Le témoignage de la vie monastique

Bouchard Raphael DomLe pape François a proposé à l’Église de vivre une année de la vie consacrée. Celle-ci se déroule du 30 novembre 2014 au 2 février 2016. Il a adressé à toutes les personnes consacrées une lettre apostolique pour guider leur réflexion tout au long de cette année. Nous avons demandé à Dom Raphaël Bouchard, abbé de l’abbaye cistercienne Notre-Dame de Nazareth de Rougemont, de nous parler des enjeux de la vie monastique aujourd’hui. Ce modeste monastère a été fondé le 1er mai 1932 par des moines provenance de l’abbaye de Lérins en France. Les cisterciens de Rougemont innovent aujourd’hui en permettant à des jeunes d’expérimenter la vie monastique.

NDC – Vous êtes le père abbé de l’abbaye depuis le 6 janvier 2004. Qu’est-ce qui vous a amené à choisir la vie monastique?

Dom Raphaël – J’ai découvert la vie monastique à l’âge de 15 ans en lisant un roman. L’aventure se passait dans un monastère. J’ai été séduit par la description qu’on faisait de la vie monastique. Je me suis dit que je pouvais vivre cette vie où l’on cherche à dialoguer avec Dieu et à le rencontrer. Cette recherche de Dieu se fait à travers l’étude amoureuse de la parole de Dieu. Cette vie se déroule dans une communauté de frères. Ce cadre de vie allait me permettre de tout mettre en œuvre pour favoriser mon expérience de Dieu.

J’ai écrit dans un monastère pour savoir si je pouvais entrer chez eux. Ils m’ont répondu que j’étais un peu jeune pour entrer au monastère. Ils m’ont cependant invité à séjourner chez eux à l’hôtellerie. Je me rappelle encore la première fois que j’ai entendu les moines chanter l’Office. J’ai compris que je voulais être ce porte-parole de la création qui redonne à Dieu sa parole d’amour qu’il nous a donnée à travers les Écritures.

NDC – Vous auriez pu devenir prêtre séculier. Vous avez choisi de vivre dans un monastère toute votre vie. Étiez-vous attiré vers cette vie de stabilité ?

Dom Raphaël – Non... Ce n’est pas la stabilité qui m’attirait vers la vie monastique. Je suis un homme très versatile. C’est l’expérience de Dieu vécue durant ma jeunesse qui guidait mes pas. Je cherchais une vie vécue avec des personnes qui partageraient cette même expérience d’intimité et de proximité avec Dieu. Je voulais vivre avec des frères qui prenaient au sérieux l’expérience d’intimité avec Dieu et qui voulaient ordonner toute leur vie autour de cet objectif. La vie fraternelle est importante pour moi. J’ai ainsi la chance d’être soutenu par d’autres chercheurs de Dieu qui vivent d’autres combats et avec qui je peux partager mon regard sur ce grand mystère qu’est Dieu.

NDC – Quels sont les signes que donne la vie monastique à l’Église et à la société civile ?

Dom Raphaël – Je donnais dernièrement une conférence à des religieuses contemplatives. Je leur disais qu’au Québec la vie monastique doit retrouver sa mission prophétique. La vie monastique est un signe pour rappeler d’abord à l’Église et ensuite au monde le bonheur de vivre en Dieu. C’est une joie de savoir qu’il veille sur nous. C’est lui qui nous conduit. C’est lui qui nous cherche et qui nous désire. Nous n’avons pas à désespérer. L’Église du Québec apparaît souvent comme à bout de souffle. Elle traverse ce qu’on peut appeler un moment de détresse. Les moines et les moniales ont le devoir de redonner espérance à notre Église. Nous devons lui dire qu’elle peut passer à travers cette nuit. Elle est en train de se dépouiller. De grands bouleversements vont se produire. Cela est beau parce que nous savons que c’est lui qui nous conduit même si cela nous fait mal et que les arrachements sont difficiles. Nous pouvons continuer à croire que le message de l’Évangile s’adresse à l’homme et à la femme de notre temps. Notre petite communauté à Rougemont est là pour le signifier.

NDC – Le pape a écrit dans sa lettre pour L’Année de la vie consacrée que les religieux ont reçu un appel à vivre avec passion le présent. Comment cela se traduit-il dans la vie des moines ?

Dom Raphaël – Il s’agit de vivre le carpe diem, le moment présent. Il faut redécouvrir l’importance de l’instant présent. Dieu n’est pas dans le passé. Il n’est pas dans le futur non plus. Il faut savoir que pour Dieu n’existe que l’instant présent, c’est-à-dire l’instant de la rencontre avec lui. La passion du présent pour le moine est de découvrir que nous n’avons pas à nous soucier du futur ni à pleurer sur le passé. Nous devons cependant croire qu’il nous donne la grâce de relire notre passé pour le renouveler s’il y a trop d’erreurs qui le défigurent.

Nous avons une hôtellerie qui nous permet d’accueillir des personnes. Elles viennent ici pour se ressourcer. Le monastère est un espace de paix, de silence et de lumière. Les gens partent souvent d’ici en nous disant : « Vous ne m’avez pas parlé, mais vous ne pouvez pas savoir tout le bien que votre prière m’a fait ». Ces personnes voient des hommes prier sept fois par jour. Les moines se tiennent devant Dieu en récitant des textes vieux de plus de 2500 ans. Ils les présentent à Dieu avec tous les sentiments que le cœur humain possède. Nous présentons notre prière au Seigneur au nom de toute l’humanité. Une personne m’a déjà dit : « Si Dieu vous écoute, est-ce qu’il ne pourrait pas m’écouter moi aussi ? »    

NDC – Qu’est-ce que cherchent les personnes qui viennent séjourner à l’hôtellerie ?

Dom Raphaël – Je crois qu’elles cherchent ce que tous les hommes et toutes les femmes cherchent depuis la nuit des temps. Ces personnes cherchent à entendre une parole de sens et une parole qui donne une direction à leur vie. Elles cherchent aussi l’amour. Elles cherchent à rencontrer Dieu. Les nombreuses personnes qui séjournent ici veulent rencontrer des hommes qui sont quotidiennement en contact avec Dieu. Cela les aide. Elles voient bien que nous ne sommes pas des saints. Nous avons aussi nos zones d’ombre. Nous tentons de nous laisser apprivoiser par le jardinier céleste. C’est lui qui vient mettre de la lumière dans nos vies.

NDC – Le pape invite les religieux et, par le fait même, les moines à aller vers les périphéries. Comment cela est-il possible dans la vie des moines ?

Dom Raphaël – Dieu merci, on essaie de vivre sur place. Ce n’est pas facile pour le père abbé qui doit souvent sortir pour des réunions... Le moine essaie d’être aux périphéries à cause de son expérience de Dieu. Je crois que les athées sont aussi proches de l’expérience de Dieu que le sont les moines. Les athées vivent l’expérience de Dieu en ayant la liberté de dire à Dieu qu’ils ne croient pas en lui. Les athées refusent Dieu tout en maintenant le dialogue. Je crois même si je peux dire ainsi que cela fait plaisir à Dieu de rencontrer des gens qui le contestent. Cela donne aussi à Dieu la liberté de les remettre en question. La vie monastique est une expérience décapante. Nous avons peu de choses sur lesquelles nous appuyer. L’expérience de Dieu se vit à nu. Les nuits de la foi sont parfois pénibles et longues. Par l’hôtellerie, toute la misère du monde vient frapper à notre porte. Les personnes qui viennent ici savent qu’elles vont trouver des hommes qui sont prêts à les accueillir et qui peuvent leur manifester la tendresse et la compassion divines.

NDC – Votre communauté a fait le choix d’accueillir des jeunes. Comment cela se manifeste-t-il ?

Dom Raphaël – Nous devons écouter ce que les jeunes ont à nous dire. Il y a de nouvelles voies d’accueil à créer. Nous avions créé ici un espace que nous appelons la Chambre haute. Nous rencontrions des jeunes qui voulaient mieux nous connaître et s’approcher de la communauté. Le réflexe que nous avions alors était de les inviter à participer à la vie de la communauté. On les invitait aux offices, à participer au travail matériel et à suivre des cours. C’était trop. Les jeunes qui participent à l’expérience de la Chambre haute trouvent un lieu où ils peuvent mieux nous connaître et participer à la vie communautaire selon leur désir. Les jeunes prennent avec nous de petits engagements afin de mieux nous connaître.

La suite logique de cette expérience a été de mettre en place le postulat externe. Nous avons deux jeunes qui sont en train de vivre ce type de postulat. Les jeunes qui terminent leurs études ont des dettes et d’autres engagements liés au travail. Nous recevions des commentaires de leur part. Ils nous disaient: « Nous voulons vivre avec vous, mais vous ne voulez pas ». La formule du postulat externe leur permet de s’intégrer progressivement à la vie communautaire. Ils séjournent au monastère lors des jours de congé et des vacances. Ils peuvent par la suite si ce cheminement a été positif être admis au noviciat. Le noviciat dure deux ans. Durant cette période, ils sont obligés d’aller suivre à notre maison générale à Rome deux sessions de formation d’une durée de six semaines. Ils y vivent une expérience internationale extraordinaire. Cette expérience leur permet de rencontrer des jeunes de partout. Ils peuvent y créer des liens de solidarité.

NDC – Cela fait trente et un ans que vous vivez au monastère. Quel feu anime votre démarche spirituelle ?

Dom Raphaël – Il s’agit du même feu qui m’a amené ici. Je suis entré au monastère à cause de Jésus Christ. Je voulais vivre en intimité avec lui et soutenu par la vie fraternelle avec mes frères. J’ai la chance de vivre à l’année sous le soleil de Dieu. Jésus Christ est celui que je chante tous les jours. Il est le Ressuscité, le vivant dans ma vie. Il est celui qui me visite à l’occasion de ma prière personnelle et communautaire.

Photo : J. Martineau

La nouvelle évangélisation

Souletie Jean LouisLa réflexion sur la nouvelle évangélisation intéresse au plus haut point le théologien Jean-Louis Souletie, directeur de l’institut supérieur de liturgie à l’institut catholique à Paris. Il a rédigé sur ce sujet un document destiné aux évêques français. 

NDC – Comment avez-vous réagi lorsque le pape Benoît XVI a proclamé une Année de la foi ?

Jean-Louis Souletie – Je me suis dit que c’était une bonne idée parce nous vivons présentement ce qu’on appelle une «crise de la foi». J’ajoute tout de suite que la foi est peut-être toujours en crise. Le croyant est toujours interpelé par la Parole de Dieu. Cette parole provoque notre foi. Il est intéressant de constater que cette année de la foi survient après que le pape ait rédigé des encycliques sur l’espérance et sur la charité. Nous devons nous interroger sur ce que cela veut dire de croire en Dieu et en Jésus Christ.

NDC – Est-ce que cela a pour vous un sens que le pape ait fait coïncider l’Année de la foi avec la célébration du cinquantième anniversaire de l’ouverture du concile Vatican II ?

J.-L. S. – Votre question est intéressante parce qu’un magazine français m’a demandé de rédiger une série d’articles qui font le lien entre l’Année de la foi et les documents du concile Vatican II. J’ai rédigé ces articles et je me suis rendu compte que les grandes intuitions de Vatican II ne sont compréhensibles qu’à l’intérieur d’un regard de croyant. Ce ne sont pas des intuitions sociologiques. On dit que Vatican II a été un concile pastoral. Il n’est pas que cela. Il y a dans Vatican II une vraie doctrine de la foi. Sans cette doctrine, le concile n’a aucun sens.

NDC – Qu’est-ce que cela veut dire ?

J.-L. S. – Prenons la constitution Dei Verbum sur la Parole de Dieu. Nous voyons bien que la Parole de Dieu c’est le Christ. Cette parole vient toujours bouleverser le croyant en lui posant cette question : est-ce que tu crois en moi ? Saint Paul a écrit dans la lettre aux Romains que la foi naît de la prédication de l’Écriture. Je peux aussi prendre l’exemple de la Constitution sur l’Église. L’Église est définie comme un mystère. Entrer dans le mystère du peuple de Dieu ne peut procéder que de la foi en Jésus Christ. La constitution sur la liturgie a elle aussi un lien avec la foi. La liturgie c’est l’Église en prière qui écoute la Parole de Dieu et qui répond par le sacrifice de louange à Dieu. Notre liturgie est centrée sur le mystère pascal. On peut ainsi passer en revue les autres documents conciliaires et constater qu’ils ont tous un lien avec la foi.

NDC – N’est-il pas aujourd’hui plus difficile de croire ?

J.-L. S.- Le monde des pays du Nord vit une vraie crise qui concerne toutes les institutions. L’État, les partis politiques, la famille et les religions sont affectés par cette crise. La foi souffre particulièrement de cette crise. Une question est posée : quel intérêt y-a-t-il de croire en Dieu ? Les jeunes générations posent cette autre question : qu’est-ce que cela change dans la vie de croire ? Les Églises sont invitées à manifester concrètement que la foi en Jésus Christ change des comportements individuels et sociaux. Les nouvelles générations demandent la cohérence entre ce que les Églises enseignent et l’action qu’elles préconisent.

         Je pense que les gens sont prêts à croire mais ils sont prêts à croire en tout. Ils sont ouverts à la foi bouddhiste, à la tradition musulmane ou à la foi chrétienne. Ils posent une question à toutes ces traditions : est-ce qu’il y a une cohérence entre ce que vous annoncez et ce que vous vivez dans la société ? Est-ce que l’Évangile a la puissance de transformer les rapports humains dans le sens de la paix, de la justice et du respect d’autrui ? Voilà ce qui nous est demandé.        

NDC – Autrefois le catéchisme suffisait pour alimenter la foi. Aujourd’hui, il ne suffit plus. Pourquoi ?

J.-L. S. – Le catéchisme suffisait parce que nous étions chrétiens. Ce n’est pas le catéchisme qui nous faisait chrétiens. Nous naissions dans une famille chrétienne et nous étions plongés dès les premiers jours de notre existence dans une ambiance chrétienne. Le catéchisme venait mettre des mots sur une expérience religieuse que nous avions reçue par la vie familiale, la société et même la culture. Les enfants qui naissent aujourd’hui dans nos pays ne naissent pas automatiquement chrétiens. Il y a une grande rupture de transmission de la foi.

NDC- Selon vous, il a toujours été difficile de croire. Pourquoi ?

J.-L. S. – La foi a peut-être toujours eu le statut de crise au sens du mot grec krisis qui signifie jugement, discernement et décision. La foi c’est toujours la Parole de Dieu qui s’approche de nous et qui demande à être crue. Cela met l’homme en crise. Abraham, Moïse, les patriarches et les prophètes se sont retrouvés dans des situations où ils ont dû discerner l’appel de Dieu. J’aime beaucoup les pages des évangiles qui racontent les tentations de Jésus au désert. Comment Jésus sait-il que c’est la parole de Satan qui est mensongère ? On peut répondre qu’il est le fils de Dieu. Il demeure qu’il a été soumis à la tentation. Nous avons encore aujourd’hui à discerner la parole de vérité de celle qui est mensongère. Jésus a fait ce discernement en en appelant aux Écritures où il est écrit : «Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.»

NDC – Il y a des personnes qui craignent pour l’avenir de la foi car elles ont peur que l’on ne puisse plus la transmettre aux jeunes générations. Que pensez-vous de cette attitude ?

J.-L. S.- Nous risquons d’être fascinés par la peur. Je ne cède pas à la peur par décision de foi et sans doute aussi par tempérament. Nous pouvons lire ceci au livre du Deutéronome : «Souviens-toi de ton futur.» Nous ne devons pas nous mettre la tête dans le sable. Nous vivons une vraie crise avec de vrais enjeux. Il faut réfléchir à ce qui se passe et ne pas se tromper dans notre analyse. Il ne faut pas être mobilisé par la peur. Regardons les difficultés et tâchons de mettre en œuvre ensemble des démarches qui conviennent pour la nouvelle évangélisation. La peur risque de provoquer chez nous un raidissement et une crispation. Nous avons besoin d’un exercice de discernement large qui sollicite les charismes de tous pour comprendre ce qui se passe au niveau mondial. Je ne suis pas pour le fait de dramatiser la situation. J’opte plutôt pour un réalisme confiant.

NDC – Est-ce que les moyens de communications modernes peuvent contribuer à la nouvelle évangélisation ?

J.-L. S – Les moyens de communication peuvent faire beaucoup de choses mais ce ne sont que des moyens. Ils sont polyvalents. Cela dépend de la manière dont nous les utilisons. Ils sont des outils à notre disposition. Je pense au travail que font les dominicains avec les retraites du Carême disponible sur Internet. Cependant, les moyens seront toujours des moyens. La question principale est celle-ci : l’Évangile est au service de quelles actions ? Le problème est la cohérence qui doit exister entre l’annonce de l’Évangile et ce qu’il inspire de faire. L’Évangile doit transformer nos vies. L’Église doit pouvoir inviter à «venir voir». Il faut des lieux où l’Évangile se réalise en actes. L’Évangile a toujours été une puissance de transformation en faisant la promotion de la fraternité, de la justice et de l’égalité des personnes. C’est ce que l’Église a toujours fait dans l’histoire. Je pense aux hospices qui ont été ouverts au Moyen Âge. À d’autres époques, on a connu des prêtres qui ont rassemblé de femmes et des hommes pour s’occuper des enfants de la rue. Nous pourrions faire toute une liste des initiatives qui ont été prises au nom de l’Évangile pour améliorer les conditions de vie des malades, des pauvres, des femmes violentées. Il y a même des ordres religieux qui ont été créés pour libérer les esclaves. Il faut ouvrir des forums publics pour inviter toutes les personnes de bonne volonté à prendre la parole pour discerner ce qu’il convient de faire pour l’homme d’aujourd’hui.

NDC – Risque-t-il d’y avoir des chocs dans l’Église sur la manière de voir la nouvelle évangélisation ?

J.-L. S. – L’histoire nous enseigne que les grands chocs internes ont toujours existé, notamment au moment des grandes ruptures de la tradition. On pense à ce qui est arrivé à la fin de la vie de saint Augustin et aux questions posées au moment de la découverte des Amériques. La réforme protestante a été un tournant important. L’Église sait que ces chocs existent mais elle ne peut pas les prévoir. Il y a divers regards dans l’Église car le monde est devenu si complexe que cela est normal. L’important est de pouvoir vivre la diversité dans une communion, sinon le message n’aura pas de crédibilité.

 

«L’Église continue de transmettre la foi dont elle vit elle-même. Bien avant qu’elle s’énonce par des idées, cette foi est une pratique active et transformante des personnes et des liens sociaux.»

 

Photo : J. Martineau

L'Église et les médias

Turcotte MgrLe cardinal Jean-Claude Turcotte a été nommé évêque auxiliaire à Montréal en 1982. Le pape Jean-Paul II l'a appelé à la fonction de cardinal en novembre 1994. Sa fonction d'archevêque de Montréal fait de lui un homme qui est souvent appelé à prendre la parole dans les médias. Comment perçoit-il ce rôle à une époque où l'information-spectacle occupe à la télévision presque toute la place ? Le cardinal Jean-Claude Turcotte est reconnu pour tenir des propos imagés qui sont souvent retenus par les journalistes.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

Le cardinal Jean-Claude Turcotte est souvent appelé à intervenir dans les médias. Il se décrit comme un homme qui manie mieux la parole que l'écrit.

NDC- J'imagine que vous êtes souvent demandé par les médias afin d'accorder des entrevues. Comment réagissez-vous face à ces requêtes ?

Mgr Turcotte - Les sujets d'actualité ne manquent pas. Ce n'est pas toujours facile de répondre aux questions car je ne suis pas un spécialiste qui peut aborder avec compétence tous les sujets qu'on me propose. J'ai l'humilité de croire que je ne sais pas tout. J'ai établi certaines normes qui me guident avant d'accorder une entrevue. Je ne commente pas un texte sans d'abord l'avoir lu. Je ne commente pas les commentaires des journalistes. Mon expérience des médias m'a appris que les journalistes vont toujours chercher dans un texte d'Église les sujets qui les intéressent. Il y a trois ou quatre thèmes qui les passionnent : l'homosexualité, le mariage entre des personnes du même sexe, l'avortement, etc.

Je m'accorde toujours du temps pour lire avec attention les textes qui viennent de Rome car ils emploient souvent un langage qui est difficile à comprendre. Il serait normalement du ressort des journalistes d'essayer de le comprendre comme ils le font par exemple lorsqu'ils traitent de la politique. Je demande souvent aux journalistes s'ils ont lu le texte avant de venir me poser des questions. Il est rare qu'ils se donnent la peine de lire les textes.

NDC - Vous devez donc faire face à la musique...

Mgr Turcotte - Cela fait partie du rôle d'un évêque. L'une des premières fonctions de l'évêque est d'enseigner. Nous n'enseignons plus de la même manière qu'autrefois. L'écrit est toujours utilisé mais ce n'est pas là où j'excelle. Je ne suis pas un écrivain. Par ailleurs, je pense que je possède certaines qualités pour vulgariser des sujets complexes. J'ai un langage assez simple qui me permet d'être compris des gens. Je suis davantage l'homme de la parole que de l'écrit.essions illustrent cette peur secrète que nous entretenons face à Dieu.

NDC - Est-ce que le fait d'être cardinal ajoute quelque chose à votre popularité ?

Mgr Turcotte - Il y a des gens qui pensent que le fait d'être cardinal ajoute quelque chose à la personne. C'est faux ! Le Christ a confié aux apôtres la mission d'enseigner. Ils se sont accordé chacun un territoire et l'histoire de l'Église nous montre que l'évangélisation s'est organisée autour de l'évêque. Chaque évêque a développé une unité de pensée avec le chef de l'Église qu'est le pape.

Les cardinaux ont deux rôles précis dans l'Église. Ils ont pour première fonction d'élire le pape. La seconde consiste à siéger sur des comités à Rome. D'ailleurs, il y a aussi des évêques qui siègent sur ces comités. Nous avons alors pour fonction de conseiller les dirigeants de la Curie ainsi que le pape sur un certain nombre de questions. Je peux vous dire que je n'ai pas de leçon à donner à des confrères évêques. Les gens sont marqués par la hiérarchie qui existe un peu partout mais cela ne se passe pas comme cela dans notre Église.

NDC - Que pensez-vous actuellement des médias ?

Mgr Turcotte - Il y a autant de journalismes qu'il y a de journalistes. Il y a des modes dans ce domaine comme il y en a dans d'autres secteurs de la société. Je privilégie la télévision parce que c'est par ce moyen que la majorité des gens s'informent et qu'ils acquièrent des connaissances. Les Québécois passent, semble-t-il, environ 24 heures par semaine devant leur téléviseur. Il y a présentement une tendance qui me fatigue. Il s'agit de l'information-spectacle. La mode est de mettre autour d'une table des gens de diverses opinions pour qu'ils s'affrontent de sorte que le spectacle est privilégié plutôt que l'information.

Je refuse constamment de participer à ce genre d'émission. Je ne le fais pas parce que j'ai peur. Je préfère plutôt accorder des entrevues en direct là où je peux réellement exprimer ma pensée. Il y a des sujets qui sont trop importants pour être traités superficiellement. Il faut pouvoir articuler sa pensée. On ne peut pas réellement commenter un sujet en l'espace de 20 secondes. C'est la formule que la télévision privilégie. Je vois souvent des politiciens s'embarquer là-dedans et régler un problème complexe de façon simpliste. C'est comme si on pouvait régler une situation comme dans un film western là où il y a les bons et les méchants. La réalité est différente. Il y a des zones grises, des avantages et des inconvénients à faire un choix. Il faut dire avec courage que le choix pour lequel on a opté n'est peut-être pas le meilleur mais, il a été pris pour telle raison. L'unanimité ne peut pas exister.

 

«L'une des premières fonctions de l'évêque est d'enseigner. 

Nous n'enseignons plus de la même manière qu'autrefois. Je ne suis pas écrivain.

Par ailleurs je pense que je possède certaines qualités

pour vulgariser des sujets complexes.»

NDC - L'an dernier vous avez prononcé une phrase à l'occasion d'une conférence de presse qui a fait largement les manchettes. Les journalistes n'ont pas été tendres avec vous.

Mgr Turcotte - Il s'agissait d'une conférence de presse portant sur le mariage des personnes de même sexe. Vous avez là l'exemple d'une phrase qui a été sortie de son contexte. Je répondais à une question qui se formulait ainsi : «Pourquoi vous opposez-vous au changement de définition du mariage ?» J'ai exposé très clairement qu'il est important de bien définir les concepts. Il faut que les mots puissent dire des choses précises. Est-ce qu'on peut dire que le mariage est simplement l'union de deux personnes qui s'aiment ? J'ai alors dit sous forme de question que cette forme d'union pourrait alors s'appliquer à un père et à son enfant. On a sorti cette partie de mon intervention en laissant croire que la nouvelle loi pourrait conduire à cela. Je n'ai jamais dit une telle chose. Je n'ai pas fait de correctif car cela ne sert à rien. C'est pour cette raison que je privilégie les interventions en direct. Les journalistes ne peuvent pas couper les phrases.

NDC - Il faut donc constamment faire attention à ce que l'on dit.

Mgr Turcotte - Je déteste les humoristes qui vont chercher une phrase en dehors de son contexte et qui font dire aux personnes des choses qu'elles n'ont pas dites. Ce n'est pas respectueux des gens qui ont la difficile tâche d'affronter le public. Il est certain que j'ai souvent un langage imagé et il y a des expressions que je peux dire dans certains contextes. On peut rire de moi si on les sort de ces contextes.

Le cas du mariage homosexuel est un cas intéressant. Le lobby qui défendait cette idée était très puissant. Il était bien vu d'appuyer cette démarche et les personnes qui s'y opposaient n'osaient pas parler. Ceux qui ont pris la parole pour dénoncer le projet de loi ont payé cher leur prise de position.

NDC - Pourquoi devient-il si difficile de s'opposer à certaines idées ?

Mgr Turcotte - Il y a des sujets qu'on n'accepte plus de discuter. Il y a dans notre société un certain «moutonisme de la pensée». Les lobbys qui soutiennent des points de vue sont puissants et ils utilisent l'arme du ridicule pour dire qu'une idée plus traditionnelle est dépassée. L'attrait de la nouveauté règne en maître dans notre monde. Un bon exemple de cela existe dans les médias. Une nouvelle qui a fait la manchette la veille est dite dépassée si elle est répétée le lendemain. C'est bien évident que l'on oublie ce que la religion chrétienne, qui a 2000 ans d'histoire, a donné au monde. Il y a des gens qui veulent appliquer à l'Église le phénomène de la mode. Je dis à des personnes : «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Est-ce que je vais faire un sondage pour savoir s'il faut enlever telle ou telle page de l'Évangile afin de la remettre plus tard ? »

Regardez ce que la politique est devenue. Je ne blâme pas les politiciens. Ils ne sont pas réélus s'ils ne donnent pas immédiatement ce qui est populaire. Cela demande un sacré courage pour rester fidèle à ce que nos ancêtres nous ont légué dans la tradition. La doctrine chrétienne s'alimente à deux sources : l'agir du Christ contenu dans les évangiles et la tradition de l'Église. On ne peut renverser du revers de la main quelque chose qui touche à cette doctrine sans accepter d'y penser et de poser des questions.

 

«Il faut accepter d'être en désaccord. 
Est-ce que Jésus a été d'accord avec tous ses contemporains ? 
Le prophétisme ne veut pas dire que l'on accepte toutes les nouvelles idées.»

NDC - On dit que Jean-Paul II était le pape des médias. Pourquoi avait-il une telle «aura» médiatique ?

Mgr Turcotte - Jean-Paul II est un pape qui a dépassé les médias. On dit qu'il avait un charisme spécial. C'est vrai ! Il n'avait pas le charisme habituel des vedettes. Il faut être beau et pouvoir faire un bon spectacle pour occuper une bonne place dans les médias. Je ne peux pas dire que Jean-Paul II pouvait faire cela durant les 10 dernières années de sa vie. C'était un homme malade qui avait de la difficulté à articuler. Et pourtant, une étonnante vérité se dégageait de sa personne.

Je me suis souvent posé la question suivante : qu'est-ce qui pouvait tant attirer les jeunes vers lui ? Cet homme enseignait des choses difficiles. Il n'a jamais mis son drapeau dans sa poche. Cependant, il insistait sur le respect de l'être humain et sur le fait qu'un être humain ne peut pas en mépriser un autre. Les jeunes ont compris cela. Son message et sa vie étaient en harmonie. Il y a tellement de gens qui ont un discours et une vie qui ne coïncident pas.

NDC - Vous avez fait l'été dernier la une du magazine Le Lundi à propos de votre diabète. Pourquoi avez-vous accepté d'en parler publiquement ?

Mgr Turcotte - Je suis aux prises avec le diabète de type 2. Je vis avec cette maladie depuis une dizaine d'années. Je suis capable de contrôler mon taux de sucre. Des gens ont appris cela et ils sont venus me poser des questions. J'ai accepté d'en parler pour montrer qu'il est possible de vivre tout en souffrant du diabète. Des amis sont diabétiques et ils ont connu de belles carrières. Cela demande une discipline personnelle. Je ne suis pas gêné d'en parler. Je n'ai rien à cacher.

 

 

L'Église du Québec face à un tournant

 

Veillette MartinCet automne les élèves du Québec n’auront plus dans les écoles, cela tant au niveau primaire que secondaire, des cours de sciences religieuses confessionnelles. On peut dire que la société québécoise vient de franchir l’une des dernières marches de la laïcisation des écoles qui a été amorcée dans les années 1960. Nous avons rencontré Mgr Martin Veillette, évêque du diocèse de Trois-Rivières et président de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AÉCQ). Nous lui avons posé des questions  concernant le dossier de l’éducation religieuse et des négociations qui ont eu lieu entre l’AÉCQ et le Gouvernement du Québec. Nous avons aussi abordé dans cette entrevue le dossier des « accommodements raisonnables ».

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Quelle place les évêques du Québec peuvent-ils prendre aujourd’hui dans les débats qui entourent des questions de société?

Mgr Martin Veillette : Ce questionnement est présent depuis longtemps à l’AÉCQ.  Comment l’Église catholique peut-elle jouer un rôle dans les débats qui marquent notre société? Nous avons invité il y a quelques années M. Michel Venne, ex-journaliste au Devoir et fondateur de l’Institut du Nouveau Monde. Il nous avait dit que notre société est maintenant marquée par le débat. Nous vivons dans une société démocratique et libérale où les grands enjeux sont débattus sur la place publique dans les médias. Les personnes et les groupes peuvent présenter leur point de vue. L’Église ne fait pas bande à part. Michel Venne  nous a dit que les évêques étaient donc invités à partager leurs réflexions comme le font les autres groupes sociaux. Il a souhaité que nous prenions notre place dans ces débats.  Cependant, cela ne voulait pas dire que nous allions imposer notre point de vue. Au contraire, notre voix allait être entendue parmi toutes les autres.

Nous avons dû nous habituer à ce mode de fonctionnement qui diffère considérablement de ce que nous avons connu durant la première moitié du 20e siècle où l’Église avait le dernier mot lorsque venait le temps de prendre des décisions qui la touchaient. Le Gouvernement nous considère comme un interlocuteur parmi tant d’autres. Nous portons cependant un héritage que nous considérons comme précieux et valable. Cet héritage peut à notre avis contribuer au bien commun de la société. Si nous nous taisions, nous aurions l’impression de manquer à notre devoir. Nous voyons notre participation à différents débats comme une note positive. C’est ce que nous avons cherché à faire lors de nos dernières interventions. Il est certain que nous n’exerçons plus un leadership de type autoritaire.

Cette manière de faire donne l’impression que les évêques ne parlent plus. Je peux vous dire qu’ils parlent encore et peut-être même plus qu’auparavant. Notre voix n’a cependant plus le même écho dans les médias et elle n’est plus la seule à être entendue.

NDC – Quelle place les médias donnent-ils aux documents des évêques?

Mgr M. V. – Je veux tout de suite vous donner un exemple. Nous venons de faire connaître publiquement notre réaction à la suite de la publication du rapport de la Commission Bouchard-Taylor. Le communiqué que nous avons émis a été cité dans plusieurs médias. J’ai reçu des appels d’aussi loin que de Rimouski et Rouyn. Il arrive à d’autres occasions  que nos interventions ne suscitent pas de réactions alors que d’autres voix occupent la une. Nous essayons de faire en sorte que nos prises de position soient davantage proches des événements. Habituellement les médias veulent entendre nos propos sur des questions qui affectent la société.

NDC – Les changements qui surviennent concernant l’enseignement religieux dans les écoles marquent une rupture avec ce qui se faisait. Comment le Gouvernement en est-il arrivé à prendre cette décision?

Mgr M. V. – Cette décision, il faut bien le dire, survient après trente ans de changements dans le monde de l’éducation. La création du Ministère de l’éducation au début des années 1960 était en soi un grand changement par rapport à ce qui existait auparavant. La vie sociale et politique du Québec a beaucoup évolué au cours des quarante dernières années. La perception de la place de la religion a changé non seulement dans la société mais aussi dans l’Église. En observant ces changements on peut comprendre ce qui a amené le Gouvernement à prendre la décision de mettre en place un cours d’éthique et de culture religieuse obligatoire pour tout le monde. Ce cours aura donc pour objectif non pas de faire des catholiques ou des musulmans mais d’amener les élèves à une meilleure compréhension mutuelle entre des citoyens qui ont des appartenances religieuses différentes.

Nous croyons que cet objectif est légitime de la part de l’État qui est responsable du bien commun dans la société. L’État doit favoriser la bonne entente et l’harmonie sociale.  Le fait d’en arriver à mieux comprendre celui qui adhère à une autre religion est un des objectifs poursuivi par l’État. C’est un gros défi.

Le programme scolaire qui a été approuvé par la ministre est considérable. Certains disent qu’il est trop chargé. Nous espérons que les enseignants ne se décourageront pas et qu’ils sauront respecter les objectifs du cours tel qu’énoncé par le Ministère de l’éducation. C’est l’expérience qui nous montrera à quel point cela va fonctionner. Pour notre part, nous avons fait au Ministère des observations tout au long du processus et nous espérons que ce projet réussisse. Les évêques se disent que ce projet sera bon pour le monde  religieux en général si on réussit à faire quelque chose de positif pour l’ensemble des Québécois. Le reste du chemin nous appartient. C’est à l’Église qu’est confiée la mission de faire des chrétiens. L’Église comme institution doit mettre en place une stratégie d’évangélisation auprès des jeunes. Cela nous appartient et non pas  à l’école. Les paroisses, les mouvements et les familles doivent assurer la formation chrétienne des jeunes. C’est à nous qu’appartient le rôle de faire des disciples de Jésus Christ. Nous avons d’ailleurs déjà commencé à œuvrer dans cette ligne et nous allons continuer en espérant que cela porte des fruits.

Nous observons à ce jour des réponses assez étonnantes de la part des jeunes qui s’inscrivent à ces parcours de formation catéchétique. Les animatrices sont quelquefois surprises des réponses à ce projet.

NDC – Peut-on tracer un bilan des cours de sciences religieuses qui ont été dispensés dans les écoles au cours des vingt dernières années ? Plusieurs pensent que cela a été un échec.

Mgr M. V. – C’est peut-être insatisfaisant comme résultat. Nous espérions de meilleures retombées. Quels éléments pouvons-nous nous donner pour étayer notre jugement? Nous retenons souvent ceux d’ordre liturgique. L’assistance à la messe continue à baisser. Alors on dit que les gens ne pratiquent plus. Je crois qu’il s’agit ici d’un élément parmi bien d’autres. La vie chrétienne n’est pas faite uniquement de la participation à la messe du dimanche. D’autres éléments entrent en ligne de compte et ceux-là heureusement sont encore présents. Je pense au partage qui est si présent dans une région comme la Mauricie. Les jeunes comme les moins jeunes sont impliqués dans ce processus de solidarité. J’y vois un écho à l’Évangile. L’Église ne le revendique pas toujours explicitement mais celui qui observe la situation de près peut le constater. L’Évangile continue à inspirer les gens. Je ne veux pas ici imposer une motivation aux personnes. Je crois toujours que l’engagement de tant de personnes dans le bénévolat a des sources chrétiennes. Il ne convient peut-être pas de parler d’un échec. Je pense qu’il faut nuancer notre jugement.

NDC – Des groupes ne sont pas d’accord avec la position de l’AÉCQ et ils veulent même contester la Loi. Comment réagissez-vous à cette prise de position?

Mgr M. V. – Nous sommes au courant de l’existence de ces groupes. Leur position est connue et elle n’est pas récente. Elle est difficile à tenir. Ils souhaitent que l’enseignement religieux confessionnel soit maintenu à l’école. Nous avons proposé cette voie au Gouvernement mais elle n’a pas été retenue. Nous avions souhaité dans nos recommandations que l’on continue encore un certain temps à dispenser le cours de sciences religieuses et on nous a dit que c’était fini. Nous avons dû prendre acte de cette décision gouvernementale.

Est-ce qu’il faut continuer la bataille? Faut-il aller en cour? L’AÉCQ n’a pas choisi cette voie. Nous avons adopté, là où on peut le faire, une attitude de dialogue, de collaboration, de concertation et de coopération avec l’État. Nous allons mettre en place nos programmes de catéchèse dans les communautés chrétiennes et nous pensons qu’il y a là une voie d’avenir pour rebâtir les liens entre les chrétiens.

NDC – Vous désirez rendre les communautés responsables de la transmission de la foi?

Mgr M. V. – Nous espérons qu’il y aura une prise de conscience du fait qu’engendrer des chrétiens appartient à la communauté chrétienne. Nous nous sommes sans doute reposés trop facilement sur d’autres institutions comme l’école pour le faire. Les familles ne s’impliquaient pas tellement en se disant que l’école allait le faire. Les circonstances font que l’avenir appartient à la communauté chrétienne.

NDC – Un nouveau débat nous est arrivé en 2007, celui des accommodements raisonnables. Avez-vous été surpris de voir l’importance que ce débat a pris chez nous?

Mgr M. V. – Je crois que le feu couvait depuis un bout de temps sous la cendre. Une série de jugements judiciaires a irrité des gens et c’est à partir de cela qu’une certaine explosion est arrivée. Il y a des personnes qui ont ressenti ces jugements comme si on voulait mettre de côté notre religion en voulant créer de la place pour celle des nouveaux arrivants. Nous sommes chez nous sensibles au fait d’accorder des privilèges à quelqu’un. Cela se manifeste en particulier chez les jeunes. On ne peut accorder des privilèges à une personne si cela ne nous apparaît pas juste. Des gens ont eu l’impression que ces privilèges n’étaient pas justifiés. La Commission Bouchard-Taylor a analysé avec attention ces événements et il est apparu que ce qui s’était passé ne correspondait pas à ce que les médias ont rapporté.

NDC – Quel rôle l’Église peut-elle jouer pour nous aider à accueillir l’étranger?

Mgr M. V. –  L’accueil de l’étranger, de l’immigrant, fait partie de la tradition judéo-chrétienne. La tradition juive dans l’Ancien Testament allait déjà dans ce sens.         Le XXIe siècle va nous apporter beaucoup de brassage de populations. Nous sommes en train d’assister, me semble-t-il, à un certain éclatement des frontières. Il devient de plus en plus difficile aux régimes autoritaires de fermer leurs frontières. Nous en avons vu des exemples récemment. L’opinion internationale demande alors l’ouverture des frontières. La terre est pour tous. Il faut s’ouvrir à l’autre et accueillir celui qui est différent de soi. C’est tout un défi. Il y a des situations qui sont plus difficiles à vivre mais c’est le prix à payer pour en arriver à vivre dans une société qui est de plus en plus diversifiée tant au niveau des idées que des religions.

Nous semblons ressentir davantage cette situation aujourd’hui. Nous devrions jeter un regard dans l’histoire de l’humanité  et on s’apercevrait que les mouvements de populations ont toujours existé.

DES ASPECTS POSITIFS

Regrettant la disparition du régime d’option, les évêques reconnaissent que la contribution éducative attendue de ce programme se situe principalement sur le plan de la citoyenneté : «la reconnaissance de l’autre et la poursuite du bien commun». Il s’agit d’apprendre à vivre ensemble dans une société pluraliste. Ils souscrivent à cet objectif et invitent la population catholique à en reconnaître la pertinence.

...Mais des questions préoccupantes

Ce programme soulève cependant des questions préoccupantes : par exemple, dans le domaine de l’éthique on trouve peu de repères significatifs au-delà de ceux qui touchent le vivre ensemble; l’approche socioculturelle du phénomène religieux pourrait conduire à une vision réductrice de l’expérience croyante; il n’est pas possible de prévoir l’effet qu’aura sur les élèves, particulièrement ceux du primaire, l’exposition à la diversité des points de vue éthique et religieux.

Les évêques catholiques du Québec

VATICAN II : une ouverture sur le monde

Routhier GillesNous avons demandé au professeur Gilles Routhier de nous parler de la genèse du concile Vatican II à l’occasion du cinquantième anniversaire de son annonce par le pape Jean XXIII. Gilles Routhier est prêtre et théologien à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. Il est un spécialiste de Vatican II. Il a publié plusieurs livres et articles sur la réception du concile. Ses propos nous font découvrir en quoi ce concile a été marquant dans l’Église du XXe siècle. Vatican II a inauguré une nouvelle manière pour l’Église d’être présente au monde.

NDC – Vos recherches sur la réception du concile Vatican II ont fait de vous un spécialiste de cette question reconnu à travers le monde. Comment en êtes-vous arrivé à faire du concile votre sujet principal d’étude?

Gilles Routhier – L’Église a célébré en 1985 par un synode extraordinaire le 25e anniversaire de la clôture du concile. J’ai commencé mes études de doctorat en théologie en 1987. Les derniers grands commentaires sur le concile dataient du début des années 1970.  Il y a eu par la suite une longue période creuse et le 25e anniversaire de la fin du concile a ramené les études sur le concile dans l’actualité. Toute une génération de théologiens venait de changer. Pour ma part, j’ai peu connu l’Église d’avant le concile. J’ai servi pendant deux ans la messe en latin. J’ai par la suite connu les changements qui sont survenus dans l’enseignement de la catéchèse. J’ai vécu les années de transition.  C’est vraiment intéressant de reprendre cela plus tard et de découvrir l’importance de cet événement.

NDC – Les conciles sont-ils des événements très importants dans la vie de l’Église?

G. R. – Il est certain que les conciles sont des événements importants. Il s’agit d’une assemblée d’évêques qui a une autorité qu’aucune autre assemblée d’évêques ne peut avoir.  Il s’agit de la  forme extraordinaire de l’exercice du magistère. Il y a eu 21 conciles depuis le début de l’Église. Il est certain que des conciles ont été plus importants que d’autres. On a dit par exemple que les quatre premiers conciles faisaient écho aux quatre évangiles. Cela ne veut pas dire qu’ils ont le même statut que les évangiles mais que ces conciles ont fondé la doctrine de l’Église. Le Credo a été défini par le concile de Nicée-Constantinople. Toutes les questions relatives à la divinité et à l’humanité du Christ ont été définies par ces conciles. Plusieurs de ces conciles ont donné une figure et une forme au catholicisme.

Pour nous, par exemple, le concile de Trente, qui s’est terminé en 1563 a été important si on pense que la ville de Québec a été fondée en 1608.  Il a donné une forme au catholicisme d’ici pendant trois siècles. L’enseignement religieux, le ministère des évêques et des prêtres de même que la vie religieuse ont été modelés par ce concile. Les Ursulines, les Hospitalières et le Jésuites sont venus ici après le concile de Trente.

Le concile Vatican I (1869-1870) a eu une moins grande influence car il a été interrompu par la guerre franco-prusse. Son programme n’a pas été mené à terme. On retient de ce concile qu’il a renforcé l’autorité et le rôle du pape par le dogme de l’infaillibilité du pape. Par contre le concile Vatican II a tout le potentiel pour être un concile aussi important que le concile de Trente. Vatican II touche plusieurs aspects de la vie de l’Église. Le ministère des évêques et celui des prêtres est concerné par ce concile. La vie religieuse, les laïcs, l’œcuménisme, les relations avec les autres religions sont aussi au programme de ce concile. Vatican II, par exemple, cesse d’appeler hérétiques les luthériens, les calvinistes et les anglicans. Il nous invite à prier pour nos frères séparés. Dans un autre domaine, le concile nous apprend à regarder de différentes manières les autres religions. La liturgie a été touchée par la réforme. Je pense que Vatican II a le même potentiel que le concile de Trente pour définir une figure du catholicisme à long terme.

NDC – Est-ce que les conciles sont tenus habituellement lorsqu’il y a une crise majeure qui traverse  l’Église?

G. R. – L’Église n’était pas en crise au moment où le pape  a annoncé la tenue d’un concile. Je peux dire qu’il s’agit là d’une originalité de ce concile. Le concile de Trente avait été motivé par le schisme qui avait alors frappé l’Europe. Il y avait eu en 1054 le schisme d’Orient et la  séparation d’avec les Orthodoxes. Cela avait moins touché le catholicisme parce que cela se passait au loin. La situation était différente au 16e siècle. Le schisme protestant se passait en Europe chrétienne. Il fallait réformer l’Église parce que sa vie était gangrenée et affaiblie par plusieurs abus.

Ce n’était pas le cas au moment où Jean XXIII annonce la tenue d’un concile. L’Église était relativement prospère. Elle n’était pas menacée par des hérésies. Le pape ne voulait pas entreprendre une réforme mais annoncer un renouveau parce que l’Église et le monde entraient dans une nouvelle étape de l’histoire.

 

 Il y a des gens qui pensent que nos faiblesses seraient réglées si on revenait en arrière. Alors, ils rendent Vatican II coupable de la situation. D’abord il faut savoir que la baisse des vocations et de la pratique religieuse avait commencé dans les années 1950. Les chiffres le révèlent. Nous ne devons donc pas accuser Vatican II sur ce sujet. Que serait devenue l’Église sans Vatican II ?  Il ne faut pas prétendre qu’elle serait restée intacte.

NDC – Jean XXIII parle des signes des temps. Qu’est-ce qui le pousse à demander la tenue d’un concile?

G. R. – Il n’a jamais été très clair là-dessus. Nous pouvons cependant déceler un certain nombre d’indices. Jean XXIII, par rapport  aux autres papes du 20esiècle ayant vécu avant lui, est un homme qui a séjourné à l’extérieur du monde catholique. Il a été nonce en Turquie et en Bulgarie. Il s’agit de pays musulmans et orthodoxes. Il connaît autre chose que les pays catholiques. Alors, il observe de par son expérience que le monde est en train de changer. Il faut dire aussi qu’il a été nonce apostolique en France tout de suite après la Seconde guerre mondiale.  La France est un pays qui connaît un renouveau théologique et liturgique. Il assiste aussi au renouveau œcuménique. Il voit ce qui est en train de bouillir et ce qui est en train de mourir.

Jean XXIII est un intuitif. Il est, si je puis dire ainsi,  comme un sismographe qui enregistre les déplacements. Ses observations vont permettre à l’Église d’entrer dans ce monde nouveau.

Les évêques réunis lors de Vatican II donnent une autre image de l’Église. À Vatican I, en 1870, il n’y avait que des évêques blancs et à majorité européens. Vatican II offre un autre portrait.  Il y a des évêques africains, asiatiques, américains et sud-américains. C’est le début de la globalisation.

NDC – Jean XXIII, dans le discours inaugural dit que l’histoire est maîtresse de vie. Ces paroles sont étonnantes venant de la bouche d’un pape…

G. R. – Il faut se souvenir que Jean XXIII avait étudié durant sa jeunesse l’histoire et en particulier l’histoire des conciles. Ce pape n’est pas un théologien mais plutôt un homme qui connaît l’histoire. Il est sensible à deux choses. Il invite les gens, dans son discours d’ouverture,  à ne pas craindre le  monde dans lequel on vit. L’histoire nous conduit ailleurs et il faut éviter d’avoir une attitude basée sur la crainte d’une catastrophe.

NDC – Cette annonce de la tenue d’un concile a-t-elle provoqué des réactions?

G. R. – Je ne me souviens pas exactement de la formule mais le pape a dit que cette nouvelle avait été accueillie par son entourage dans un silence stupéfait. Le climat n’était pas au concile. Joseph de Maistre, un apologète qui défendait la monarchie pontificale, disait : « À quoi bon un concile lorsque le pilori suffit. » Cela voulait dire que nous n’avons pas besoin de décider ensemble puisque le pape peut imposer ses décisions. L’éditorialiste du quotidienL’Action catholique, un journal édité à Québec,  écrivit un texte dans lequel il se demandait pourquoi tenir un concile. Il ajouta que si le concile ne disait pas la même chose que le pape, bien entendu le pape aurait raison et le concile tort. Le concile était vu dans certains milieux comme quelque chose d’inutile puisque le pape est infaillible.

Il faut dire  aussi que l’Église avait vécu trois siècles sans tenir un concile. La tradition conciliaire avait fini par se perdre. Il y a eu 21 conciles dans l’histoire de l’Église. Cela veut dire qu’il y a eu 19 conciles en 16 siècles. Soit en moyenne plus d’un par siècle. Il y en a eu deux au cours des quatre derniers siècles. On avait perdu la coutume de dire que l’Église fonctionne avec les conciles.

NDC – La longue période de préparation a sans doute donné lieu a bien des discussions et même quelques controverses?

G. R. – La période de préparation a commencé en janvier 1959 pour se terminer le 11 octobre 1962. Dans un premier temps, les évêques ont reçu de Rome un document qui leur demandait de proposer les questions qui leur apparaissaient importantes et qui devaient être discutées au concile. Cela a donné environ 12 volumes. Cette phase a été suivie de la préparation plus immédiate. Des commissions ont été créées et 77 textes ont été produits afin d’être présentés au concile. Bien peu de ce matériel va servir. Un Italien avait rédigé le titre suivant en parlant du rôle du concile : « Défendre la doctrine ou annoncer l’Évangile ». L’Église se considérait alors comme assiégée par le monde moderne ainsi que par des idéologies comme le communisme, le sécularisme et le relativisme. Il fallait donc que l’Église se défende. Nous étions alors sur une ligne défensive.  

Il y avait des évêques qui ne voulaient pas aller au concile en ayant une attitude défensive. C’est à partir de là que va se vivre un revirement. Jean XXIII a dit que le concile ne devait pas répéter ce que l’on trouve dans la doctrine. Pas besoin de convoquer un concile pour faire cette tâche. Il ne s’agissait pas non plus de condamner des erreurs ni de jeter des anathèmes. Il pense  qu’il s’agit plutôt d’annoncer la doctrine de manière à ce qu’elle soit comprise par notre époque. Il croit qu’une nouvelle manière de parler doit prendre forme. C’est cette recherche que Jean XXIII suggère aux pères du concile d’adopter pour que l’Évangile soit annoncé.

NDC – Quels sont les grands acquis de Vatican II?

G. R. – La plupart des gens ne réalisent pas ce que le concile a apporté. Ils ne se rendent pas compte que nous sommes des chrétiens différents. Aujourd’hui le pape ne peut pas se déplacer dans un pays sans rencontrer les représentants d’autres églises et d’autres religions. Le grand rabbin Cohen a pris la parole lors du dernier synode des évêques. Sans Vatican II, cela n’existerait pas. Je ne donne pas cher pour la paix du monde s’il n’y avait pas un dialogue avec l’islam. Les changements les plus visibles sont apparus dans la liturgie. Un acquis comme la liberté religieuse  est fondamental. Le concile nous a fait entrer dans une ère nouvelle.

NDC -  Pourtant on entend depuis quelques années beaucoup de critiques qui disent que le concile n’a pas permis la reprise du nombre des vocations sacerdotales et évité l’effritement de l’Église en Occident. Qu’en pensez-vous?

G. R. – Il y a des gens qui pensent que nos faiblesses seraient réglées si on revenait en arrière. Alors, ils rendent Vatican II coupable de la situation. D’abord il faut savoir que la baisse des vocations et de la pratique religieuse avait commencé dans les années 1950. Les chiffres le révèlent. Nous ne devons donc pas accuser Vatican II sur ce sujet. Que serait devenue l’Église sans Vatican II ? Nous ne pourrons jamais le savoir puisque nous ne l’avons pas vécu. Il ne faut pas prétendre qu’elle serait restée intacte.

Il s’avère qu’à la fin du concile l’Occident est entré dans une crise culturelle majeure. Le catholicisme a été touché par cette crise. Nous vivons un changement de civilisation comme cela est survenu à la Renaissance. Nous entrons dans un autre âge du monde. Je pense à ce que disait le cardinal Roy en 1965 lorsqu’il a été nommé cardinal. Il a été reçu par les autorités politiques et il a dit qu’il était de plus en plus heureux, à la suite de saint Paul qui disait qu’il était citoyen romain, de dire qu’il était citoyen du Québec. Un cardinal se présentait devant des parlementaires comme un citoyen.  C’était une nouvelle manière de faire. Le cardinal Villeneuve n’aurait pas dit cela. Nous n’avons pas fini d’apprendre cela. Le chrétien d’ici doit se situer comme acteur de ce Québec en devenir. Il ne prendra pas la place du législateur mais il va tenir sa position de citoyen. Jean XXIII nous a invités à annoncer l’Évangile en trouvant une forme nouvelle et une mise à jour de notre manière de vivre cet Évangile.

 

 

 

Gregory Baum


Baum Gregory

ENTREVUE par Michel Dongois

Gregory Baum

Vatican II (1962-1965)
Regard d’un théologien de chez nous qui y était

Gregory Baum a encore bon pied bon œil. À 92 ans, il fait son quart d’heure d’exercice matinal. « Ne vous y trompez pas, je suis un malade qui a l’impression d’être en santé », me lance avec humour l’homme que je rencontre chez lui, à Montréal, presque 50 ans jour pour jour après la clôture du concile. Dialyse trois fois par semaine, et entre les séjours à l’hôpital, il travaille au Centre justice et foi.

Lors du concile Vatican II, Gregory Baum était théologien expert au Secrétariat pour l’unité des chrétiens. Il en garde une foule de souvenirs, que ravive chacune de mes questions. « C’était magnifique ! Du matin au soir, on discutait d’œcuménisme et de liberté religieuse, ce qui était nouveau à l’époque. Même les évêques participaient à diverses réunions interreligieuses. »

Nous avions l’impression d’être saisis par l’Esprit, poursuit-il. « Il se passait quelque chose dans l’Église, avec un nouveau message centré sur la solidarité avec toute l’humanité. » Vatican II, précise le théologien, venait en effet « réparer » les effets du concile de Trente (16e siècle), qui avait séparé le monde en bons et en méchants : d’un côté les bons catholiques, et de l’autre… tous les autres. « Avec Vatican II, l’Église se relie davantage à l’universellement humain. Voilà qu’on cessait de croire que les non-catholiques allaient en enfer ! »

Promesses non tenues

Ce concile a aussi rehaussé le rôle des laïcs, qui participent à la prêtrise du Christ, même dans l’administration de l’Église. Toutefois, déplore Gregory Baum, une fois Vatican II terminé, Rome a mis des bâtons dans les roues. « Certains évêques québécois par exemple, qui avaient fait une grande place aux laïcs, hommes et femmes, se sont fait rabrouer par le pape. »

Car s’il est une chose que Vatican II n’a pas changé, selon le théologien, c’est bien le dialogue à l’intérieur même de l’Église. « Rome n’a pas permis aux conférences épiscopales d’adapter l’Église à la culture des différents pays. On a plutôt eu droit au retour à la vision monarchique de la papauté, avec concentration des pouvoirs. » Sur ce plan, dit-il, Vatican II n’a pas livré ses promesses. 

Quelques années plus tard en effet, Paul VI rédigeait sa lettre encyclique sur le mariage et la régulation   des naissances sans consulter les évêques. Puis Jean-Paul II enlevait leur pouvoir aux conférences épiscopales, exigeant d’elles un serment de fidélité au pape. « Rome a supprimé le dialogue entre les évêques et voulait une obéissance totale. Toujours le vieux réflexe centralisateur », fait observer Gregory Baum. 

Et le pape François ? Il annonce un retour à l’esprit de Vatican II et à ses valeurs d’ouverture, affirme le théologien, qui lui voue une grande admiration.         « François invite au dialogue et aux débats, sans recherche de consensus à tout prix. Il veut d’abord que chacun exprime ses convictions. » À preuve, poursuit-il, le récent synode sur la famille, où le pontife voulait entendre les évêques sur les grands problèmes du temps. « Il a laissé les portes ouvertes, sans figer les choses. » 

Église québécoise

Comment Gregory Baum voit-il l'Église québécoise, en 2016 ? Les Québécois se désintéressent des questions religieuses, précise-t-il, recherchant plutôt une spiritualité personnelle. « Ils ont l’impression que la religion appartient au passé, mais ce qui se passe dans le monde dit tout le contraire ! La dimension spirituelle peut pourtant très bien se conjuguer avec la modernité, comme en Inde. »

Un élément en particulier frappe le théologien. « Aujourd’hui, à la messe, tout le monde va communier. Ceux qui demeurent dans l’Église ont une attitude plus libre envers la hiérarchie. » Le plus souvent, en matière de morale, chacun mène sa propre quête, poursuit-il, tire ses propres conclusions et suit sa conscience. « C’est tellement évident en matière de sexualité ! »  

Bien que réduite par ailleurs, l’Église du Québec n’en est pas moins très créative dans la pensée théologique et les programmes pastoraux, estime Gregory Baum. La réflexion catholique réfère ainsi, à ses yeux, à une théologie « qui se veut une invitation à se tenir debout face à ce qui entrave la liberté et la dignité humaines. » 

Gregory Baum mentionne les Fernand Dumont et Jacques Grand’Maison, tous deux sociologues et théologiens. Il relève aussi que l’esprit d’ouverture de Vatican II et l’élan de la Révolution tranquille sont   des phénomènes concomitants. Devenu une société pluraliste, le Québec est à la recherche de valeurs communes d’humanité, pour œuvrer à la justice et à la paix. Le théologien évoque à ce propos « un catholicisme plus solidaire », surtout avec les minorités.

La grâce

Gregory Baum est pudique lorsqu’il s’agit de parler de lui-même. « Atteindre un âge avancé est tout un privilège dans le monde d’aujourd’hui, alors que tant de gens meurent jeunes et que l’on tue partout. » S’il connait la grâce d’être heureux, il dit regarder les choses avec lucidité, sans fermer les yeux sur les horreurs, mais en décidant de privilégier l’espoir. « Je suis porté par une force qui n’est pas la mienne, qui me dépasse et me protège. C’est ma foi dans la présence de Dieu. » 

Gregory Baum n’oubliera jamais la lecture, en 1946, des Confessions de saint Augustin, qui l’a bouleversé.     « À partir de là, j’ai pris la religion très au sérieux. J’ai gardé l’accent théologique de saint Augustin, pour qui Dieu agit en nous, par le fruit de la grâce. Je vis de la présence de Dieu en moi. » 

Une présence qui animait aussi les travaux de Vatican  II, conclut-il. « Même 50 ans plus tard, ce concile peut encore être vu comme une boussole qui oriente l’Église de notre temps. Il nous faut poursuivre dans la voie qu’il a tracée. »