 10 ans que j'essayais de ne plus me choquer et cela n'avait pas réussi à me changer. J'ai été obligé de m'en remettre à Dieu comme à celui qui pouvait me donner de me débarrasser de ce trait de caractère. J'ai reconnu ma pauvreté. Cela a été pour moi un changement radical que d'accepter cette dimension dans ma vie et de regarder ce qui vient de Dieu comme un don gratuit.

NDC - Avez-vous déjà vu des personnes qui avaient peur de Dieu pouvoir vraiment transformer leur vision de Dieu et reconnaître leur pauvreté ?

R. G. - J'ai en effet rencontré beaucoup de personnes qui avaient peur de Dieu. J'essayais de leur faire accepter leur pauvreté afin de les libérer du sentiment de crainte de Dieu et cela en acceptant leur pauvreté. Les personnes découvrent alors que Dieu les aime car il nous a dit qu'il est venu pour les pauvres. J'ai connu une personne qui était obsédée par la culpabilité. Elle a même été hospitalisée tellement cette peur était envahissante. C'était par ailleurs une femme capable de diriger des affaires importantes. Un jour, je lui ai enseigné ce qui suit alors qu'elle se demandait si elle était coupable. Je lui ai demandé de dire cette petite prière : «Seigneur, je n'ai pas assez de jugement pour savoir si je suis coupable. Aime-moi comme cela.»

J'avais vu cette femme alors qu'elle avait environ 60 ans. Elle est décédée alors qu'elle dépassait 80 ans. Elle n'a plus été incommodée par l'angoisse liée à la culpabilité. Elle m'a écrit un jour qu'elle n'avait pas plus de jugement qu'auparavant mais que cela allait bien.

NDC - Ne dit-on pas que la crainte est le début de la sagesse. Est-ce vrai ?

R. G. - C'est vrai mais il faut savoir de quelle crainte il s'agit. La crainte n'est pas la même chose que la peur. Je peux dire à quelqu'un que je crains de lui faire de la peine. Ce n'est pas la même chose que de dire : «J'ai peur de te faire de la peine.» On peut craindre de faire de la peine à quelqu'un parce qu'on l'aime. Par contre on a peur de faire de la peine à une personne parce qu'on craint les réprimandes. Une mère peut enseigner à son enfant la crainte du poêle parce qu'elle l'aime et qu'elle ne veut pas qu'il se brûle. Par contre, elle peut aussi lui inculquer la peur du poêle alors l'enfant va respecter le désir de la mère parce qu'il a peur de la punition.

Dieu nous enseigne la crainte parce qu'il nous aime. Il ne veut pas nous voir sombrer dans le mal parce qu'il éprouve un grand amour pour nous. Ce n'est pas lui qui invente les punitions. C'est moi qui me les donne lorsque je me mets dans le pétrin. Certaines pages de la Bible semblent nous montrer un Dieu sévère. Cette sévérité ne vise pas à nous faire peur mais à nous montrer combien il tient à nous.

NDC - Pourquoi à votre avis utilise-t-on encore la peur dans des groupes religieux ?

R. G. - Pour beaucoup de personnes la peur est plus efficace que l'amour. À court terme, la peur obtient plus de résultats pour susciter l'adhésion. À long terme, elle n'est jamais efficace. On ne peut pas renouveler la peur indéfiniment. Je peux empêcher une personne de sortir en utilisant la peur. Cela ne durera pas. D'un autre côté, je peux l'avertir par amour en lui montrant les dangers qui la guettent. Alors, elle peut se dire en toute liberté qu'elle a été avertie parce qu'elle est aimée.

NDC - Vous insistez aussi sur l'accueil de Jésus serviteur. En quoi cela consiste-t-il ?

R. G. - En me reconnaissant pauvre, je reconnais que quelqu'un s'occupe de moi. C'est pour remplir cette mission que Jésus s'est incarné. Il a indiqué clairement qu'il était venu pour servir ses amis lors du lavement des pieds. C'est à ce moment que l'apôtre Pierre a voulu refuser ce geste. Il a incarné la réaction que tout le monde aurait eue. Jésus a insisté en disant que s'il n'acceptait pas ce geste, Pierre n'aurait plus eu affaire avec lui. Ainsi donc, refuser d'accueillir Jésus comme mon serviteur me coupe de lui : ce mystère est une partie essentielle de sa relation avec moi.

NDC - Est-ce qu'il vous arrive que le sentiment de peur se manifeste encore?

R. G. - Je pense que ce n'est pas terminé. Le mouvement de peur peut revenir lors de certaines occasions. Il est important d'accepter de vivre avec sa peur et de la reconnaître lorsqu'elle se manifeste. Peu à peu, j'ai compris que, pour chaque personne, c'est comme pour l'humanité : la vraie image de Dieu prend toute la vie pour passer de la tête au coeur. Dieu nous crée sans cesse et il faut se voir comme des êtres en construction car c'est ainsi qu'il nous aime. Il ne regarde pas à quel point est rendu le projet, mais dans quelle direction il se développe. Voilà pourquoi il a refusé de condamner la femme adultère sur la base d'une loi, comme le voulaient les pharisiens, mais il a regardé son désir de redressement et il l'a aimée.

À mesure que le Dieu de Jésus passe de ma tête à mon coeur, je vois un univers nouveau : le monde n'est plus en train de périr, mais en train d'être sauvé par l'envoyé du Père qui a su le rejoindre, au coeur de ses misères, dans son besoin d'amour.

 

Le déclin de l'amour

Ross Marie Paule srSoeur Marie-Paul Ross est une femme qui s'est engagée à fond dans la promotion d'une saine sexualité. Elle a poursuivi de longues études afin de créer le MIGS, le Modèle d'Intervention Globale en Sexologie. Mais avant tout, cette religieuse membre de la congrégation des Missionnaires de l'Immaculée Conception, a vécu la mission sur le terrain dans quelques pays d'Amérique du Sud. Elle a été profondément touchée par la misère vécue par les habitants de ces pays. Plus encore, ce sont les habitudes sexuelles qui ont attiré son attention et qui ont provoqué chez elle le désir d'offrir aux jeunes une éducation sexuelle qui puisse leur permettre de s'épanouir humainement. Originaire de Sainte-Luce-sur-Mer, soeur Marie-Paul Ross est détentrice d'un doctorat en sexologie et elle a fondé à Québec l'Institut International de Développement Intégral.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

Soeur Marie-Paul Ross consacre ses énergies à aider les personnes qui viennent la consulter. Elle constate depuis plusieurs années que les déviances sexuelles prennent de plus en plus de place sous la pression de la commercialisation de la sexualité.


NDC- Qu'est-ce qui vous a amenée à vous intéresser d'une manière spéciale à la sexualité humaine?

Sr Ross - J'ai toujours été très sensible à la souffrance humaine. Je peux même dire que je suis intolérante face à la souffrance. Je ne réussis pas à comprendre qu'il y ait sur terre des hommes qui possèdent tout alors que des millions de familles n'ont rien. C'est ce qui m'a attirée à entrer dans une communauté missionnaire. Je pensais devenir une religieuse qui travaillerait dans les services. Je ne croyais pas que j'étais douée pour les études. Je prenais soin des malades et voilà qu'un jour mes supérieures m'ont demandé de faire le cours d'infirmière.

C'est par la suite que j'ai été envoyée en mission en Amérique latine. J'ai tout de suite été touchée par la pauvreté extrême qui y régnait. La violence a aussi attiré mon attention. Je me souviens de mon arrivée au Pérou. Je voyais des bébés couchés par terre et je ne pouvais pas accepter cette situation. J'ai tout de suite commencé à travailler avec les familles. C'est à ce moment que j'ai réalisé l'ampleur du désastre de la vie sexuelle de ces gens. Les jeunes filles souffraient particulièrement. Des gars de 20 ans mettaient enceintes des filles de 12 ou 13 ans. Elles devaient assumer leur grossesse ou se faire avorter. C'est à partir de ce constat que j'ai commencé à m'occuper d'une manière spéciale des jeunes des quartiers que je fréquentais. J'ai mis en place un programme d'éducation sexuelle. J'ai même créé des équipes sportives pour ces jeunes. Je suis allée chercher de l'argent à la capitale. Je parlais à des propriétaires terriens afin qu'ils financent les activités que j'organisais. Il faut dire que ce sont les mêmes hommes d'affaires qui s'occupent du trafic de la drogue.

Le programme d'éducation sexuelle destiné aux jeunes n'a pas fait que des heureux. Un jour, j'ai été mise à la porte du diocèse car on ne pensait pas que cela devait faire partie du travail d'une religieuse missionnaire. Ils oubliaient que j'étais infirmière et que je devais m'occuper de la santé globale des gens.

NDC - Cela ne vous a pas découragée. Vous avez poursuivi vos interventions.

Sr Ross - Je voulais que les jeunes aient une sexualité plus humaine et moins bestiale. D'autre part, on est venu me chercher pour travailler à la formation des séminaristes et des futurs religieux. J'ai constaté que je rencontrais chez eux les mêmes problèmes sexuels vécus chez les jeunes. J'ai commencé à travailler à élaborer des programmes de formation qui étaient destinés aux religieux. J'ai compris que la vie affective était au centre de la vie humaine. Un être humain aux prises avec des souffrances affectives peut faire n'importe quoi, même vivre des déviances sexuelles.

J'ai commencé à faire des recherches et je me suis aperçue que les problèmes sexuels étaient plus complexes que je le croyais. Je suis venue étudier à l'Université Laval et je suis devenue sexologue clinicienne. Je suis retournée au Pérou et j'ai fondé un institut où je donnais de la formation à des intervenants. Je travaillais avec des prêtres, des psychiatres et des psychologues.

Un jour, j'ai appris que j'avais été dénoncée au Vatican par deux évêques que je ne connaissais pas. J'ai dû me rendre à Rome pour me défendre de fausses accusations. Ces évêques m'accusaient de faire la promotion de jeux amoureux auprès des séminaristes et des futurs religieux et religieuses.

NDC - Que s'est-il passé à Rome?

Sr Ross - Je suis allée à Rome à quatre reprises. J'ai été convoquée à la Congrégation des religieux. J'ai rencontré le pape à ces occasions. J'ai dit au pape combien mon travail était difficile et combien était grande la souffrance sexuelle dans le monde religieux. Il m'a dit de continuer mon travail. Il m'a aussi avertie que les épreuves ne manqueront pas. Cela se passait en 1994. Les autorités romaines m'ont conseillé de faire un doctorat. C'est ce que j'ai fait à l'Université Laval.

Pendant toutes ces années j'ai découvert que les problèmes sexuels des religieux étaient cachés. C'est en leur donnant de la formation qu'ils ont commencé à parler de leurs situations de détresse affective. J'ai tellement entendu de confidences que je me suis aperçue que ces problèmes étaient vécus partout dans le monde parce qu'il n'y a pas d'éducation sexuelle adéquate qui est donnée.

NDC - En quoi consiste une éducation sexuelle adéquate?

Sr Ross - J'essaie d'abord de faire comprendre comment fonctionne le cerveau. Il faut savoir que le cerveau est le principal organe sexuel chez l'être humain. La dimension affective est centrale dans le cerveau. C'est là que nous ressentons le bien-être comme la souffrance. À quoi conduit un malaise affectif? Les problèmes non résolus, qu'ils proviennent d'un deuil, d'une agression sexuelle ou d'une enfance difficile, prennent un chemin destructeur à travers la consommation d'alcool ou de drogue, le jeu compulsif, le magasinage ou la déviance sexuelle. J'appelle cela une « génitalisation » du malaise affectif. Cela est beaucoup plus fréquent qu'on le pense. La souffrance peut venir de loin. Elle remonte souvent à l'enfance. Il faut que les gens trouvent des outils pour traiter ce problème. J'ai commencé à proposer des traitements après avoir beaucoup écouté. J'ai découvert un traitement qui s'adresse à toute la personne. Les gens peuvent faire des exercices de respiration, faire de la marche thérapeutique ainsi que certains exercices précis. C'est ainsi qu'elles en arrivent à se guérir.

Les scandales sexuels qui affectent les communautés religieuses et le clergé sont liés à une mauvaise éducation sexuelle. Mon expérience me fait dire que nous ne connaissons que 10% des scandales. Heureusement car on ne saurait pas comment traiter tous ces problèmes. Mon désir profond est d'aider les autorités religieuses à comprendre le sens de la déviance sexuelle et comment on peut traiter ces souffrances.

 

Le coeur d'une sexualité humaine, c'est l'expérience affective d'où découlent les émotions et les sentiments et,

par conséquent, la satisfaction

ou la détresse de l'être humain. »

 

NDC - Votre jugement est sévère. Pourquoi dites-vous que notre éducation sexuelle est un échec?

Sr Ross - C'est vraiment un échec. Notre sexualité n'est pas vécue humainement. Notre société promeut une sexualité commerciale, bestiale et déviante. L'être humain doit intégrer la sexualité à l'amour sinon la sexualité est déshumanisée. Nous avons présentement un peu partout la promotion d'une sexualité pornographique où la sexualité n'a plus de lien avec l'amour et les valeurs qui y sont associées. Je pense au respect de la personne, à la vérité et à la fidélité.

Je veux d'abord parler du respect. Il s'agit de reconnaître la valeur de l'autre. On ne parle plus de cela dans la sexualité. Les jeunes pensent qu'ils peuvent utiliser le corps de l'autre dans n'importe quel contexte pourvu qu'il y ait des sensations. Le corps de l'autre est devenu objet de consommation et on est loin du respect qui est essentiel à l'amour.

Il en est de même pour la vérité. Nous vivons dans une société où le mensonge domine tout. Le domaine de la sexualité est profondément touché par cette attitude. Combien de mensonges sont racontés dans les relations hommes-femmes. La vérité est pour sa part liée à l'amour.

La fidélité est un autre élément essentiel au développement de l'amour. Nous sommes faits pour la fidélité. Pas de fidélité, pas d'amour! Plus les gens pratiquent du sexe sans amour plus ils sont dissociés et plus ils pensent que tout est possible. Les gens pensent que tout est permis pourvu que cela soit fait entre adultes consentants. La liberté humaine est mal comprise. La liberté doit avoir un lien avec l'amour.

 

Soeur Marie-Paul Ross consacre ses énergies à aider les personnes qui viennent la consulter. Elle constate depuis plusieurs années que les déviances sexuelles prennent de plus en plus de place sous la pression de la commercialisation de la sexualité.

Photo : J. Martineau

 

NDC - D'où nous est venue cette perte des valeurs liées à l'amour?

Sr Ross - Nous assistons à l'effet du pendule. Nous avons longtemps vécu dans une période où la sexualité était vécue dans une répression malsaine. Les gens avaient honte de leur corps et la sexualité était taboue. Cela n'avait pas d'allure. Nous sommes passés d'un extrême à l'autre. C'est ainsi que s'est mis en place le commerce pornographique. Je constate que nos jeunes sont contaminés par ce commerce dès l'âge de 13 ans. Des jeunes filles comme les garçons disent qu'ils sont libres de faire ce qu'ils veulent avec leur corps.

NDC - Quelles sont les conséquences de cette déshumanisation?

Sr Ross - Cela aboutit à plein de déviances et à l'incapacité de vivre une vie sexuelle adéquate. D'un autre côté, la femme se « déféminise » totalement. La révolution féministe a voulu que la femme soit égale à l'homme. Cela ne fonctionne pas parce que la femme porte en elle le désir profond de vivre la sexualité dans l'amour. Cela fait partie des connections intimes de son cerveau. Avec la révolution sexuelle, les femmes ont commencé à vivre une sexualité sans amour. La femme est perdue. L'homme a besoin de la femme pour mieux intégrer l'amour dans sa vie sexuelle.

NDC - Est-ce que cette déshumanisation de la sexualité a d'autres effets?

Sr Ross - C'est bien clair! J'ai commencé à m'intéresser aux problèmes sexuels en Amérique latine. J'ai vite constaté dans cette société que la parole de quelqu'un ne vaut rien. Il m'est arrivé de consulter un avocat qui pouvait donner des conseils bénévolement. Il fallait le faire signer sinon j'aurais reçu un compte. La dégringolade sexuelle existe depuis longtemps dans ces pays. C'était différent ici. Il y avait des lois qui amenaient quelques interdits. Elles sont tombées et je constate ici aussi une dégringolade sociale. Je pose cette question : que sont devenues des valeurs comme la vérité, la fidélité et le respect? Il y a aussi ici beaucoup de mensonges...

NDC - Est-il possible de faire quelque chose de valable avec l'éducation sexuelle des jeunes?

Sr Ross - Je crois de plus en plus que cette éducation doit se faire dès le primaire. Il n'y a rien à faire après 13 ou 14 ans. Ils sont déjà influencés par l'ambiance pornographique. Il faut leur parler du fonctionnement du cerveau, du développement de la personne et des émotions amoureuses pour que cette éducation soit bien faite. C'est la maturation affective qui procure un certain équilibre dans la sexualité humaine.

NDC - Vous avez écrit dans un texte que le déclin de l'amour est à nos portes. N'est-ce pas alarmant!

Sr Ross -Il est là! En même temps, nous nous rendons compte qu'on ne peut pas vivre sans amour. Sans amour, une société devient un corps en survie. J'observe que nous avons perdu les valeurs propres à l'amour à travers des pratiques sexuelles déshumanisantes. Je vous en donne un exemple. La tricherie mène le monde. Dans un couple, ce n'est plus l'amour qui compte mais le plaisir. J'entends souvent ceci : « Si je n'ai plus de plaisir, je ne peux plus vivre avec toi. » Nous vivons avec les conséquences de cela. Les enfants sont divisés. Plusieurs jeunes filles se font avorter. Tout est camouflé par des sourires mais dans le fond, les gens sont dissociés. Il y a tellement de personnes qui vivent des détresses affectives. Je le vois, c'est le déclin de l'amour.

 

 

 

 

 

 

 

 

La santé : un chemin de spiritualité

 

Simard Jean PaulJean-Paul Simard aime explorer les diverses voies de la spiritualité. C'est pour cette raison qu'il a écrit son dernier livre en lui donnant pour titrePèlerinage aux sources de la vie - spiritualité-santé-guérison. Il explore les liens qui unissent la santé et une vie spirituelle équilibrée. Cette voie est nouvelle mais elle répond à des attentes dans la population et chez les chrétiens. Il faut savoir que la santé est souvent identifiée par les sondages comme l'une des préoccupations majeures des gens. C'est pour répondre à cette préoccupation que Jean-Paul Simard a réfléchi aux liens qui unissent la santé et la spiritualité.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

NDC - Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la spiritualité?

Jean-Paul Simard - J'ai enseigné trente-cinq ans le français aux élèves du secondaire. J'ai pris ma retraite à l'âge de 55 ans et je désirais devenir avocat. Je voulais défendre des causes. Je dois dire que cela avait un lien avec mon travail de professeur car l'enseignant doit constamment se défendre devant les élèves. J'ai rencontré par hasard un professeur de théologie de Chicoutimi et je lui ai parlé de mon projet. Cet échange de point de vue m'a fait changé d'idée. J'ai décidé d'aller étudier en théologie.

Tout cela est curieux. Les chemins de Dieu nous réservent des surprises. C'est comme si Dieu m'avait dit que j'allais désormais défendre sa cause en laissant de côté mon désir de devenir avocat. J'ai obtenu un doctorat en théologie. Maintenant j'écris des livres et je prononce des conférences. Je donne aussi dans ma paroisse des cours de catéchèse aux adultes.

NDC –La spiritualité intéresse-t-elle beaucoup les gens?

J.-P. S. - Nous parlons beaucoupdu vide existentiel que plusieurs personnes ressentent. Il y a un énorme déficit de sens dans notre société. Les gens, que ce soit aux États-Unis, au Canada ou en Europe, cherchent un sens à leur vie. Je suis de cette catégorie de personnes qui viennent de prendre leur retraite. De nouveaux défis se posent au fur et à mesure que nous vieillissons. Les personnes en viennent à se poser la question de l'existence de Dieu et du sens de la vie. Elles entrent dans l'âge du grand questionnement. J'aime me rappeler le proverbe qui dit : « Le diable se faisant vieux, se fit moine. »

Jean-Paul Simard est un homme énergique qui à la retraite consacre beaucoup de temps à réfléchir sur la spiritualité. Ses recherches lui ont fait comprendre que la santé est aussi la capacité de comprendre notre relation à la nature.

NDC – Vous dites que vous avez cherché un sens à votre vie et à la souffrance. Quelle a été votre recherche?

J.-P. S. - J'ai d'abord fait une recherche philosophique. La philosophie dit que la souffrance est le contraire de l'appétit de bonheur qui existe chez l'homme. Je suis allé voir ce que le bouddhisme avait à enseigner. Le bouddhisme raconte que nous souffrons à cause de nos désirs et de notre attachement. Il faut donc éviter ce qui nous fait souffrir et il propose le vide mental comme solution. Cette voie est intéressante et je pense que c'est le plus bel effort humain qui a été fait pour trouver une solution face à la souffrance humaine. Ma recherche m'a cependant permis de trouver que la révélation chrétienne donne un réel sens à la souffrance.

NDC –Vous proposez dans votre livre une réflexion sur la santé comme expérience spirituelle. Pourquoi cette voie est-elle nouvelle?

J.-P. S. - Ma réflexion prend comme point de départ le questionnement des hommes et des femmes d'aujourd'hui. Les gens ne veulent pas être malades. Ils veulent guérir. Les personnes acceptent de vieillir mais à condition de ne pas paraître âgées. Les résultats de plusieurs recherches m'ont provoqué et je me suis posé cette question : « Est-ce que la santé peut faire l'objet d'une expérience spirituelle? » Les maîtres spirituels chrétiens ont écrit peu de choses sur la santé. Seule Hildegarde de Bingen, une moniale allemande, a écrit au Moyen Âge un traité à ce sujet.

Je pars du principe que le corps humain est la création de Dieu. Il est le sommet de la création. Je remarque que dans la création le corps est peut-être l'élément le plus négligé. On parle beaucoup de la nature et de l'environnement mais le corps humain est une merveille. C'est pour cette raison que je consacre dans mon livre un long chapitre à la nutrition. C'est la base de la santé. La qualité de notre sang en dépend. C'est une vérité élémentaire de l'existence. Un corps en santé est bien nourri.

Il faut mettre cela en parallèle avec le traitement que l'on a fait du corps dans la tradition chrétienne. Il a été bafoué. Il faut être honnête et le dire. Le corps était vu comme la bête qu'il fallait dompter. Il fallait aussi le mortifier pour contrôler les passions. L'histoire des saints nous le démontre. Nous devons réfléchir autrement lorsqu'on parle du corps. Je dis qu'un véritable être spirituel c'est quelqu'un qui respecte son corps. Je pense qu'il faut faire une vraie théologie de la création et la sortir des soubassements où elle est enfermée.

 

« La sérénité se fonde sur l'acceptation de la vulnérabilité. 
Elle amène à prendre conscience qu'on doit faire ce que l'on peut faire physiquement 
ou moralement, et vivre ensuite sans rancoeur, sans se culpabiliser. »

NDC – Vous savez comme moi qu'il nous est souvent difficile de faire des choix pour mieux vivre en santé. Il y a tellement de choses que nous pouvons consommer et qui sont nuisibles. Comment devenir libres face à tout ce qui nous est proposé?

J.-P. S. - C'est une question importante. L'être humain est fracturé. Nous sommes habités par des forces de mort et de vie. Saint Paul disait qu'il faisait le mal qu'il ne voulait pas faire et qu'il ne faisait pas le bien qu'il désirait tant. Carl Jung a dit que l'être humain est habité par une part d'ombre. Nous observons que la civilisation actuelle oscille entre le mal et le bien. Elle peut aller loin tant dans le mal que dans le bien. L'enjeu principal est de refaire un équilibre dans le monde comme chez la personne.

Nous sommes limités et nous sommes susceptibles de faire des erreurs tant au plan physique, psychologique que spirituel. C'est ici que je fais le lien avec la spiritualité. Dieu est notre créateur et il sait de quoi nous sommes faits. Il sait que nous sommes marqués par notre fragilité et il est le seul qui peut nous refaire. Il m'a créé et il est capable de me recréer. Ce thème parcourt toute la Bible. Dieu s'est choisi un peuple et il l'a recréé tout au long de l'Ancien Testament. Cela a pris du temps. Dieu agit dans le temps. Pour sa part, Jésus s'adresse à l'être humain. Il nous dit qu'il sera avec nous jusqu'à la fin des temps.

J'aime beaucoup donner l'exemple des AA. Est-ce que vous connaissez un mouvement qui opère autant de miracles? Le mouvement des AA est un véritable chemin de croissance et de reconstruction humaine. Les témoignages des ex-alcooliques en démontrent l'actualité. Ils invoquent « l'être suprême ». C'est à ce moment que le lien est fait avec le créateur qui peut reconstruire la personne. Cette dimension a souvent été absente de l'expérience spirituelle.

NDC – Quels liens faites-vous avec l'enseignement et la vie de Jésus?

J.-P. S. - Jésus est venu sur terre pour nous guérir. Il faut lire l'évangile de Matthieu pour s'en convaincre. Les disciples de Jean-Baptiste viennent demander à Jésus qui il est. Il leur répond en ces termes : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Mt 11, 4) Il faut faire connaître la mission de guérison du Christ. La société est mûre pour entendre ce message. Il y a tellement de personnes qui cherchent un élixir de vie un peu partout.

NDC – La foi peut-elle guérir?

J.-P. S. - Les sciences humaines définissent la personne humaine comme un être biologique, psychologique et social. Tout cela est vrai. Elles oublient la dimension spirituelle qui est tout aussi importante. Je constate que cette dimension est de plus en plus considérée dans le processus de guérison. Il y a un neurologue que je connais qui demande à ses patients s'ils pratiquent leur religion ou s'ils ont la foi. Il pose cette question parce qu'il a remarqué que les individus qui ont intégré la foi dans leur vie sont plus faciles à traiter et qu'ils guérissent plus rapidement. Cela a été démontré par des centaines d'études menées au États-Unis. Je parle ici des personnes qui ont établi une relation profonde avec Dieu.

Il faut vraiment s'occuper de son âme. Le sociologue Jacques Grand'Maison a écrit que nous sommes des géants sur le plan matériel mais des nains sur le plan spirituel.

NDC –Vous écrivez que le cheminement spirituel est une longue route qui demande que l'on écoute notre voix intérieure. Pourquoi?

J.-P. S. - C'est très important! Nous baignons dans un monde matérialiste et nous sommes sollicités de toute part. On nous demande d'être productifs et de prendre le moins de temps possible pour faire nos tâches. L'expérience spirituelle ne peut se mener dans un tel cadre de vie. La vie spirituelle demande du temps pour prier et méditer. Il faut que je puisse m'arrêter pour sortir du cycle de la production pour retrouver le rythme de la vie intérieure. Le pèlerinage intérieur permet de retrouver la source de la vie. Nous pouvons faire de très beaux pèlerinages à pied en allant à Saint-Jacques-de-Compostelle ou en empruntant au Québec le Chemin des sanctuaires. Un autre pèlerinage peut être mené dans la prière. Il faut être capable de faire le point sur sa vie et explorer ses terres intérieures. Ce pèlerinage comporte des richesses extraordinaires.

Les activités liées à l'intériorité manquent beaucoup à l'être moderne. Il est important que nous puissions nous arrêter pour méditer et contempler. Ce n'est pas nécessaire d'aller très loin. Il suffit de se rendre dans la nature. Quant à moi qui réside à Chicoutimi, j'aime sillonner la route du fjord. Je m'arrête et je contemple l'un des plus beaux paysages du monde. Cela fait du bien à l'âme.

NDC – Cette démarche se déroule dans le temps présent. Pourquoi est-ce si important de consacrer de l'attention au temps présent?

J.-P. S. - L'attention à apporter au temps présent est importante autant en philosophie qu'en spiritualité. Il faut savoir que le passé ne nous appartient plus. L'avenir n'est pas encore en notre possession. Je suis le seul maître du présent. C'est sur le présent que je peux exercer une action. La sagesse enseigne qu'il faut vivre le temps présent. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus disait que le passé ne nous appartient plus alors que l'avenir est à Dieu. La grâce nous est donnée pour vivre le temps présent.

Le présent est le temps de Dieu parce qu'on dit que Dieu vit dans un éternel présent. Nous devons entrer dans la dimension de Dieu. On peut établir une relation solide avec Dieu seulement si nous vivons le temps présent. Cela ne veut pas dire de cesser de préparer notre avenir.

NDC – Comment cela se traduit-il dans votre vie?

J.-P. S. - Je ne dis pas que je suis parfait. L'alimentation est pour moi une chose essentielle. L'être spirituel doit bien nourrir son corps. Il est aussi important de bien respirer. Dieu nous a créés libres et il n'entre jamais par effraction dans notre vie. Il faut pouvoir amorcer notre démarche nous-mêmes. J'aime enseigner que c'est Dieu qui nous recrée. Il faut cependant lui demander de le faire. J'ai expérimenté cela dans ma vie. J'invoque constamment le Dieu créateur pour qu'il redresse ma ligne de vie. J'ai vu des personnes écrasées qui ont vu leur vie changée parce que Dieu est venu les recréer. Tout le monde a accès à ce Dieu. Il m'arrive de « prendre le champ », alors je me tourne de nouveau vers lui. C'est le combat de toute une vie.

Pèlerinage aux sources de la vie

 

Le dernier livre de Jean-Paul Simard propose une démarche qui permet aux lecteurs de mieux comprendre les liens qui unissent la santé et la vie spirituelle. Cette relation n'a pas beaucoup été étudiée. Jean-Paul Simard nous invite à célébrer la vie. Est-ce que nous prenons réellement conscience du don de la vie? Voilà la question qu'il pose. « Dans ce qui a été créé, rien ne dépasse la vie », écrit-il.

Ce livre consacre des chapitres à l'alimentation, à la marche, à la prière et à la respiration. Il termine son livre par un chapitre consacré à la sérénité.

Jean-Paul Simard, Pèlerinage aux sources de la vie – spiritualité-santé-guérison, Éditions Anne Sigier, 2006, 409 pages, 29.95$

 

 

Née sous le signe de la démesure de l'amour

Lepage LauretteLaurette Lepage s’est mise au service de la vie dès son jeune âge. Elle dit qu’elle est née sous le signe de la démesure. J’ose ajouter que l’on peut aujourd’hui dire qu’elle a vécu sous le signe de la démesure de l’amour. Après plusieurs années de vie religieuse, elle quitte la vie communautaire pour plonger quelques années plus tard dans une vie donnée pour les autres. Elle s’établit en bordure d’un dépotoir dans un bidonville d’une ville du Brésil. De retour au Québec, elle se fait l’alliée des plus pauvres dans le quartier Saint-Roch à Québec. Aujourd’hui, dans sa chambre de personne retraitée, elle continue par ses mots à se battre pour que les pauvres soient debout. Laurette Lepage raconte son expérience dans son livre qui a pour titre Debout les pauvres aux Éditions Novalis.

NDC – Je me suis aperçu en regardant de près votre biographie que vous êtes une femme qui a vécu  intensément. Qu’est-ce qui vous a amenée sur ce chemin?

Laurette Lepage – Je pense que je suis née sous le signe de la démesure. Je me souviens que durant ma jeunesse je voulais faire tout ce qu’il y avait de plus beau. J’ai été élevée dans l’eau bénite comme toutes les personnes de  ma génération. Je me suis engagée dans la vie religieuse car je croyais que c’était ce qu’il y avait de plus beau à vivre. J’ai été une femme heureuse dans cette vie. Je peux dire que j’ai donné dans la démesure. On m’avait dit que le plus beau projet que je pouvais mener dans la vie était de devenir une sainte. J’ai tellement voulu faire une sainte! Je me souviens qu’on me disait que je pouvais aspirer à la sainteté si j’accomplissais tous les règlements proposés dans la sainte règle de la communauté. J’ai accompli toutes les contorsions possibles afin de devenir une sainte. Un jour, je me suis aperçue que je n’étais pas devenue une sainte parce que j’avais posé toutes ces actions. Je peux vous dire que j’en ai fait des pénitences pour essayer d’y arriver.

Un jour ma spiritualité a basculé grâce à la lecture des écrits de Maurice Zundel. Je pense maintenant que c’est Dieu qui nous conduit sur ce chemin. C’est lui qui nous bâtit. Ce cheminement a été l’un des plus beaux moments de la vie. Je suis sortie de communauté car c’était devenu comme un vêtement trop étroit. Je ne pouvais pas aller au bout de mes rêves. Je passais mon temps à faire des choses. Ce qui est important, ce n’est pas ce que l’on fait, mais ce dont on brûle en dedans. Un feu me brûlait et j’ai emprunté le chemin de cette passion. J’ai par la suite fait bien des affaires. J’ai vécu dans un dépotoir au Brésil. Je peux dire aujourd’hui que c’est le fait d’avoir dit oui à Dieu qui m’a comblée. C’est lui qui m’a conduite. Il m’a conduite vers ce qu’il y a de plus bas dans le monde. C’est là que j’ai trouvé le sommet. Oui, c’est dans les bas-fonds que j’ai trouvé les sommets.

NDC – Quelle image de Dieu aviez-vous alors que vous étiez enseignante?

L. L. – Attendez que j’y pense un peu… Je n’ai plus le même Dieu qu’à cette époque. Je trouve aujourd’hui effrayant d’avoir enseigné à mes élèves ce Dieu. Pourtant mes élèves ont quand même découvert un Dieu d’amour. Elles y sont sans doute arrivées parce que je dégageais cet amour. J’ai parlé de Dieu de manière apologétique parce qu’il fallait enseigner de cette manière. Ma manière de voir Dieu a changé autour du concile Vatican II.

Aujourd’hui, je rencontre des personnes qui me disent qu’elles rejettent Dieu. Je leur dis qu’elles font bien de le rejeter car j’ai moi-même rejeté ce Dieu-là. Dieu n’est pas un guerrier qui passe son temps à nous surveiller. Je constate encore aujourd’hui que l’Église véhicule même en 2010 de temps en temps cette image de Dieu. Cela me  fait bondir. Je me fâche! Le Dieu de Jésus est plein de miséricorde. Il est proche des gens. Il est compréhensif. Je ne comprends pas que l’Église s’éloigne des attitudes de Jésus.

 

« Le chemin que Jésus a pris est celui de l’amour. Chemin contraire à celui du pouvoir, de l’avoir, de la domination. Il résiste aux forces du mal jusqu’à donner sa vie.»

NDC – Vous parliez tantôt de la démesure. On peut dire que vous l’avez vécue lorsque vous êtes allée habiter dans un dépotoir au Brésil. Comment cela est-il arrivé?

L. L. – Je peux dire que mon aventure dans ce dépotoir a été extraordinaire. Je voulais aller au bout de quelque chose et les événements ont fait que cela est arrivé. J’étais allée  au Brésil lorsque je faisais partie de ma communauté religieuse. Nous vivions avec les pauvres mais nous n’étions pas si pauvres que cela.

De retour au Brésil, je voulais vivre avec les pauvres dans une favela. Je voulais me faire pauvre avec les pauvres en vivant comme eux. Je transportais mon eau et mon bois. Je vivais leur vie. Je crois que j’ai répondu à un appel. J’assistais un jour à une profession religieuse d’une brésilienne. Il était question dans l’homélie prononcée par l’évêque de l’appel que Dieu a lancé au prophète Jérémie. Dieu disait au prophète : «Qui ira vers ces gens?» Je faisais partie de l’assistance et j’ai entendu cette parole et c’est comme si elle s’adressait à moi. 

Je suis allée dès la sortie de la messe à la rencontre du père Michel, un religieux de Saint-Vincent de Paul. Je lui ai demandé s’il avait besoin d’une personne pour aller travailler au dépotoir. Il me répondit : «Oui, tu peux aller y travailler.» Ce n’était pas ce que je voulais. Je lui ai dit tout de suite que je voulais vivre avec ces personnes.

Il me répliqua que je ne pouvais pas poser ce geste car je tomberais sans doute malade car je n’avais pas les anticorps pour vivre dans un  tel environnement. J’y suis quand même allée et j’y ai vécu durant trois ans et demi.

Je ne suis pas allée trier les ordures mais j’ai vécu avec ceux et celles qui le faisaient. Avec les femmes, nous avons mis sur pied un projet. Nous avons bâti un four à pain avec des pierres recueillies dans le dépotoir. J’ai appris à ces femmes à faire du pain. Ce projet concernait vingt familles. Je suis retournée au Brésil récemment et les gens me parlent encore du pain même si le four et la maison n’existent plus.  Ce que nous avons vécu ensemble : l’amitié, le partage, la communion a quelque chose d’éternel. Cela ne veut pas mourir.

NDC – Qu’est-ce que cette expérience de vie vous a appris?

L. L. J’ai découvert un autre visage de la vie. Cela me fait penser à une chanson de Richard Vidal qui dit : «Quand tu iras sur leur terrain  brûlé, tu reviendras les yeux illuminés.» C’est dans les bas-fonds d’un dépotoir que j’ai découvert des sommets d’amour et de générosité. Cela se passait aussi sur un terrain où la violence et la pauvreté extrêmes étaient présentes. J’y ai vécu des choses sublimes. C’est là que j’ai découvert que tout être humain, le plus petit, le plus misérable, est le reflet du visage de Dieu. Nous pouvons découvrir le visage de l’humanité en tout lieu. Ce visage est celui du serviteur de Dieu. Ce visage est aussi en moi. Cette manière de voir a changé ma spiritualité. Ma spiritualité est celle du Dieu qui m’habite et qui habite l’autre.

J’y ai aussi vécu un grand dépouillement. On ne peut pas vivre avec les pauvres sans se dépouiller soi-même.  J’ai tout vendu. Je n’avais que deux jupes et deux blouses. Cela change une vie. 

NDC – De retour au Québec, vous allez vivre dans le quartier Saint-Roch, le quartier le plus défavorisé de la ville de Québec. Qu’est-ce qui vous a amenée en ce lieu?

L. L. –  En effet, je me suis installée dans le quartier Saint-Roch, au sous-sol d’un édifice à logements qui abritait un lieu de prostitution. Je ne pouvais pas logiquement aller m’installer dans une belle maison du quartier Ste-Foy. Le milieu de la Basse-Ville était à ce moment très violent. J’ai continué à me dépouiller. J’ai de nouveau plongé dans une espèce de démesure. J’ai trouvé une nouvelle liberté à chaque fois que je l’ai fait. Oui, je l’ai de nouveau expérimenté, c’est dans les bas-fonds qu’on atteint des sommets. J’ai expérimenté une liberté de parole. Quand on est libéré, on n’a plus peur de rien.

NDC – Je me suis aperçu en lisant votre livre que vous accordez dans votre vie une grande place à la prière, à la contemplation. C’est donc si important que cela pour vous?

L. L. – Je viens de dire que le quartier St-Roch était marqué par la violence. Je peux dire que je suis passée à travers le feu. La place de la prière est importante dans ma vie. Peu à peu, la présence de Dieu devient comme permanente dans notre vie. Je consacre la journée du vendredi à la prière et au silence. Vous êtes venu me rencontrer durant cette journée. Je suis quand même avec Dieu même si vous êtes là. Dieu entre souvent par la porte d’en arrière. Tu attends Dieu dans le silence et il vient te rencontrer autrement. Le silence est devenu pour moi la meilleure symphonie.  J’ai besoin  de silence dans ma vie. Ce silence est plein comme si je plongeais dans l’océan. Je me laisse aller. Cela ne se décrit pas avec des mots. Il faut le vivre.

 

«L’âge n’a pas de prise sur ma passion. Mon corps porte les marques de plusieurs maladies mais cela ne m’empêche pas de vivre. J’ai un grand amour de la vie. Cette passion me permet de passer par-dessus tous mes bobos. Vieillir est une aventure fascinante.»

NDC – Vous avez transplanté à Québec, comme vous dites, une fraternité, la fraternité de l’Épi. En quoi consiste ce regroupement de personnes?

L. L. – La Fraternité du Serviteur souffrant a été fondée au Brésil par le père Frédy Kunz f.ch. Je l’ai transplantée à Québec. Cette mystique du Serviteur souffrant est inspirée des textes du prophète Isaïe. Ce prophète parle d’un homme qui de défiguré est transfiguré. Personne ne voulait voir le Serviteur souffrant. Les pauvres se reconnaissent tellement dans cette mystique de l’homme foulé aux pieds et rejeté. Les gens détournent la tête pour ne pas le voir. Ces personnes sont les gens de Saint-Roch.

De 20 à 25 personnes se réunissent chaque semaine pour partager un repas. Un simple repas qui permet aux personnes de  briser la solitude et de se sentir aimées et comprises. Les gens s’accueillent les uns les autres. J’ai vu des pauvres relever la tête et leur visage s’est transfiguré au contact de l’amour. Les personnes changent dès qu’elles se sentent aimées. J’ai raconté dans mon livre plusieurs témoignages qui illustrent ce fait. L’amour remet debout des individus qui étaient écrasés par le poids de la vie. Cela fait maintenant 20 ans que cela dure.

NDC – Vous avez écrit quelques lettres publiques dans lesquelles vous plaidez pour que des choses changent dans l’Église. Quels changements désirez-vous?

L. L. – Je voudrais que l’Église prenne davantage les attitudes de Jésus. Elle ne les a pas toutes! (Rires) Je voudrais que l’Église soit plus compatissante envers les homosexuels et les divorcés remariés. Je crois que Jésus serait excommunié s’il revenait dans l’Église catholique. Je pense à l’attitude qu’il a adoptée avec les femmes. Ses meilleures disciples étaient des femmes. Il est allé sur ce point à contre-courant de la tradition juive. On ne pouvait pas parler en public avec des femmes. Il l’a fait avec la Samaritaine et avec bien d’autres d’entre elles. Les contre- témoignages que donne l’Église me choquent. Je le dis, j’aime mon Église. Les lettres que j’ai écrites ce sont des lettres d’amour.

NDC – Vous avez 87 ans et vous rayonnez encore. Vous n’avez pas peur de vieillir?

L. L. – L’âge n’a pas de prise sur ma passion. Mon corps porte les marques de plusieurs maladies mais cela ne m’empêche pas de vivre. J’ai un grand amour de la vie. Cette passion me permet de passer par-dessus tous mes bobos. Vieillir est une aventure fascinante. Cela me scandalise lorsque j’entends des personnes me dire que c’est dur de vieillir. En vieillissant, nous allons vers une porte qui s’ouvre.

Je sens que Dieu se rapproche de moi. Je suis rendue à la fin de ma vie. Je peux dire que j’ai hâte de rencontrer Dieu, non pas parce que je n’aime pas la vie, mais parce que j’ai le désir de le voir face à face. 

 

 

 

La recherche du bonheur

Le bonheur se vend bien! Plusieurs livres et articles sont publiés au sujet du bonheur chaque année. Tous les nouveaux gourous de la nouvelle vague prononcent des conférences sur le bonheur en demandant un fort prix d’entrée. C’est donc payant que de parler du bonheur! Ce n’est pas la démarche qui a été entreprise par Martine Pelletier de la Faculté de théologie, d’éthique et de philosophie de l’Université de Sherbrooke et Patrick Snyder du Département d’études religieuses de la même université.  Ces deux chercheurs ont entrepris avec des collègues une enquête sur le bonheur. Leur recherche a été publiée aux Éditions Fides dans un livre qui a pour titre Ceci n’est pas le bonheur.

NDC – Comment deux universitaires en sont-ils arrivés à écrire un livre sur le bonheur?

Martine Pelletier – Ce projet a pris naissance à l’intérieur d’un cours durant lequel nous avons invité des universitaires en provenance de différentes disciplines à présenter un aspect de la recherche du bonheur. Nous avions constaté que la question du  bonheur est omniprésente  dans la société. De plus nous avions observé que le bonheur que nous présentions ne semblait pas correspondre à ce que les gens cherchent. Nous nous sommes posé cette question : est-ce que le bonheur proposé par la société est une illusion ou une occasion de réalisation personnelle? Nous avons cherché une réponse chez des personnes qui dans l’histoire ont abordé dans leurs œuvres la question du bonheur. Il faut se le dire, dans l’histoire de l’humanité, nous ne sommes pas les premiers à nous intéresser au bonheur.

NDC – Le philosophe grec Aristote (-384 à -322 av. J.C.) a tenu des propos intéressants sur le bonheur. En quoi ces propos consistent-ils?

Patrick Snyder – Aristote nous donne une grande leçon sur le bonheur. Il a écrit que le bonheur est la chose la plus importante au monde. Pour lui, le bonheur ne réside pas dans l’acquisition de biens matériels. Nous pouvons constater que les propos d’Aristote sont encore d’actualité. Il invitait ses lecteurs à comprendre que pour être heureux, il faut être capable de comprendre ce qui nous rend malheureux. Il appelle cela le concept de contemplation. Qu’est-ce que la contemplation? Il faut sortir de la conception chrétienne de la contemplation pour comprendre ce qu’Aristote veut dire. Pour lui, la contemplation réside dans le fait de prendre du recul par rapport à ce qui nous arrive. Il faut analyser la situation afin de prendre la meilleure décision possible pour soi et pour les autres. C’est dans la contemplation que commence la quête du bonheur parce qu’elle me permet de faire des choix plus éthiques, plus justes envers soi et envers les autres. Le bonheur réside alors dans la contemplation. Cette démarche nous inscrit dans un long processus de vie.

NDC – Saint Augustin a aussi été préoccupé par la recherche du bonheur. Comment s’est-il exprimé? 

P. S. – Saint Augustin a abordé la question du bonheur dans son livre La vie heureuse. Ce traité est peu analysé parce que c’est le premier texte qu’il a écrit après sa conversion. Augustin nous dit que le bonheur est quelque chose qui nous demande de l’implication et du travail. On ne devient pas heureux par la pensée magique! Il faut travailler sur soi. Il faut comprendre les enjeux de la vie. Il faut s’éduquer. Le bonheur n’arrive pas comme cela dans la vie. Vers la fin de sa vie, Augustin écrira que le bonheur est en Dieu. Pour lui, le bonheur n’existe pas si la personne ne vit pas une vie spirituelle. La spiritualité ne réside pas seulement dans le lien avec Dieu. Pour saint Augustin comme pour saint Thomas la spiritualité se traduit par les liens que nous avons avec les autres.

« Le bonheur est ainsi devenu une affaire narcissique où l’envie folle d’être heureux alterne avec la frustration de voir, qu’on n’est que ce qu’on est, c’est-à-dire des personnes qui oublient leur grandeur. »

Martine Pelletier

 

NDC – Saint Augustin insiste sur le fait que le bonheur passe par une meilleure connaissance de soi. Pourquoi?

P. S.  –  Le bonheur commence par un travail sur soi. Ce ne sont pas les psychologues d’aujourd’hui qui ont inventé cela. Aristote disait la même chose. La recherche du bonheur consiste à sortir de soi, à se confronter à soi pour creuser l’authenticité de notre être. Le bonheur n’est pas donné. Il est acquis. Ces auteurs anciens présentent une critique des ouvrages que nous trouvons aujourd’hui sur le marché où les formules magiques font profit. Les anciens nous disent qu’il faut s’investir si nous voulons accéder au bonheur.

NDC – Votre livre parle des facteurs qui favorisent le bonheur. Est-ce que l’argent est un facteur important?

M. P. –C’est vrai que la possession d’argent est souvent associée au bonheur. Il s’agit d’une représentation sociale très forte. Des études en psychologie démontrent que le fait de posséder beaucoup d’argent procure un immense plaisir. L’argent nous décharge du poids de l’endettement. Le même argent peut devenir une source de malheur parce qu’on ne sait pas bien gérer cette réalité. En général les recherches montrent que l’argent amène des plaisirs ponctuels. Les gens qui gagnent à la loterie expérimentent cela. Mais ces personnes se voient rapidement aux prises avec les préoccupations de la vie quotidienne. À long terme, l’argent reçu n’est plus une source de bonheur permanent. Aristote disait que le pire malheur réside pour le riche dans la peur de perdre son argent.

NDC– La santé donne-t-elle le bonheur?

M. P. – Les médias nous présentent la santé parfaite comme une source de bonheur. Cela semble même être devenu le nouvel objectif de notre société. La personne qui n’est pas en santé devient un problème social. Des études démontrent que la santé n’est pas nécessairement un facteur qui garantit un bonheur durable. Le vieillissement nous pose un problème. Comment gérer notre vie lorsque la maladie chronique fait son apparition? Un accident de santé peut devenir un drame. 

Les recherches nous montrent que des personnes qui subissent un grave accident de santé peuvent se reconstruire en s’appuyant sur des valeurs. On peut vivre avec une maladie chronique et offrir du temps et des services pour les autres. Nous pouvons apprendre à vivre avec une réalité qui fait partie de notre histoire personnelle en la dépassant pour continuer à vivre.

P. S. – Il faut savoir ce qu’est le bonheur. Il faut être capable de se poser cette question : quel est le sens du bonheur? Est-ce que le sens que j’adopte est celui que nous transmet la société d’hyperconsommation? Quel sens pouvons-nous donner au bonheur pour qu’il nous pousse vers la réalisation de soi et de la société en lien avec les autres? Il faut pouvoir répondre à cette question : qu’est-ce qui nous rend fondamentalement heureux?

 

« Il faut prendre une distance critique face à nos agissements et questionner le sens que nous donnons au bonheur. Il faut se recentrer sur les personnes. Nous allons vers un gouffre si nous ne faisons pas cela. »

Patrick Snyder

NDC- Par contre, dans votre livre, on voit que le travail et la vie à deux sont des facteurs qui déterminent le bonheur. Pourquoi?

M. P. –Le travail construit l’identité personnelle. Nous acquérons un statut par le travail. Cette donnée a fait son apparition récemment. Par exemple, dans les années 1950, on travaillait pour gagner sa vie. Nous le faisons encore pour cela mais le travail donne maintenant un sens à la vie. Nous le faisons pour relever des défis. Le travail nous permet de nous dépasser. Nous voulons être heureux dans notre travail. Les jeunes vont même  quitter leur travail parce qu’ils ne sont pas heureux.

La vie à deux est aussi un facteur important pour les personnes pour qui cette vie a du sens. La vie de couple est un lieu où l’on peut se supporter l’un l’autre. C’est aussi une vie où l’on peut se découvrir mutuellement dans un projet de vie qui a de la durée.

NDC – Vous avez abordé la question du lien entre la spiritualité et le bonheur. Vous l’avez fait en analysant les livres du Dalaï Lama. Pourquoi avoir choisi cette voie?

P. S. –J’ai choisi le Dalaï Lama parce qu’il a écrit deux livres sur le bonheur. Ses livres se sont vendus à plus d’un million d’exemplaires et ils ont été traduits en plusieurs langues. Ce grand maître présente la vision bouddhiste du bonheur. Nous devons étudier sa pensée. Sa réflexion rejoint celle du christianisme. L’élément le plus important que nous retrouvons chez lui et qui existe aussi dans le christianisme est l’idée de compassion.

Selon lui, le bonheur sans compassion n’existe pas. Le bonheur réside dans notre capacité de s’ouvrir à l’autre par l’entraide. Dans le catholicisme, on parlerait de charité. La compassion pour lui est incontournable. On ne peut pas être heureux sans être ouvert à cette idée de compassion. Pour lui, le bonheur réside dans le travail que nous consacrons à nous rendre heureux. Pour lui, quelqu’un qui est heureux est une personne qui est capable d’être charitable et ouverte aux autres. La personne malheureuse  est celle qui ne fait rien pour s’en sortir et qui n’a pas de disposition d’entraide envers les autres. Le Dalaï Lama fait le lien entre la spiritualité et le bonheur. Il y a des points communs entre la pensée du Dalaï Lama et le christianisme. Il s’agit de la spiritualité de l’engagement envers l’autre. Il parle d’une spiritualité de terrain. Le bonheur réside dans une spiritualité de  terrain. Nous devons être capables de relever nos manches pour travailler à mettre en œuvre le concept bouddhiste de compassion ou le concept chrétien de la charité.

NDC – Vous avez analysé le discours qui lie le bonheur à la consommation. En quoi le critiquez-vous?

P. S. – Je crois que nous devons aujourd’hui parler d’une société d’hyperconsommation. Le sociologue Gilles Lipovetsky dit que nous sommes depuis une vingtaine d’années devenus une société d’hyperconsommation. Cette société se déploie au nom du bonheur. Nous produisons et consommons des biens  pour être heureux. L’idée de « génie » des publicitaires  hypermodernes, c’est d’avoir associé bonheur et consommation. Notre bonheur passe par l’amélioration perpétuelle de notre qualité de vie par l’achat. La sacralisation du bonheur matériel va de pair avec la sacralisation de l’individu.

Nous sommes dans une impasse  incroyable parce que nous devenons ce que nous consommons. C’est nous que nous consommons. Le produit que nous consommons est un objet dérisoire qui passe dans le temps. Le charme créé par l’achat d’un bien s’épuise et le consommateur doit trouver une nouvelle stimulation, une nouvelle sensation de bonheur. Il faut s’éduquer au bonheur comme le disait Aristote. Il n’y a pas de voie possible si nous ne comprenons pas cela. Il faut prendre une distance critique face à nos agissements et questionner le sens que nous donnons au bonheur. Il faut se recentrer sur les personnes. Nous allons vers un gouffre si nous ne faisons pas cela. Les personnes qui s’occupent de spiritualité et d’entraide sociale ont du travail à faire parce que selon ce sociologue, ce sont ces personnes qui ont la clé de la vraie compréhension du bonheur qui se trouve à l’extérieur de ce que nous consommons.

NDC– Le bonheur est-il donc essentiellement social?

P. S. – La sociologue Anne-Marie Lemay dit cela. Le bonheur individualiste n’est pas viable. Le bonheur s’inscrit dans un cadre social puisque nous sommes des individus sociaux. Nous vivons en société et le bonheur s’inscrit dans les relations que nous avons avec les autres. Je ne peux pas définir seul le bonheur parce que je dois confronter mon idée du bonheur avec celle des autres. Ma vision du bonheur ne doit pas rendre l’autre malheureux.

Nous avons mis sur la couverture du livre un homme tout petit devant un grand « code barre » que nous retrouvons sur les produits que nous achetons. Le « code barre » forme un mur qui empêche la personne de progresser. Ses mains sont chargées de sacs d’épicerie. Il se pose la question face à la société d’hyperconsommation : où est le bonheur? Le titre du livre dit Ceci n’est pas le bonheur. Le bonheur en « code barre » n’est pas le bonheur. Le bonheur, c’est apprendre à se réjouir et à savourer le fait d’exister, d’aimer, de créer.

 

Ceci n’est pas le bonheur,

Éditions Fides 2009, 227 pages, 24.95$

 

 

 

Les divorcés remariés : une seconde chance à l'amour

Provencher NormandLa situation des divorcés remariés fait couler beaucoup d’encre dans les discussions théologiques. Plus encore, elle suscite des questions dans le peuple de Dieu. L’an dernier, la diffusion, dans les pages de  la revue Notre-Dame du Cap, d’un simple communiqué du Vatican rappelant l’indissolubilité du mariage a provoqué la réaction de quelques lecteurs qui nous ont fait parvenir des propos très articulés sur la pertinence de changer quelque chose dans la législation de l’Église. C’est dire qu’il y a malaise en la demeure.

Normand Provencher o.m.i., théologien à l’Université Saint-Paul à Ottawa, réfléchit depuis longtemps à cette question. Il en arrive à la conclusion que l’Église doit changer son approche face à la situation des divorcés remariés qui se voient refuser l’accès aux sacrements. Nous l’avons rencontré à son bureau pour qu’il nous explique le cheminement de sa pensée. Sa pensée est présentée dans le livre qu’il vient d’écrire et qui a pour titre : Une place à partentière, Éditions Novalis, 2007, 174 pages.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC- Est-il difficile d’écrire un livre sur la situation des divorcés remariés dans l’Église?

Normand Provencher – J’ai réalisé un projet assez ambitieux d’autant plus que ma position de fond n’est pas celle de l’enseignement officiel de l’Église. C’est un peu embêtant pour un théologien catholique d’avancer un point de vue qui ne va pas dans le sens de la position que présente le pape Benoît XVI dans l’exhortation post-synodale qu’il vient de publier à la suite du synode sur l’Eucharistie qui s’est déroulé à Rome en octobre 2006.

Ce travail a été difficile mais j’ai été poussé à le faire parce que je rencontre souvent dans mon travail des divorcés remariés. De plus, je suis toujours impressionné de les voir s’engager dans leur paroisse. Un jour, le curé d’une grosse paroisse  m’a dit : « J’enlève le trois quart des personnes engagées dans la paroisse si je refuse la participation active des divorcés remariés. » C’est à partir de telles considérations que l’écriture de ce livre a été rendue possible. J’avais abordé cette situation il y a 25 ans lorsque j’ai adressé la parole à des canonistes qui étaient réunis en congrès à Québec.

Je me devais aussi d’écrire ce livre pour les divorcés remariés parce qu’ils vivent des choses très difficiles. Je n’ai pas rencontré de personnes qui ont mis fin à leur mariage par pur plaisir. D’autre part, j’ai très souvent constaté que la seconde union fonctionnait bien et que les couples voulaient donner une éducation chrétienne à leurs enfants. J’ai déjà vécu une expérience qui m’a marqué. Une personne divorcée remariée est venue me demander si elle pouvait communier puisque c’était la première communion de sa fille. Je trouvais cela malheureux. Une autre raison m’a poussé à écrire ce livre. J’ai étudié la question et je me suis aperçu que l’enseignement de l’Église sur cette situation a beaucoup évolué depuis le XIXe siècle.

NDC- Expliquez-nous le sens de cette évolution?

N. P. – Il faut savoir que le pape Léon XIII disait que les divorcés remariés vivaient comme dans « un abominable concubinage ». Les divorcés remariés n’avaient pas le droit à des funérailles catholiques. C’est seulement en 1973 que cette situation a pris fin suite aux pressions de Mgr Le Bourgeois, évêque du diocèse d’Autun en France. Cet évêque a beaucoup contribué à faire changer les mentalités face aux divorcés remariés au cours des années 1970.

Il y a eu aussi un autre moment important qui s’est déroulé en 1980. Il s’agit du synode sur la famille suivi par la publication par le pape Jean-Paul II de l’exhortationFamiliaris consortio. Le pape affirme que les divorcés remariés doivent participer à la vie de l’Église. Le pape dit nettement que l’Église doit offrir tous les moyens de salut qu’elle a à sa disposition. J’ai constaté que la porte s’était ouverte et j’ai mis le pied dedans sans l’enlever par la suite. C’est là que j’ai saisi l’originalité de ma recherche.

NDC – Quelle est cette originalité?

N. P. – Il faut bien connaître les raisons qui empêchent l’Église de reconnaître les divorcés remariés. L’Église enseigne qu’en brisant leur premier mariage les divorcés remariés sont infidèles à l’Alliance du Christ avec l’Église et de l’Église avec le Christ. Ils ne peuvent donc plus recevoir l’Eucharistie puisqu’ils ont brisé cette alliance par le divorce. La raison profonde réside là. C’est une raison que je qualifie de presque mystique.

Je pense qu’il faut faire appel à d’autres principes. Il me semble que l’Église est appelée à être sacrement de salut. En ce sens, je fais aussi appel à l’attitude de miséricorde de Jésus. En effet, Jésus a accueilli Zachée et la femme adultère. Il a mangé avec les pécheurs. Je considère aussi l’argument basé sur la longue expérience de miséricorde qui existe dans l’Église depuis des siècles. L’attitude de l’Église a changé sur bien des points au cours des siècles. Il faut penser que l’Église, durant les trois premiers siècles, n’accordait pas le remariage lors du décès de l’un des conjoints. Les gens étaient mariés pour toujours puisque l’on disait que la mort n’était qu’un passage. Elle a par la suite tenu compte des situations humaines et les seconds mariages ont été autorisés.

La présence des divorcés remariés dans nos communautés n’est pas sans nous questionner. Ils nous interpellent sur nos responsabilités et nous invitent à prendre au sérieux  nos valeurs chrétiennes. Ils nous disent beaucoup sur l’amour, le pardon et l’espérance.»

NDC – Vous faites aussi appel au principe de la conscience personnelle. En quoi consiste ce principe?

N. P. – J’ai en tête quelques cas concrets lorsque j’évoque la conscience personnelle. J’ai rencontré des couples remariés qui me disent qu’ils sont certains que le premier mariage n’était pas valide et que le second est un véritable mariage. Ils ne veulent pas entreprendre une démarche de nullité auprès de l’Église pour diverses raisons.  Une femme m’a raconté la situation suivante. Elle a été heureuse durant dix ans avec son premier mari. Une situation difficile est arrivée et il est parti avec une autre femme. Elle ne pouvait pas demeurer seule avec les enfants. Elle a recommencé avec un second conjoint. Elle croit en conscience qu’elle a fait le bon choix. Elle me disait : « Je recommence pour le mieux.»

Ces personnes me disent qu’ils sont en paix avec leur conscience. Jean-Paul II est revenu souvent sur le fait qu’il faut suivre sa conscience car c’est ce qu’il y a de plus précieux en nous. Il s’agit cependant d’une conscience éclairée. À mon avis, ces personnes reconnaissent leurs faiblesses et elles affirment qu’elles ont besoin de l’Eucharistie. Elles me disent que c’est bon pour elles  de communier. Cela ne veut pas dire que l’Eucharistie est pour eux un droit.

L’Église reconnaît la conscience; pourtant le pape Benoît XVI vient de nouveau de déclarer que les divorcés remariés ne peuvent pas recevoir l’Eucharistie. Ils le pourraient mais à condition de vivre ensemble comme frère et sœur. Cela n’a aucun bon sens. Comment peut-on vérifier l’état de leur vie sexuelle? Il y a à mon avis un mépris face à la sexualité comme expression de la tendresse entre un homme et une femme. Dans un sens tout ce que l’Église enseigne de beau dans le mariage ne peut plus être vécu par les divorcés remariés.

 

« Nous vivons tous, un jour ou l’autre, diverses expériences d’échec 

qui sont toujours des moments de déception et de souffrance. 

Il n’y a pas de bons échecs, mais pouvons-nous en faire un bon usage? »

Photo : J. Martineau

NDC – La tradition est différente chez les Orthodoxes où un second mariage est possible. Pourquoi?

N. P. –J’ai hésité beaucoup lorsque j’ai écrit dans mon livre que l’indissolubilité du mariage n’est pas un dogme. Il s’agit à mon avis d’une vérité mais pas d’un dogme absolu comme on le pense. Je maintiens cela en faisant un lien avec la tradition orientale. Nous avons avec les Orthodoxes à peu près la même théologie sur le mariage mais on n’interprète pas de la même manière les paroles de Jésus que l’on retrouve dans l’évangile de Matthieu. Les Orientaux ont partagé notre tradition durant 1000 ans car le schisme est survenu en 1054.

Les Orientaux admettent un second mariage. Ce mariage est cependant moins solennel et il a même un aspect pénitentiel. Leur position est intéressante au moment où le pape insiste sur l’œcuménisme en favorisant le rapprochement avec l’Église d’Orient. En lisant le texte du concile de Trente, je crois qu’on ne fait pas de l’indissolubilité du mariage un dogme, de manière à ne pas porter un jugement sur ce que font les Orientaux.

NDC – Vous dites  que la porte s’est ouverte avec Jean-Paul II mais nous ne sommes pas allés plus loin depuis ce temps.

N. P. –Je me demande même s’il n’y a pas présentement une  fermeture. La question est constamment posée. Je rapporte la situation des évêques du Haut-Rhin en Allemagne. On retrouve parmi eux le cardinal Lehmann et le cardinal Kasper. Ils ont affirmé que les divorcés remariés pouvaient dans certaines circonstances et après discernement avoir accès à l’Eucharistie. Rome leur a demandé de corriger ce point. Ils ont répondu qu’ils acceptaient l’enseignement de l’Église mais ils n’ont pas changé leur position.

J’ai même retrouvé un texte écrit en allemand et non traduit du jeune théologien Joseph Ratzinger. Il écrivait en 1972 ce qui suit : « Là où une première union conjugale se trouve rompue depuis longtemps et d’une manière irréversible pour les deux parties ; là où, en revanche, une seconde union contractée ultérieurement a fait ses preuves sur une période assez longue comme une réalité justifiable moralement et a été remplie d’un esprit de foi, spécialement aussi à propos de l’éducation des enfants, on devrait, en recourant à une procédure extra-juridique et en vertu du témoignage du curé et des membres de la communauté paroissiale,  permettre  à ceux qui vivent ainsi  dans une seconde union  de recevoir la communion. Une telle réglementation me semble être justifiée au nom de la tradition. »

NDC – Est-ce que Normand Provencher est d’accord avec cette position?

N. P. – C’est ma position! Je ne dis pas que les divorcés remariés peuvent communier. Je suis plus nuancé. Je dis que« des » divorcés remariés peuvent avoir accès aux sacrements. Je ne voudrais pas que l’accès à la communion soit vu comme une reconnaissance de la seconde union. Il faut un cheminement et une préparation. Jean-Paul II a écrit dans Familiaris consortioque chaque cas est unique. Il faut regarder chaque situation. Chaque personne a une manière de réagir devant une rupture.

NDC – Vous écrivez que vous voulez donner un espoir aux divorcés remariés. En quoi consiste cet espoir?

N.P. – Je veux répondre à ce que Jean-Paul II disait lorsqu’il affirmait que les divorcés remariés sont toujours appelés à vivre dans l’Église et qu’ils y ont leur place. Ils peuvent entendre la Parole de Dieu mais ils ne peuvent pas s’approcher de la table lorsque le prêtre dit : « Heureux les invités au repas du Seigneur. »  C’est épouvantable! Je remarque que l’Église ne parle presque pas des jeunes qui vivent sans se marier. Ils viennent tous communier. Je pense à une situation qui a été vécue dans une famille. Une des deux filles s’est mariée. Une rupture est arrivée après huit ans de mariage. Elle n’aura plus accès aux sacrements si elle se remarie civilement. Sa sœur a vécu en concubinage durant dix ans. Ensuite, elle s’est mariée. L’Église n’a rien dit.

Je voudrais que des divorcés remariés aient accès aux sacrements. Je pense même que ces couples ont une mission dans l’Église. Ils pourraient être les témoins de la miséricorde de Dieu. Des couples remariés vivent un réel engagement dans la foi car ils ont vraiment compris ce que c’est que de croire en Dieu puisqu’ils ont traversé une épreuve. Ils sont la preuve qu’on peut recommencer. Cette dimension est propre au christianisme.  On peut recommencer même si nous sommes allés très bas. Il faut se souvenir que l’amour est fragile. Si les gens vivent une faillite, pourquoi ce serait le seul péché qui soit impardonnable?

 

 

Ma vie avec DIeu

de Meester ConradLe père Conrad De Meester est un religieux carme originaire de Belgique. Spécialiste de Thérèse de l’Enfant-Jésus, il vient de rédiger la biographie d’Élizabeth de la Trinité, une carmélite née à Dijon en 1880 et décédée le 9 novembre 1906. Cette jeune femme, moins connue que Thérèse de Lisieux, n’a pas moins vécu qu’elle une expérience spirituelle et mystique hors du commun.::/introtext::
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Le père Conrad De Meester est un religieux carme originaire de Belgique. Spécialiste de Thérèse de l’Enfant-Jésus, il vient de rédiger la biographie d’Élizabeth de la Trinité, une carmélite née à Dijon en 1880 et décédée le 9 novembre 1906. Cette jeune femme, moins connue que Thérèse de Lisieux, n’a pas moins  vécu qu’elle une expérience spirituelle et mystique hors du commun.

La vie mystique d’Élizabeth de la Trinité vaut la peine d’être mieux connue à une époque où « l’amour n’est pas aimé ». Toute sa vie a été une plongée dans le mystère insondable de l’amour de Dieu pour l’humanité de sorte qu’au moment de mourir elle a pu dire : « Je vais à la Lumière, à l’Amour, à la Vie ». Elle s’est considérée tout au long de sa vie comme une « maison de Dieu ». Jeune femme pleine de vie, elle a étudié le piano et elle a  beaucoup dansé tout en gardant en son cœur une constante attention à l’amour de Dieu. Le père Conrad de Meester nous fait mieux connaître Élizabeth de la Trinité ainsi que le cheminement des grands mystiques. Elle a été béatifiée par Jean-Paul II en 1984.

 

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Comment expliquer que très tôt dans leur vie des personnes vivent un attachement profond à l’amour de Dieu?

Conrad De Meester – Je pense que Dieu prépare très tôt ses prophètes. Nous voyons cela dès  l’Ancien Testament où il accorde des grâces extraordinaires à des prophètes comme Jérémie et Isaïe et cela dès leur jeune âge. Je crois qu’Élizabeth de la Trinité appartient à cette catégorie. Elle a vécu dès son enfance l’expérience très forte de la puissance de l’amour de Dieu. La puissance amoureuse de Dieu a envahi son cœur et cet amour a été tout au long de sa vie supérieur à tout ce qu’elle a vécu. Cette présence d’amour n’a pas toujours été constante. Elle a vécu une grande crise après son entrée au noviciat.

Je peux dire qu’Élizabeth a reçu un don spécial de Dieu. Cette jeune fille avait un coeur très droit et une grande soif de vérité. Elle répondait par l’amour aux manifestations qu’elle recevait de l’amour de Dieu. Sa première biographe, mère Germaine de Jésus, a écrit que c’est l’Esprit Saint qui l’a formée et non pas les livres, les conférences ou les retraites. Elle a été formée de l’intérieur par l’Esprit.

NDC – La vie mystique pourrait se définir ainsi : Dieu se fait tout amour dans le cœur d’une personne et la personne répond à cet amour par un amour qui Lui est totalement destiné…

C. De M. – Absolument! Dieu fait sentir son amour de manière mystérieuse. Il s’agit d’un don gratuit que la personne ne peut pas acquérir par elle-même. Cette expérience se vit comme un jeu d’amour qui vient et qui s’absente. Dieu forme la personne à l’amour. Dans le cas d’Élizabeth, on peut dire qu’elle avait un très beau cœur et il recevait les grâces de Dieu avec attention. Il pouvait aussi répondre à ces grâces avec une grande générosité.

Elle a eu cette intuition très tôt dans sa jeunesse. Elle a fait sa première communion à l’âge de dix ans et neuf mois. Elle avait déjà vécu des expériences profondes et elle dit qu’elle aimait beaucoup la prière et « tellement le bon Dieu, que même avant ma première communion, je ne comprenais pas qu’on pût donner son cœur à un autre; et, dès lors, j’étais résolue à n’aimer que lui et à ne vivre que pour lui. » Elle a durant sa jeunesse étudié deux arts : celui de la musique et celui de l’amour.

NDC – Elle désire dès l’âge de quatorze ans entrer au carmel. Sa mère s’y oppose. Elle ne pourra le faire qu’à l’âge de vingt-et-un ans. Parlez-nous de cette période où elle vit hors du monastère une vie d’union à Dieu.

C. De M. –Elle a le désir de se faire religieuse dès sa première communion. C’est à l’âge de 14 ans qu’elle fait le voeu de virginité. Cela n’empêche pas sa mère de lui présenter par la suite de beaux partis en vue du mariage. Sa mère s’oppose à son entrée au couvent. Cette femme est pieuse et elle connaît bien la vie de Thérèse d’Avila, la réformatrice du carmel. Madame Catez craignait comme la peste que sa fille devienne carmélite. Elle s’y oppose farouchement. C’est à ce moment qu’Élizabeth commence à écrire des poésies de jeunesse qui expriment sa sensibilité et son amour. On y trouve des choses qu’elle ne peut dire à sa mère ou à ses amies. C’est là que nous pouvons découvrir le grand amour qu’elle a pour Dieu.

On découvre dans ce journal qu’elle accepte à l’âge de 18 ans la volonté de Dieu telle qu’elle se présente. Sa mère continue de s’opposer à son entrée au couvent. La santé de celle-ci se dégrade de sorte que la présence d’Élizabeth auprès d’elle est de plus en plus nécessaire. Elle est la fille aînée et il arrivait souvent à cette époque que l’aînée reste avec les parents pour prendre soin d’eux.

On peut dire que c’est à l’âge de 18 ans qu’elle comprend qu’aimer Dieu n’est pas une question de l’aimer dans un endroit particulier. Elle peut l’aimer là où elle vit. Elle peut lui donner sa volonté aujourd’hui alors qu’elle vit avec sa mère. Elle développe à partir de ce moment une spiritualité d’une jeune laïque contemplative.

Il faut savoir qu’elle ne vivait pas cloîtrée dans la maison familliale. Elle voyageait et elle a presque fait le tour de la France avec sa mère. Elle était une pianiste qui a fait son conservatoire à Dijon jusqu’à obtenir le Premier prix en piano. Elle aurait dû continuer à étudier cet instrument à Paris, ce qu’elle n’a pas fait. Élizabeth a connu une vie mondaine. Elle participait aux bals mais elle se sentait aimée par Dieu dans tout ce qu’elle faisait.

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Le père Conrad de Meester, carme, est touché 
par la spiritualité d’Élizabeth de la Trinité. 
« Cette femme nous apprend dit-il, à prendre conscience que Dieu nous aime. 
Elle nous montre aussi à mieux prier. »

NDC – Elle devient donc une laïque contemplative, Comment vit-elle cela?

C. De M. – C’est à l’âge de 17 ans qu’elle enrichit son charisme prophétique pour les laïcs. Elle le fait à travers un mouvement en trois volets. Elle intériorise sa contemplation. Elle prie dans le monde et non pas comme une femme isolée dans un monastère. Elle vit ici et maintenant dans la proximité avec Dieu dans la cellule de son cœur.

On perçoit un deuxième mouvement. Elle sécularise sa contemplation. Elle prie dans son appartement, dans la rue et dans les trains. Elle prie lorsqu’elle rencontre des personnes. Élizabeth a développé le don de la présence permanente à Dieu. Elle n’a pas besoin d’un climat spécial pour prier Dieu. Elle le fait en participant à la vie de la société.

Une troisième dimension est vécue dans la foi. C’est dans la foi qu’elle vit sa présence à Dieu. Elle prie celui qui a été révélé par Jésus dans les évangiles. Elle réduit sa prière à ce qui est profond et en ce qui constitue la base de la vie chrétienne : la foi en Dieu, les sacrements et la prière. Elle s’engage dans les œuvres de charité de sa paroisse. Elle visitait les malades. Élizabeth participait à la chorale de sa paroisse et elle donnait la catéchèse à des jeunes.

Biographie d’Élizabeth de la Trinité

altLe père Conrad De Meester a écrit une biographie très bien documentée de la vie d’Élizabeth de la Trinité. Elle compte 742 pages! La qualité de cette biographie réside dans le fait que l’auteur nous fait connaître le cheminement humain et spirituel de cette jeune fille qui dès son jeune âge a été séduite par l’amour de Dieu. Il y a certes des longueurs et des détails de sa vie que nous pourrions ignorer, mais cet ouvrage qui se veut le plus complet possible s’emploie avec minutie à montrer la richesse de la personnalité d’Élizabeh. Conrad De Meester n’hésite pas, lorsque l’occasion s’y prête de nous expliquer le sens des phénomènes mystiques qui nous laissent souvent sur des points d’interrogation.

Conrad De Meester, Élizabeth de la Trinité, Presses de la Renaissance, Paris, 2006, 742 pages.

NDC- Elle réalise son rêve d’entrer au carmel à l’âge de 21 ans. Ce rêve est assombri par un cheminement spirituel difficile. En quoi a consisté cette nuit de la foi?

C. De M. – Ses premiers pas au carmel se déroulent bien. Ses compagnes constatent que « l’union d’Élizabeth avec le bon Dieu est tellement grande ». Elle a tout de suite une réputation de « sainte ». Sœur Marie-Odile écrit : « C’est déjà une petite sainte, toujours recueillie, toujours aimable; on sent en elle la présence de Notre-Seigneur. » C’est cependant quelques mois plus tard qu’elle entre dans une nuit obscure et elle perd toute facilité de contact avec Dieu. Rien n’y fait! Elle continue à lui parler car pour elle aimer c’est se donner. Se donner c’est être fidèle dans l’Esprit du martyre comme elle le disait.

Je pense que ce qui a contribué à obscurcir son ciel est d’abord et avant tout la séparation d’avec sa mère. Sa mère l’aimait beaucoup. De plus, c’était une personne difficile, sensible, explosive et possessive. Élizabeth, pour sa part, aimait beaucoup sa mère. Il faut aussi constater qu’Élizabeth avait perdu son père à l’âge de sept ans. Son amour d’enfant a été par la suite concentré sur sa mère. C’est après son entrée au carmel que le cordon ombilical a été vraiment coupé. D’autre part, la mère vivait dans son appartement situé à environ 200 mètres du carmel. Sa mère déplorait le départ de sa fille et elle était inconsolable. Élizabeth lui écrit en lui disant qu’elle est heureuse au carmel mais que son cœur saigne parce qu’elle l’a quittée. Un obscurcissement de sa vie intérieure rend alors plus difficile la relation à Dieu.

C’est seulement après sa profession, un an après son entrée au carmel, que sa mère se résigne et que la paix revient chez Élizabeth. Son cheminement a été difficile durant cette année mais je retiens deux choses. Elle continue son chemin vers Dieu dans la foi et cela malgré l’obscurité qui l’accompagne. D’autre part, elle ne parle de cela à personne. Elle qui était si sensible savait aussi se maîtriser. Ce cheminement nous laisse voir que même une sainte connaît des périodes de désarrois. Elle a vécu une adaptation difficile à sa nouvelle vie. La route vers Dieu n’exclue pas la maturation et les crises de croissance.

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Deux étapes de la vie d’Élizabeth Catez. D’abord, elle obtient en 1893 le Premier prix en piano du Conservatoire de Dijon. La jeune carmélite est photographiée en 1903 alors qu’elle est jeune professe au carmel de Dijon.

NDC – Élizabeth meurt d’une maladie rare soit la maladie d’Addison. Elle parle beaucoup de la souffrance et elle semble même la souhaiter. Comment vit-elle cela?

C. De M. –C’est certain, l’être humain n’aime pas la souffrance. Que veut-elle dire lorsqu’elle dit qu’elle aime la souffrance? Élizabeth écrit qu’elle est prête à souffrir. Elle n’aime pas la souffrance en elle-même parce qu’elle sait que la souffrance est un mal mais elle veut accepter et entrer dans cette souffrance. Je pense que pour elle vouloir souffrir était synonyme de s’offrir. Elle était prête à s’offrir à travers toutes les difficultés de la vie. Elle ne cherche pas la souffrance pour elle-même. Elle n’est pas masochiste.

Élizabeth constate que le Christ qu’elle aime a beaucoup souffert et elle vit un désir de conformité à la vie de Jésus souffrant. Elle veut être avec lui au cœur de la souffrance.  Élizabeth se dit l’épouse du Christ qui accompagne son roi humilié sur la route du Calvaire. Cette attitude est une joie pour son cœur.

Toute cette démarche est mystérieuse. Est-ce que Dieu au ciel peut souffrir? Élizabeth est convaincue qu’on peut réjouir le cœur de Dieu en l’aimant. Cette souffrance offerte à Dieu peut réparer au nom des autres. Dieu accepte cette souffrance et répare ce que beaucoup de gens oublient à travers le monde. Il y a chez elle un aspect de la souffrance qui est lié à la co-rédemption. La petite Thérèse disait qu’il faut au cœur de l’Église être l’amour pour les autres, pour sauver les autres et que tous aient la vie éternelle. Élizabeth en souffrant est animée elle aussi de ce grand désir.

Sa maladie l’a amenée à beaucoup souffrir mais ce qui éclate c’est sa force de vivre avec le Christ crucifié. Elle change sa souffrance en prière pour les autres. Cette attitude n’altère pas sa joie. C’est une femme fondamentalement heureuse parce qu’elle peut réaliser son rêve d’amour. Elle veut se donner à un Dieu vivant d’amour. Son dernier mot avant de mourir est : « Je vais à la Vie. »

Son acte d’amour comporte trois qualités : elle donne tout. Elle veut vivre intensément cet engagement. Elle le vit dans la continuité d’une relation à Dieu, du matin au soir, tous les jours de sa vie.

NDC – Qu’est-ce que cette femme nous enseigne en ce début de 21esiècle?

C. de. M. – Elle nous parle de la beauté de la vie spirituelle. Cette vie n’est pas pour elle une servitude ni un poids. C’est au contraire quelque chose qui nous libère et qui nous épanouit. Élizabeth nous enseigne la beauté de la relation à Dieu. Il y a aujourd’hui beaucoup de personnes qui vivent dans la solitude et dans le désespoir. Élizabeth nous montre un chemin dans lequel on trouve une plénitude de joie. Son Dieu est un Dieu relationnel qui donne un sens profond à notre vie. Le bonheur qu’elle reçoit de la relation qu’elle entretient avec Dieu devient pour elle une source d’énergie qu’elle redonne aux autres. Elle écrit dans l’une de ses dernières lettres ce qui suit : « Dieu t’aime aujourd’hui comme il t’aimait hier, comme il t’aimera demain. »  Élizabeth nous dit que nous allons vers la rencontre ultime avec Dieu.

La miséricorde avant tout

Daignault AndreAndré Daigneault est prêtre depuis 25 ans. Membre de l’Institut séculier Pie X, André Daigneault est responsable du Foyer de Charité à Sutton en Estrie. Ce prêtre-écrivain  et prédicateur a publié plusieurs livres et sa pastorale est basée sur la miséricorde. André Daigneault est un prêtre passionné par le cœur de Jésus et par le cœur des hommes et des femmes qu’il rencontre. Il affirme dans cette entrevue que le cœur humain est le fil conducteur de sa vocation.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Dans un  livre-entrevue qui a pour titre La mémoire du cœur, vous racontez dès les premières pages que vous êtes un enfant unique. En quoi cette situation est-elle si importante pour vous?

André Daigneault – La situation d’un enfant unique est toujours un peu originale mais elle l’était davantage à l’époque où je suis né car j’ai aujourd’hui 69 ans. Les familles de cette époque comptaient habituellement de nombreux enfants. Je crois que j’ai souffert de solitude durant mon enfance mais je me souviens que mes parents ne voulaient pas que je me renferme. Ils invitaient beaucoup de personnes à la maison. Je pense que j’ai réussi à apprivoiser la solitude mais cela a pris plusieurs années avant que j’y parvienne. Ce goût pour la solitude me suit encore. Je crois que je ne pourrais pas bien fonctionner si je ne prenais pas des périodes de temps consacrées à la solitude. Cette solitude est devenue aujourd’hui de plus en plus habitée par la présence de Dieu.

NDC – Vous êtes devenu un ouvrier mais vous êtes un drôle de travailleur. Vous êtes un travailleur un peu intellectuel…

A. D. – C’est vrai! Je veux vous dire un mot sur une autre caractéristique de ma jeunesse.  J’ai connu une enfance maladive et je n’étais pas très doué pour les sports. Je me suis mis à lire et je vous dis que j’ai beaucoup lu. Cette situation était rare à ce moment car mon père était un ouvrier. Je suis venu au monde dans le quartier St-Henri à Montréal. Mes parents lisaient beaucoup. Mon père lisait par exemple les romans de Victor Hugo. Je constate aujourd’hui que tout est grâce. C’est sans doute durant cette période de ma vie que ma curiosité intellectuelle s’est développée. Encore aujourd’hui je suis curieux dans le domaine de la vie intellectuelle.  Je lis beaucoup de livres et je vais aussi au théâtre voir des pièces qui y sont jouées. Je suis devenu un vulgarisateur. Je présente à mes auditoires le fruit de mes lectures de manière à ce qu’ils les comprennent bien.

NDC – Assez curieusement vous racontez que vous avez vécu une conversion alors que vous aviez une vingtaine d’années. Qu’est-ce qui s’est passé?

A. D. – Je donne des retraites en France et je fais rigoler les gens lorsque je leur raconte que je travaillais dans le whisky. Je travaillais chez Seagram, le fabriquant de boissons alcooliques. Je m’étais éloigné de l’Église à ce moment-là de ma vie. J’ai vécu un retour à Jésus au moment où je lisais des philosophes comme Jean-Paul Sartre et le romancier Albert Camus. Je constate aujourd’hui que ce n’était pas une si grande conversion si je compare à ce que les jeunes vivent en ce moment.

J’ai vécu autour de la vingtaine quelques années difficiles. Je me cherchais et je ressentais un vide dans mon cœur. C’est la conversion d’un ami qui a ouvert une brèche dans mon cœur. Je me posais des questions. Pourquoi était-il si heureux? Quel appel Dieu lui avait-il lancé?  Un bon vendredi soir je me suis acheté une bible avant d’aller passer une fin de semaine dans une auberge dans le nord de Montréal. J’ai ouvert cette bible et je suis tombé sur ce passage de l’évangile de Jean : «Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix et ce n’est pas comme le monde la donne que moi je vous la donne. » Cette phrase m’a ébranlé.

Le lendemain matin je suis entré dans une église et un prêtre confessait. J’ai senti le désir de me confesser. J’ai avoué mes fautes  et j’ai senti l’amour de Dieu m’envahir au moment de l’absolution. J’ai ressenti une paix profonde m’envahir. J’ai entendu dans mon cœur un appel. Je ne pouvais plus être le même homme. L’amour miséricordieux du Père m’avait touché.

NDC – Vous entrez par la suite dans un institut séculier dont vous faites d’ailleurs toujours partie.  C’était pour vous une manière d’être missionnaire?

A. D. – Je suis entré dans l’Institut séculier Pie X fondé par le père Henri Roy o.m.i. Le père Roy avait fondé cet institut et il voulait que ce soit des laïcs en majorité qui en fassent partie car il craignait que l’Institut se cléricalise trop. J’étais laïc et je me suis occupé pendant plusieurs années du magazine Je Crois. Je travaillais aussi à l’animation du mouvement La Rencontre. J’étais un laïc directement impliqué dans l’évangélisation car je prêchais des retraites. Je désirais cependant devenir prêtre.

NDC – Vous êtes prêtre depuis un peu plus de 25 ans. Est-ce qu’on peut dire que c’est la miséricorde de Dieu qui caractérise ce ministère?

A. D. – Ma conversion s’est déroulée lors du sacrement du pardon. Je peux dire qu’il y a eu dans ma vie une continuité à partir de cet événement. J’ai senti à ce moment dans ma vie que Dieu m’accordait son pardon gratuitement. J’ai été par la suite touché par le chapitre 15 de l’évangile de Luc. On y retrouve la parabole de l’enfant prodigue ainsi que la parabole de la brebis perdue. Jésus dit à la fin de cette parabole qu’il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui commence une vie nouvelle que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’en ont pas besoin.

Je vais souvent dans les centres de thérapie rencontrer des jeunes et je leur parle de la miséricorde de Dieu. Je leur raconte qu’il n’y a pas un péché trop grand pour Dieu. La plus grande joie de Dieu est de manifester sa miséricorde. Plusieurs jeunes viennent par la suite me rencontrer et plusieurs se confessent pour la première fois. Je vais aussi dans les prisons. Je me souviens avoir prêché à des anciennes prostituées et ma plus grande joie a été de voir ces femmes venir me rencontrer pour demander pardon à Dieu. J’y ai vu le message évangélique se réaliser sous mes yeux.

 

Le bon larron met en pratique ce que la Bible nous enseigne. 
Il nous dit que Dieu entend l’appel du pauvre qui crie du fond de sa misère.  
Dieu vient habiter notre pauvreté.

 

NDC – Vous rencontrez souvent des personnes qui ont vécu des situations humaines assez extrêmes. Qu’est-ce que vous leur dites?

A. D. – Ces rencontres sont souvent déterminantes pour ces personnes. J’ai toujours eu avec elles une attitude basée sur l’enseignement du philosophe Jacques Maritain. Il disait qu’il faut  l’amour et la vérité ainsi que la vérité dans l’amour. C’est trop dur pour les gens que de leur annoncer la vérité sans l’amour. D’autre part, leur annoncer l’amour sans la vérité, c’est trop mou. J’aime beaucoup l’attitude de Thérèse de Lisieux. Cette grande carmélite nous propose une pastorale de la miséricorde sans nier la vérité. Je pense à l’image qu’elle utilise. Il s’agit de l’image de l’enfant qui est au bas d’un escalier. Il veut rejoindre le père. Il ne peut pas y parvenir car il déboule dès la première marche. Le père est touché par l’attitude de l’enfant qui veut grimper les marches. Alors, le père descend et il prend l’enfant dans ses bras. Thérèse dit à la suite de cette histoire que son ascenseur « ce sont vos bras, mon Jésus ».

Je remarque que nous avons toujours la tentation d’abaisser l’idéal évangélique pour essayer de rejoindre tout le monde. Je crois qu’il faut tenir à cet idéal. Je dis souvent aux personnes que je rencontre qu’il faut faire des efforts pour monter sur la première marche. O n’y réussit pas la première fois. Il faut se reprendre car le Père qui nous regarde nous aime et nous attend.

Je me rappelle d’un homme qui m’a dit qu’il ne s’était jamais confessé. Il a avoué ses fautes et il me semble qu’il rajeunissait devant moi. Il était heureux. Je dis aux jeunes : « Tu veux te faire un beau cadeau? Tu as fait des gaffes dans ta vie. Aimerais-tu demander pardon pour les péchés de ta vie? » Ils disent tous oui. Je ne leur fais pas la morale. Je leur parle de la gratuité du pardon. Ils pleurent de joie.

NDC – Donc, l’amour de Dieu est gratuit et il ne repose pas uniquement sur le fait que nous montrions de la force…

A. D. – Je crois que nous tombons souvent dans l’erreur proposée par Pélage au 4e siècle. Il disait que nous sommes capables de vivre l’Évangile à condition de nous forcer. Je choque un peu les gens lorsque je leur dis que le proverbe « Aide-toi et le ciel t’aidera » n’est pas un proverbe d’Évangile. Le ciel nous aide d’abord et avant tout.

NDC – C’est sans doute dans cette veine que vous avez écrit il y a quelques années un livre sur le bon larron. Qu’est-ce que cet homme peut nous apprendre?

A. D. –J’ai rencontré un jour un Français qui a une grande dévotion au bon larron. Il me disait que je devrais écrire un livre sur cet homme. Cela tombait bien car j’avais une dévotion au bon larron. On retrouve d’ailleurs en Orient chez les Orthodoxes une grande dévotion au bon larron. L’homme qui m’a parlé m’a fait parvenir ce que les Pères de l’Église ont écrit sur le bon larron. J’ai été surpris par l’abondance de la littérature consacrée à celui qui a demandé pardon à Jésus sur la croix. J’a observé que les chrétiens d’Occident ont plutôt vu en ce pécheur un homme chanceux qui a obtenu le pardon à la dernière minute de  sa vie.

Thérèse de Lisieux a elle aussi été touchée par le bon larron. Sa sœur Céline disait que l’on parle toujours pour Thérèse de la voie d’enfance alors que l’on pourrait tout aussi bien dire qu’il s’agit de la voie du bon larron. Thérèse disait toujours que l’on paraissait devant le Seigneur les mains vides et qu’il ne faut pas faire tant de choses que cela pour être un saint.

Je crois que le bon larron obtient pour nous encore bien des grâces. Cela se produit selon moi surtout pour les gens qui approchent de la mort et qui ont délaissé l’Église. Le bon larron est près d’eux. Le bon larron met en pratique ce que la Bible nous enseigne. Il nous dit que Dieu entend l’appel du pauvre qui crie du fond de sa misère.  Dieu vient habiter notre pauvreté.

NDC – Vous écrivez de la poésie. Une autre facette de vos talents. Est-ce que la poésie est importante dans votre vie?

A. D. –Je ne connais pas beaucoup de prêtres qui sont des poètes. La poésie me permet de m’exprimer dans un langage symbolique. Ce n’est pas pour rien si la Bible contient plusieurs livres poétiques dont le fameux livre des Psaumes. J’ai un tempérament sensible et je peux exprimer dans la poésie des sentiments que je ne peux pas dire autrement. J’ai vécu des épisodes difficiles dans ma vie et je pense que cela aurait été plus difficile de  les traverser si je n’avais pas écrit de la poésie.

Je me rappelle d’une personne qui avait lu mes poèmes. Elle m’avait dit qu’elle avait été frappée par le fait que quelques poèmes exprimaient de la tristesse alors qu’elle voyait en moi un homme jovial plein d’énergie. Je lui ai expliqué que je vivais sans doute dans une période de ma vie plus sombre et que ce n’est pas parce que quelques poèmes sont plus tristes que je ne suis pas joyeux. Mon émotion s’est exprimée de cette manière. Je n’écris pas que des poèmes spirituels. Je ne crois pas qu’un  poète ne puisse écrire que de la poésie spirituelle. Un poète est un poète! Mes poèmes rejoignent des gens que je ne rejoindrais sans doute pas par ma prédication. J’ai commencé à écrire des poèmes à l’âge de 17 ans. Je crois que les poètes sont comme des prophètes. J’ai écrit des lignes qui m’ont surpris lorsque je les ai relues quelques années après.

NDC – Quel est le fil conducteur de votre vie de prêtre?

A. D. – Je pense que c’est le cœur humain. D’ailleurs quelqu’un m’a un jour fait remarquer qu’il y a le mot cœur dans le titre de tous les livres que j’ai publiés. Je n’en avais pas pris conscience. Cela veut certainement dire quelque chose. Il y a des prêtres qui vivent plus au niveau du cœur alors que d’autres se situent plus au niveau  cérébral. Quant à moi, j’utilise beaucoup la psychologie pour mieux comprendre le cœur humain. Il faut maintenant que j’accepte que j’ai un certain âge… Mais, j’ai encore du feu!

 

 

Livre

 

La mémoire du cœur

Dans ce livre, André Daigneault répond aux questions d’Hubert de Torcy. Nous apprenons ainsi à mieux connaître les intuitions et la pensée d’André Daigneault. Plusieurs poèmes ont été placés à la fin du livre, nous permettant ainsi d’apprécier sa poésie. Les lecteurs découvriront un prêtre qui a une passion pour l’Évangile et les personnes qu’il rencontre.

André Daigneault, La mémoire du cœur, Éditions de l’Emmanuel, 2007, 220 pages.