Prendre l'Évangile au sérieux

Luc tardif

Luc Tardif o.m.i. est supérieur provincial de la province oblate Notre-Dame-du-Cap. Âgé de soixante ans, il nous livre dans cette entrevue ses réflexions sur l’avenir de la présence oblate en terre québécoise. Avant d’être élu provincial, Luc Tardif a été impliqué plusieurs années à l’Université Saint-Paul à Ottawa, une institution fondée par les Oblats.

 

NDC – Comment envisagez-vous la charge de supérieur provincial dans le contexte social actuel ?

LUC TARDIF – Je connaissais bien la situation de la province lorsque j’ai accepté de rendre ce service. Je crois que mon rôle est d’être au service de la conscience missionnaire de la province et de faire en sorte que mes confrères vivent leur existence comme partie intégrante de la mission de l’Église. Cela demeure un défi parce que les Oblats  comme  les autres membres de l’Église sont menacés de croire que la mission ne consiste qu’à poser des actions. La mission est plus profonde que cela. Nous sommes engagés d’après notre charisme à participer à l’action du Christ dans le monde d’aujourd’hui. Cet engagement est variable selon nos capacités. Tous sont invités à y participer et cela chez les Oblats comme ailleurs. Il y a des confrères qui se sentent inutiles parce qu’ils sont âgés. Étant âgés, ils sont moins actifs et ils pensent que leur vie n’a  plus de sens. Il y a donc un travail d’animation spirituelle extrêmement important à faire. Je désire avant tout participer à notre vitalité missionnaire.

NDC – Quelle est la mission des Oblats dans le contexte actuel ?

L. T. – La mission est encore liée aujourd’hui à des oeuvres et à différents ministères. Nous avons encore de grandes oeuvres que nous avons créées. Je pense à l’Université Saint-Paul, au Centre Saint-Pîerre à Montréal avec la paroisse Saint-Pierre-Apôtre. Il y a aussi le Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap où nous sommes présents depuis 1902. Nous exerçons encore du ministère dans les paroisses, même si nous y sommes moins nombreux que jadis. Nous sommes impliqués dans le ministère paroissial dans des diocèses qui sont plus pauvres. Notre présence dans ces milieux est essentiellement missionnaire. Nous avons aussi des missions auprès des autochtones. Par l’entremise du Centre Missionnaire Oblat à Montréal, nous demeurons également très engagés dans la solidarité internationale, en collaboration avec les missionnaires et les provinces d’autres régions de la Congrégation. 

NDC – Saint Eugène de Mazenod a fondé les Oblats et il leur a donné le nom de «Missionnaires ». Ce mot était -il important pour lui ?

L. T. – Tout à fait ! Notre fondateur, alors qu’il était jeune prêtre, est sorti des structures traditionnelles de la paroisse pour aller vers ceux qui n’étaient pas rejoints par la pastorale traditionnelle.Il a mis l’accent sur les groupes de jeunes. Il voulait rejoindre les personnes qui s’étaient éloignées de l’Église pour toutes sortes de raisons. Il a toujours dirigé son action missionnaire pour rejoindre ceux et celles qui n’avaient pas encore entendu parler de l’Évangile.

NDC – Comment ce sens de la mission hérité de votre fondateur est-il vécu au jourd’hui ? 

L.T. – La mission oblate a connu ici une couleur spéciale.  Je donne l’exemple canadien où l’on disait que les Oblats étaient les spécialistes des missions difficiles. Nous pouvons même prétendre que cela fait partie de notre charisme. Nous sommes allés à la rencontre de groupes vers lesquels personne n’allait. C’est ainsi que nous sommes devenus des fondateurs. Nous avons fondé toutes sortes d’oeuvres au milieu de populations qui étaient abandonnées.

NDC – L’une de ces missions est celle que vous ave z vécue avec les autochtones . Qu’en est-il au jourd’hui de cette mission ?

L. T. – Cette mission a été éprouvée au cours des trente dernières années, compte tenu de tout ce qui s’est passé en termes de prise de conscience de leur culture et des abus qui ont été commis dans le passé. Notre présence a été remise en question tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de la communauté. La province oblate a décidé de rester parmi les autochtones. Nous aurions pu partir en disant que nous n’avions plus rien à leur offrir parce que les résistances étaient trop vives. Nous avons décidé de rester en incarnant notre mission de manière très modeste. Notre présence en milieu autochtone fait partie de nos priorités. 

NDC – Il n’en demeure pas moins que les effectifs de la communauté diminuent. Qu’en sera-t-il de l’avenir ?

L. T. – Nous avons comme objectif de nous redonner une visée missionnaire. Nous l’avions fait il y a huit ans lors de la création de la nouvelle province. Il faut revoir notre énoncé de mission pour s’ajuster à ce que nous sommes devenus. J’ai le sentiment que nos effectifs vont diminuer considérableseptembre ment au cours des dix prochaines années. Notre présence missionnaire va être moins institutionnelle. Elle s’exprimera plutôt dans l’ordre de la présence, de l’accompagnement et du service à l’intérieur des Églises locales. Nous allons demeurer présents dans certaines oeuvres tant par fidélité que par intérêt. Cette présence sera plus modeste.

NDC – Comment le charisme oblat s’exprime-til au jourd’hui ?

L. T. – Je pense qu’il s’exprime à partir de certains traits qui dépassent les personnalités de chaque Oblat. Le premier  concerne la proximité avec les gens. Cela fait partie de notre ADN comme famille missionnaire. Partout où nous allons, nous contribuons à créer un esprit de famille. Nous favorisons la simplicité dans les rapports avec les personnes. C’est ce qui caractérise notre style missionnaire. Le deuxième trait est en lien avec notre intérêt pour les pauvres. Je parle à des confrères qui travaillent à l’Université Saint-Paul. Nous entendons souvent des professeurs d’université se plaindre du fait que les étudiants sont moins bien formés. La plupart des professeurs oblats n’ont pas ce réflexe. Ils ont comme une espèce de « faible » pour les étudiants qui ont plus de difficultés. Nous n’avons pas peur des pauvres et nous ne craignons pas de les inclure et de les accompagner. L’audace est le troisième trait de notre charisme. Nous ne pouvons pas nous contenter du statu quo. Nous sommes capables de créer du neuf. Je donne l’exemple de la paroisse St-Pierre-Apôtre à Montréal. Cette paroisse du centre-ville était en train de devenir moribonde. Un jour un pasteur s’est aperçu que cette paroisse était située au milieu d’une culture et d’un quartier assez homogènes. Il a essayé de prendre au sérieux les gens qui vivent là et cette paroisse est devenue un lieu rassembleur entre autres des personnes d’orientation homosexuelle. Cette communauté a comme souci d’accueillir de manière inclusive et inconditionnelle en particulier toutes les personnes qui souffrent d’exclusion ou de marginalisation. 

NDC – Quelle est votre espérance ?

L. T. – J’ai dégagé trois appels en réfléchissant à la situation actuelle. Le premier concerne la vie. Il faut vivre. Les problèmes  que nous rencontrons nous font souvent voir la vie comme un problème et nous oublions de vivre. Mon espérance à ce niveau s’exprime ainsi : il faut chaque jour prendre au sérieux l’Évangile de manière à goûter la joie de vivre qui s’y trouve. C’est simple et extrêmement concret. Nous parlons souvent de la nouvelle évangélisation, mais, pouvons-nous vivre l’Évangile ? Notre première responsabilité est de prendre l’Évangile au sérieux. Mon deuxième point s’exprime ainsi. Nous devons être des gens qui questionnent et qui cherchent à comprendre. Nous ne devons pas prendre le sens pour acquis. Je trouve cela passionnant. J’invite les gens à prendre au sérieux le monde dans lequel nous vivons car nous prétendons que Dieu est à l’oeuvre dans ce monde-là. Nous devons chercher ensemble ce que Dieu est en train de faire. Une autre source d’espérance et en même temps un appel, c’est celui de faire confiance au charisme dont nous sommes les héritiers dans l’Église et le monde actuel. Nous sommes encore capables d’intervenir et de faire une différence, certes modeste, dans les milieux où nous sommes. À la suite de saint Paul et de saint Eugène, la mission consiste plus que jamais à reconnaître l’Esprit à l’oeuvre dans le monde et faire confiance aux dons qu’il nous donne pour participer à la croissance tant des personnes que des communautés. •

La lecture de la Bible peut nous guérir

Wolf Marc AlainLa Bible est l'un des livres les plus lus et les plus traduits dans le monde. «Elle figure au coeur du drame humain. La lire est en soi thérapeutique», affirme le Dr Marc-Alain Wolf, médecin psychiatre montréalais. Également docteur en philosophie, ce clinicien et chercheur s'intéresse aux liens entre mystique et psychiatrie, aux phénomènes religieux et à leur interprétation psychologique. Il vient de publier Quand Dieu parlait aux hommes (Triptyque, Montréal).

Pour Marc-Alain Wolf, psychiatre, la Bible ne doit pas être considérée comme un instrument de dévotion, mais comme un témoin que 
l'individu reçoit de ses parents et qu'il va transmettre à ses enfants.

 

NDC - Des millions de croyants considèrent toujours la Bible comme un texte fondateur. Pourquoi, selon vous?

Dr Marc-Alain Wolf : Le croyant par définition croit en Dieu et à son texte révélé, la Bible. Ce n'est pas la lecture de la Bible qui, par sa seule vertu, rend son lecteur croyant. C'est au contraire la foi préalable du sujet qui va consacrer le Livre. Cette foi, selon notre tradition judéo-chrétienne, est née il y a plus de trois mille ans et s'est transmise de génération en génération. Je suis sensible à cette idée de transmission et de fidé lité qui s'étend sur des millénaires et qui résiste aux modes, aux séductions de la modernité et tout simplement à l'usure du temps. La Bible ne doit pas être considérée comme un instrument de dévotion, mais comme un témoin (au sens des courses de relais) que l'individu reçoit de ses parents et qu'il va transmettre à ses enfants. La Bible crée un lien entre les générations.

C'est le Livre par excellence parce qu'il a été lu par nos très anciens aïeux et qu'il sera lu par nos descendants très éloignés. Cette chaîne crée un lignage symbolique puissant qui défie la mort, unit les morts aux vivants et, à travers eux, à ceux qui nous succéderont. Qu'importe notre croyance individuelle, nous sommes portés par une croyance ou une spiritualité collective qui est à l'origine de notre civilisation et de notre culture. La Bible est le principal support de ce lien qui réunit des millions d'individus dans le temps et dans l'espace. C'est dans ce sens que la Bible est un texte fondateur.

NDC - Mais qui cette «écriture inspirée» inspire-t-elle encore?

Dr M.-A. Wolf : Il y a effectivement, dans nos pays, une désaffection pour la Bible. On ne l'enseigne plus à l'école, on lui préfère des «classiques» qui sont tellement plus jeunes qu'elle. On lui impute des fautes dont elle n'est pas responsable, comme les abus des églises contre les individus, les violences entre communautés, le dogmatisme. Mais c'est une désaffection temporaire et relative. Le Livre reste une source d'inspiration au moins intellectuelle pour tous ceux qui écri vent, pensent et agissent en son nom. Source d'inspiration aussi pour ses détracteurs, les fondamentalistes laï ques ou athées. La Bible nous habite parfois à notre insu. Elle est tellement imbriquée dans nos images mentales, nos façons de penser et de percevoir la réalité que c'est un livre que nous avons souvent «déjà lu» avant même de l'ouvrir pour la première fois. Même nos grands spectacles hollywoodiens nous y ramènent tranquillement (Le Prince d'Égypte, les Dix commandements etc.»

NDC - Peut-on voir la Bible comme le «roman familial» de l'humanité moderne?

Dr M.-A. Wolf - Oui, elle est au départ un récit familial (Genèse et Exode). Ce récit offre une version littéraire puis religieuse des débuts de l'aventure humaine. La Bible nous parle de notre origine. Elle nous offre des modèles d'identification, mais aussi un support pour projeter sur elle nos questions, nos doutes, nos certitudes du moment. Il y a un échange permanent entre le Livre et son lec teur. Nous portons encore tous, ou presque, des noms bibliques même si nous ignorons parfois les détails de la biographie des personnages. Les conflits familiaux relatés dans le Livre n'ont rien perdu de leur actualité.

«La Bible nous habite parfois à notre insu. Elle est tellement imbriquée dans nos images mentales, nos façons de penser et de percevoir la réalité que c'est un livre que nous avons souvent «déjà lu» avant même de l'ouvrir pour la première fois.

NDC - La Bible n'apparaît-elle pas comme «un livre de fureur et de sang», selon l'expression du philosophe Lévinas?

Dr M.-A. Wolf -  C'est qu'elle met en scène toutes les passions humaines, surtout la violence entre frères. Mais on voit aussi le parent qui préfère un de ses enfants, les problèmes d'héri tage, de rivalité et autres. Oui, l'injustice règne, mais aussi la ré conciliation. Ésaü, par exemple, trompé par Jacob, finira par pardonner et embras ser son frère. L'éducation mo derne a pris soin d'enlever tous les monstres, d'aseptiser la réalité. Or, les grands mythes comportent toujours une part de violence liée aux passions humai nes. Ce faisant, ils permettent aussi d'intérioriser le conflit, de le métabo liser et, finalement, de l'assumer ou de le dépasser.

NDC - En quoi lire la Bible est-il thérapeutique?

Dr M.-A. Wolf -  On peut littéralement parler de «bibliothérapie». Sa lecture peut en effet aider les gens souffrants en ce qu'elle ouvre à des interprétations, car la Bible n'est pas un livre fermé. Chercher un sens nouveau, donner un éclairage neuf constitue en soi un exercice thérapeutique. Quand on fait cet exercice à plusieurs, on est dans le partage, on parle de soi avec d'autres. Et puis, lire le même passage à 20, 40 ou 60 ans confère à chaque fois au texte une coloration autre. C'est sans doute le génie et le privilège des grands classiques que de se métamorphoser len tement au fil du temps, de s'adapter au temps présent, à l'actualité, mais aussi à l'âge de leurs lecteurs.

NDC - Quel est le personnage masculin de la Bible qui vous apparaît le plus moderne?

Dr M.-A. Wolf -  Ils sont tous moder nes au sens de pouvoir être mis au goût du jour. Abraham, le premier interlocuteur de Dieu : homme de rup ture, avec les divinités de son époque, mais aussi de fidélité, avec son père, avec Dieu. C'est un homme qui doute, qui ose affronter Dieu sur Sodome et Gomorrhe et qui, à d'au tres moments, paraît lui obéir aveu glé ment, comme lors du sacrifice d'Isaac. Un personnage complexe en somme. Isaac ensuite, la victime. Sur lui repose la première transmission du monothéisme. Traumatisme du Sacri fice qui le laissera sans voix. Person nage effacé qui sera victime de mani pulations par sa femme et son fils Jacob. Jacob justement, celui qui est prêt à tout pour obtenir ce qu'il convoite, la succession : il trompe son père et vole son frère. Mais il y a une morale au travail puisque toute sa vie sera une épreuve d'expiation. Il récol tera ce qu'il aura semé, sera lui aussi victime de manipulations par son beau-père. Il paie le prix de ses actes.

Il y a aussi Joseph, le fils préféré et le frère honni. C'est le jeune homme narcissique traversé par des fantasmes de toute puissance et sur qui le sort va d'abord s'acharner (agressé par ses frères, vendu à des marchands) avant de lui être favorable. Moïse enfin, l'homme à l'origine et à l'identité incer taine, coupable de meurtre, obli gé de s'exiler avant de rencontrer Dieu aux confins d'un désert. Le plus grand prophète d'Israël, mais aussi un homme sans descendance véritable, qui meurt sans avoir pu entrer dans le pays de la promesse. Nul ne sait où il est enterré. Destin énigmatique. Pour quoi tant de mystère?

NDC - Et le personnage féminin ?

Dr M.-A. Wolf - Les personnages féminins de la Genèse sont dans l'ombre, mais agissent indirectement. Les femmes sont réalistes comme Sara qui a du mal à croire aux promesses divines (enfanter dans la vieillesse). Elles manipulent, complotent comme Rebecca contre son mari, mais avec l'assentiment apparent de Dieu. Elles sont aussi en rivalité avec les autres épouses des patriarches, comme Sara avec Agar et surtout Rachel, avec les trois autres femmes de Jacob. Histoi res de séduction et de préférence. La polygamie crée des situations fami liales et psychologiques inédites, mais pas tellement différentes de notre modernité avec ses familles recomposées, ses enfants de plusieurs lits successifs, etc.

NDC - N'a-t-on pas reproché à la Bible d'être un ouvrage machiste?

Dr M.-A. Wolf - À première vue, les hommes y tiennent la première place, mais c'est souvent une prééminence symbolique. En ce début de 21e siècle, la rupture des liens familiaux me paraît être l'un des effets pervers du féminisme. Naturellement, la mère n'abandonnera pas son enfant, le père, si. Avoir jadis réussi à «fixer» les pères, à les sédentariser, à les amener à reconnaître et à assumer la paternité fut un grand progrès. L'une des façons de la mettre en évidence était précisément de donner aux pères la préséance symbolique. Quand on veut «fixer» quelqu'un, on lui dit: «Tu es le chef».

NDC - Pourtant la condition paternelle n'a plus guère la cote ces temps-ci au Québec...

Dr M.-A. Wolf -  C'est dommage. L'expression «agir en bon père de famille», par exemple, recelait une cer taine sagesse. La fonction si décriée de pourvoyeur, de protecteur, comportait sa part de noblesse, elle disait la fierté de l'homme qui travaillait pour les siens. On a détruit cela. Bien sûr, il y a eu des abus qu'il fallait corriger, mais avoir en grande partie vidé de son sens la fonction paternelle est une erreur.

Après avoir détruit la fonction de pourvoyeur, on a enlevé le nom du père. En Occident, un accord tacite multiséculaire s'était installé entre hommes et femmes: la mère donne la vie, le père donne le nom. Une sorte d'équilibre psychologique, en somme, qui a été brisé. La transmission du nom est désormais partiellement retirée au père. Qu'est-ce qui lui reste au fond? Si je suis si mauvais dans tout, autant suivre ma pente naturelle et reprendre ma liberté. L'homme ne veut plus se lier. Quelques féministes critiques, dont Élisabeth Badinter, commencent d'ailleurs à constater les effets de cette réalité.

NDC - N'associe-t-on pas la religion à la violence ces temps-ci?

Dr M.-A. Wolf - Il ne faut pas confondre religion et idéologie religieuse. Le problème n'est pas tant ceux qui lisent la Bible que ceux qui l'utilisent pour en faire n'importe quoi. La lecture biblique peut être une école de modération et la lire intégralement ne conduit pas forcément à la violence. Voyez le Livre de Job, un ouvrage relié à la souffrance. Job perd tout, sa santé, sa famille, ses richesses, mais il se rebelle et s'en prend  à Dieu. Il revendique son statut de juste et ne se laisse pas aller à la culpabilité ou au dénigrement de soi. Quand fond sur nous le malheur, notre être peut s'effondrer, c'est la réaction dépressive. Il peut au contraire s'affirmer, revendiquer sa dignité.

NDC - Les conflits entre frères illustrés dans la Bible ne peuvent-ils pas être extrapolés à la guerre des trois grandes religions monothéistes?

Dr M.-A. Wolf - Là est l'énigme. Trois religions se réclament du même héritage narratif et se sont dans l'histoire violemment affrontées. Passions humaines et non bibliques. La Bible est un livre qui montre la violence, qui la met en scène mais qui n'en fait pas la promotion. Elle donne à voir et à réfléchir. Les religions du Livre sont aussi des écoles de sagesse et d'ouverture à autrui et pas seulement des lieux d'affirmation de soi.

Il n'en reste pas moins que se pose pour chacune la question de la légitimité de l'autre. Dans un monde qui devient de plus en plus laïque, désenchanté, n'est-il pas temps que les croyants des trois grandes religions monothéistes se rassemblent autour d'une fidélité commune? Le chrétien, le juif, le musulman en prière ne devraient-ils pas se sentir plus proches l'un de l'autre que de leurs «coreligionnaires» laïcisés? Je ne milite pas tant pour une communauté des croyants que pour une solidarité entre lecteurs de la Bible, pour une curiosité commune. Nos textes ne sont pas toujours identiques, nos traditions d'interprétation varient mais il y a de toute évidence une source littéraire et narrative commune. Nous sommes bien, cultu rellement, les enfants d'une source commune.

 

La Bible et la vie spirituelle

de Bremond d Ars NicolasNicolas de Brémond d’Ars est prêtre du diocèse de Paris depuis 1986. Il est rattaché à la célèbre paroisse de La Madeleine, une paroisse pas comme les autres située au centre-ville de Paris à quelques pas de l’Élysée. Ce prêtre parisien a connu un parcours particulier avant d’être ordonné. Il a d’abord étudié en économie et il a même travaillé à la Bourse de Paris. Il a soutenu en l’année 2000 une thèse de doctorat sur les finances paroissiales dans l’Église de France. Il s’intéresse en particulier au développement de la vie spirituelle.  Il a écrit un livre publié aux Éditions Bayard qui a pour titre À la recherche de soi. La Bible et notre vie intérieure. Nous l’avons rencontré dans la maison de la paroisse de La Madeleine pour lui poser des questions sur le rôle que peut jouer la Bible dans la vie spirituelle.

NDC – Comment en êtes-vous arrivé à mener cette réflexion sur la place de la Bible dans le cheminement spirituel ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Mon travail pastoral m’a amené à répondre à certaines demandes de la part de personnes que je rencontre. J’ai été témoin de parcours où je voyais des gens changer alors que d’autres se heurtaient à des obstacles difficiles à franchir. Nous avons résolu un jour, lors d’un échange en groupe, qu’il fallait faire quelque chose. C’est à partir de ce moment que j’ai décidé de prendre en compte les vraies questions que les gens se posent sur le plan du cheminement spirituel. J’ai aussi été marqué par des malades psychiatriques que je rencontre. Ces personnes essaient de démêler les fils de leur humanité à l’aide de Dieu. Ce n’est pas si simple que cela. Mon livre essaie de synthétiser mes intuitions de travail.

NDC – Comment avez-vous découvert que la Bible nous disait quelque chose concernant le développement de la vie spirituelle ?

Nicolas de Brémond d’Ars – La Bible occupe une place fondamentale dans le développement de la vie spirituelle. J’ai découvert son importance en lisant les travaux de Marie Balmarie. Cette découverte s’est aussi faite dans des groupes de travail avec des catéchistes. Je me suis rendu compte que la Bible nous livrait un message très puissant car on y retrouve la plupart des questions que l’être humain se pose.

NDC – Vous placez l’expérience de la relation nuptiale avec Dieu comme étant une notion importante. Pourquoi ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Cette notion est centrale. C’est elle qui fait la différence avec les autres religions. Nous sommes marqués en France par la présence de l’Islam. Un évêque ami me disait que la plupart des catholiques de France sont d’abord des musulmans qui croient en un Dieu unique. La Bible, pour sa part, nous apprend qu’il faut croire en un Dieu qui vient épouser l’homme. Ce désir est exprimé dans toute la Bible et la nuptialité est l’aboutissement de toute vie spirituelle chrétienne.

NDC – Qu’est-ce que la vie spirituelle pour vous ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Il s’agit pour moi du travail progressif de ce qu’on appelait au 17e siècle «l’humanation». Aujourd’hui on parle plutôt de l’incarnation. «L’humanation» veut dire que Dieu se fait homme. L’être humain doit donc faire le travail d’apprivoisement d’un Dieu qui vient au cœur de notre humanité et qui vient ainsi déployer des trésors d’humanité qui étaient auparavant enfouis, bloqués et qui n’arrivaient pas à produire leur fécondité.

NDC – Vous proposez  l’exemple du sage Samuel qui se met à la recherche d’un roi pour Israël. Dieu choisit le jeune David qui n’était pas le jeune homme le plus fort ni le plus beau de la famille. En quoi cette page de la Bible nous est-elle utile ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Cette scène est fondamentale pour la vie spirituelle. J’en ai découvert l’importance lors d’une session du catéchuménat pour adultes que j’anime. Une jeune femme brillante participait à ce groupe. Elle cherchait Dieu et le Dieu qu’elle cherchait était dans les faits un Dieu superficiel. Nous avons étudié le texte du livre du premier livre de Samuel. Tout d’un coup j’ai vu cette jeune femme changer d’attitude. Sa vie a basculé. Elle venait de découvrir qu’elle pouvait effeuiller toutes les pelures de sa personnalité, tout ce qui la rendait belle et désirable, de même que ce qui faisait qu’elle réussissait dans la vie.  En enlevant ces pelures elle pouvait atteindre le cœur de sa vie. J’ai découvert comment cette page de la Bible pouvait être utile dans la vie spirituelle. Je me suis rappelé la parole de saint Augustin qui nous dit que Dieu parle au plus intime de notre cœur. Nous pouvons nous dépouiller de tous nos  visages pour être touché par la rencontre de Dieu.

NDC – Quelles sont les conditions pour accéder à cette dimension de notre vie ?

Nicolas de Brémond d’Ars – La vie spirituelle est la rencontre d’un Dieu qui vient frapper à ma porte et qui me dit : «Entends-tu ! Je frappe à ta porte ?» C’est à moi de lui dire si je suis d’accord pour qu’il entre. Un nouveau partenariat prendra place si j’accepte sa présence. En sa compagnie je pourrai découvrir le moi véritable et effacer les blocages.

NDC – Vous écrivez dans votre livre que la mémoire joue un rôle important dans le développement de la vie spirituelle. En quoi peut-elle en favoriser le développement ?

Nicolas de Brémond d’Ars – La mémoire est une chose très complexe. Je prends l’exemple d’une personne qui a  entendu dans son enfance les belles histoires de la Bible. Ces histoires se déposent dans sa mémoire. Il se peut qu’elle n’y ait rien compris ou qu’elle n’ait pas été disponible au moment où elles lui ont été racontées. Un jour ces souvenirs vont ressurgir comme une rumination. 

Il se peut que comme adulte elle débarque dans un groupe du catéchuménat. Ces passages de la Bible déposés en elle vont ressurgir. Les personnages de la Bible vont réapparaître et elle pourra en leur compagnie vivre de nouvelles émotions et elle pourra, sans s’en rendre compte, adopter les réflexes de la Bible. Elle se surprendra à agir à la manière de Moïse ou de Jacob.  

NDC – Les gens rencontrent divers défis dans leur vie spirituelle dont celui de ne plus entendre la voix de Dieu. Et pourtant Dieu est là…

Nicolas de Brémond d’Ars – Les gens sont alors désarmés… Je pense à un conseil que je viens de donner à une personne qui vit une grande émotion à la suite d’une rencontre spirituelle. Je lui disais qu’il fallait qu’elle aspire à aller au désert c’est-à-dire à l’endroit où Dieu ne nous parle plus. Il s’agit d’un passage qui est essentiel. Trop souvent nous confondons la présence de Dieu avec l’émotion qu’elle produit, il y a des personnes qui sont à la recherche de cette émotion alors que ce n’est pas forcément Dieu qui nous parle dans cette émotion. Il faut que la raison et la mémoire rationnelle jouent leur rôle. Il faut de même que l’intelligence du cœur prenne le dessus sur l’affectivité. Les passages au désert sont des passages où Dieu nous fait confiance. Ce sont des moments de purification qui se produisent à des intervalles plus ou moins réguliers. Dieu me dit à ce moment : «Es-tu capable de m’être fidèle alors que tu es au désert ? Il peut arriver que tu t’effondres ou que tu tombes. Tu m’appelleras, je serai là.»

NDC – Il faut donc changer notre image de Dieu. Il ne nous parle pas tout le temps. 

Nicolas de Brémond d’Ars – Je crois que le dialogue intérieur avec Dieu ressemble à l’architecture cistercienne. Dans cette architecture l’homme ne se contente pas de s’arrêter au puits de lumière que serait Dieu. Dieu est au-delà de ce puits de lumière. Il est dans le noir c’est-à-dire dans le silence. Un silence où les mots surgissent du plus profond de nous-mêmes. Saint Augustin nous dit que ce sont les mots que Dieu suscite en nous. Ils sont devenus les nôtres et cette union intime avec Dieu ne peut provenir que du fait que Dieu se retire. Si Dieu s’en va et qu’il nous laisse sans parole, alors, qui va parler ? Qui va parler juste en nous ? Je parlerai, certes, mais, ce n’est plus tout à fait moi.

Cette expérience se déroule de nuit mais cette nuit devient lumière. Nous retrouvons cela chez saint Jean de la Croix. Le Psaume 138 nous dit que pour Dieu les ténèbres ne sont pas les ténèbres. Cela me fait penser à l’expérience de l’écriture. Il faut laisser des blancs entre les mots sinon les mots ne peuvent pas surgir. Il en est de même pour l’amour de Dieu. L’amour de Dieu laisse en permanence la place à sa créature et en laissant cette place, elle parle.

NDC – L’expérience spirituelle est donc constamment en mouvement. Pourquoi en est-il ainsi ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Nous pouvons dire que la Bible est le livre des commencements.  Je pense au fameux appel lancé par Dieu à Abraham. Il lui demande de partir, de quitter son pays. Jésus dans les évangiles va et vient d’un village à l’autre. Dieu ne reste pas au repos. La dimension de la pérégrination est essentielle dans la vie chrétienne.

Je constate que notre foi était devenue sédentaire. Il y aura toujours une tension entre l’appel à une vie nomade et la sédentarité. Je réfléchis présentement au fait qu’il faudrait retourner à une pastorale nomade pour sortir des problèmes que pose notre pastorale sédentaire. La sédentarité nous empêche de bouger et les conflits se cristallisent. Ils deviennent des stalagmites et des stalactites et ils s’encroûtent. La pastorale n’a plus la vitalité qu’il faut. Dieu ne cesse de nous remettre en chemin en nous disant : «Avance ! Bouge ! Ne t’arrête pas !»

NDC – Que veux dire le sociologue que vous êtes lorsque vous parlez de pastorale nomade ?

Nicolas de Brémond d’Ars – J’étudie ce phénomène pour la France. Nous avons eu tendance à identifier la communauté chrétienne avec l’assemblée paroissiale du dimanche. Nous observons en France depuis vingt ans un phénomène passionnant. Il s’agit des liturgies qui se déroulent lors de grands événements comme la venue du pape, les Journées Mondiales de la Jeunesse, le départ ou l’arrivée d’un évêque etc. Il y a un assez grand nombre de ce type de liturgies. Ces liturgies sont constituées par des personnes qui se déplacent en sortant de chez eux. Ils éprouvent une grande joie lors de ces rencontres. Elles reviennent dans leur paroisse et elles vivent des liturgies ordinaires sans saveur parce que ce sont des liturgies de sédentaires. Il va falloir remettre en mouvement ce peuple et lui dire que la légitimité de son rapport à Dieu n’est pas dans l’ordinaire qui est nécessaire mais dans l’extraordinaire de la constitution d’un peuple et d’une assemblée.  À partir de ce moment, la pastorale va permettre des déplacements qui donnent vie. On pourrait même interdire aux gens de rester plus de cinq ou huit ans dans un mouvement afin de leur proposer de chercher ailleurs.

NDC – Revenons en terminant à la vie spirituelle. La prière est-elle fondamentale pour en assurer son développement. ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Certes, la prière est centrale mais j’ajoute tout de suite ce que disait saint François de Sales : il faut prier en fonction de ses états de vie. Je vais en vacances au bord de la mer avec des amis. Je suis chargé de la cuisine et de faire l’animation des enfants. Je me suis rendu compte l’an dernier qu’il était difficile de prier dans ces moments-là. La prière n’est pas une question de temps. Il faut cependant que je prie. Dieu ne va pas me demander comme retraité de prier comme si j’avais quatre enfants dont je devais m’occuper. Il faut que je sois ouvert à la rencontre de l’Autre. Cette rencontre peut durer quinze secondes ou cinq minutes. Il ne tient qu’à moi d’ouvrir la porte de manière régulière.

Les femmes de la Bible

 

 

Lepine LucieLa Bible a traversé les siècles sans laisser beaucoup de place aux femmes. Elles vivent trop souvent dans l'ombre des géants que sont Abraham, Moïse, Josué et les grands prophètes. Pourtant, elles sont là au détour des pages et des épisodes de l'histoire d'Israël. Nous en connaissons quelques-unes mais nous n'approfondissons pas leur vie. On sait qu'elles ont donné naissance à des enfants. D'autres ont bénéficié des grâces de Dieu après avoir été stériles. Deux femmes sont mieux connues : Ève et Marie. La première est associée à la première faute, en plus, elle est associée à tort au rôle de tentatrice. Quant à Marie, la mère de Jésus, elle est la figure de la toute pure.

Lucie Lépine a étudié la question des femmes dans la Bible et elle a découvert des témoins qui peuvent nous inspirer aujourd'hui. Ces femmes sont souvent discrètes mais leurs compatriotes leur ont reconnu un rôle qui a traversé l'histoire. Quelques-unes d'entre elles ont été prophétesses alors que d'autres ont été diaconesses dans les Églises que Paul a fondées tout autour de la Méditerranée. Plusieurs femmes ont posé des gestes remarquables malgré un contexte social qui leur donnait peu de place. Voilà une histoire à découvrir!

Propos recueillis par Jérôme Martineau

NDC- Vous avez donné un titre original à votre petit livre. Pourquoi l'avoir intitulé «Nos soeurs oubliées»?

L. L.- Ces femmes sont en effet trop souvent oubliées. Je vous donne tout de suite un exemple. Quand retrouve-t-on des femmes dans les lectures que nous entendons à la messe sur semaine et le dimanche? Il y a plusieurs textes importants qui mettent des femmes en vedette et ils ne nous sont jamais proposés. Qui de nous sait ce qu'a fait Myriam la soeur de Moïse? On parle rarement d'Esther ni de la prophétesse Déborah. Judith est un peu plus connue. Ces femmes ont été oubliées et pourtant, elles font partie de notre histoire.

Il faut savoir que la Bible a été écrite dans un monde où l'homme jouait le rôle principal. Les exploits des chefs de guerre sont rapportés avec plusieurs détails.

J'ai observé que la Bible nous transmet des histoires qui mettent en valeur des femmes qui vivaient des situations particulières. Je pense à ces sages-femmes égyptiennes qui devaient accoucher les épouses des Hébreux. Elles avaient reçu l'ordre de la part du pharaon de tuer tous les premiers-nés. Elles n'ont pas obéi. Un bon jour, le pharaon a remarqué que les jeunes hébreux étaient toujours aussi nombreux. Il a demandé des explications et les sages-femmes ont répondu en disant que les femmes juives accouchaient rapidement et que tout était terminé lorsqu'elles arrivaient au chevet de la femme qui venait de donner naissance à un enfant. Ces égyptiennes avaient choisi de protéger la vie en désobéissant à pharaon. La vie était plus importante que de suivre un ordre qui venait du roi. Elles s'étaient regroupées afin de trouver une solution à une décision qui leur apparaissait injuste. Nous devrions lire ces textes lors de nos eucharisties. Il est bon de voir des femmes résister à un pouvoir politique et pourtant, les femmes des israélites n'étaient pas de leur peuple.

NDC - Il y a aussi Myriam, la soeur de Moïse. Qu'est-ce qu'elle a fait?

L. L. - Tsipora, la femme de Moïse, était Kushite. Myriam parla contre son frère Moïse à cause de sa femme. Elle sema la discorde. Elle fut frappée de la lèpre et le peuple attendit qu'elle soit réintégrée dans le camp pour continuer sa route. Sans doute devait-elle jouer un rôle important pour que le peuple lui accorde une telle attention malgré le fait qu'elle ait contracté la lèpre. C'est elle qui est qualifiée de prophétesse au chapitre 15, verset 20, du livre de l'Exode. Elle prit en main un tambourin et elle entraîna les femmes du peuple à sa suite afin de célébrer avec grand bruit la libération d'Égypte et le passage de la mer Rouge. Les traditions semblent montrer que la soeur de Moïse a joué un plus grand rôle que celui qu'elle se voit attribué.

NDC - Quelle était la situation de la femme à cette époque?

L. L. - Les femmes occupaient vraiment un rôle de second plan. La Bible dit, à une occasion, qu'il y avait en un endroit 5000 hommes, sans compter les femmes et les enfants. Cette petite phrase révèle la place réservée aux femmes. On ne les comptait pas lorsqu'on établissait le nombre de personnes dans un groupe. On ne pouvait pas commencer une cérémonie dans une synagogue s'il n'y avait pas au moins dix hommes. Cinquante femmes pouvaient déjà être présentes mais on ne pouvait pas procéder avant de compter dix hommes. La jeune fille était la propriété de son père. Une fois mariée, elle devenait la propriété de son mari. En tout, elle devait lui obéir. Elle était moins scolarisée que les hommes.

NDC - La Bible raconte des histoires qui mettent en valeur la résistance de certaines femmes. Qu'en est-il?

L. L. - Le livre d'Esther nous en donne un étonnant témoignage. Assuérus, roi de Perse, règne sur un vaste empire. Il est riche, fier et jouisseur. Il organise un jour un grand banquet. Il invite ses chefs militaires et les gouverneurs. Il veut étaler devant son peuple sa richesse et sa puissance. Personne ne peut résister à ses caprices. Sa femme, la reine, était très belle. Il lui ordonne de venir faire montre de sa beauté à ses convives. Vasthi refuse de se prêter à ce jeu. Le roi est insulté et contrarié. La reine doit obéir aux désirs du roi. Il demande conseil et on lui fait remarquer que la reine a mal agi. De plus, ses conseillers lui suggèrent qu'elle va servir d'exemple aux femmes du royaume et elles vont agir ainsi envers leurs maris. Ainsi, les hommes vont perdre le contrôle. On retire à Vasthi son titre de reine et le roi congédie sa femme afin que le mari reste maître chez lui.

«D'instinct, Jésus se range aux côtés des femmes, pour les secourir, mais pas seulement.
Leur isolement, leur humilité, la rapidité de leur adhésion, les opposent à la caste honnie des pharisiens. 
Les défendre, c'est aussi attaquer l'adversaire.»

France Quéré, Les femmes de l'Évangile.

NDC - Ensuite, Esther, une femme juive, va devenir la femme de ce roi à cause de sa beauté.

L. L. - Esther va séduire Assuérus parce que sa beauté est grande. Elle va réussir à sauver son peuple car le roi a résolu de les faire disparaître.

L'histoire de Judith repose aussi sur sa beauté. Remplie d'une grande sagesse, elle considère Dieu comme son unique Seigneur. Elle décide de mettre sa fortune, sa beauté et son courage au service de la cause de son peuple menacé par les Assyriens. Holopherne, le général des Assyriens l'invite chez lui pour assouvir sa passion. Il boit jusqu'à s'enivrer et elle en profite pour le tuer. C'est une femme audacieuse qui a su mettre ses habiletés au service de la libération de son peuple.

NDC - La Bible compte de grands prophètes. Quelques femmes ont reçu le titre de prophétesses. Quel a été leur rôle?

L. L. Je pense à Myriam, la soeur de Moïse, et à Houlda que l'on vient consulter. C'était au temps du roi Josias. On vient de découvrir dans le temple le livre de la Loi qui avait été perdu. Le peuple se rend compte qu'il va être puni parce qu'il ne suit plus les prescriptions de la Loi. On se rend consulter la prophétesse Houlda pour savoir ce qu'il faut faire. Elle siégeait sous le palmier et les gens se rendaient la consulter. Cette femme devait avoir une grande crédibilité pour que les grands-prêtres et les ministres du roi se rendent auprès d'elle pour recevoir son avis. Le roi Josias écoute cette femme qui parle au nom du Seigneur et il entreprend de faire appliquer la Loi. Il invite le peuple à observer l'Alliance.

NDC - Est-ce que d'autres femmes de l'Ancien Testament ont retenu votre attention?

L. L. - Je pense à des femmes comme Sarah et Agar. La première a été bénie par Dieu à la suite d'une longue période de stérilité. Elle a pu donner une descendance à Abraham. Les femmes font partie du plan de l'Alliance. Le livre de la Genèse raconte le récit de la création et on voit qu'il y a une égalité entre l'homme et la femme. Il faut savoir que le nom Ève signifie «la vivante». Plusieurs femmes ont été oubliées parce que la Bible a été écrite dans le contexte d'une société patriarcale. Il semble que la Bible contienne 157 noms de femmes.

NDC - Le Nouveau Testament donne un rôle important à Marie parce qu'elle est la mère de Jésus. Qu'en est-il?

L. L. - La tradition chrétienne a souvent présenté cette femme portant une couronne et marchant sur les étoiles. Les évangiles nous en donnent une autre image. Cette femme a dû accompagner son fils de la naissance à sa mort. Cela n'a pas toujours été facile. Ce jeune homme devait avoir du caractère. Il fait une première fugue à l'âge de 12 ans. Elle devait se demander ce qui se passait. Sa foi a été questionnée et elle s'est sans doute posé des questions sur ce que la vie réservait à Jésus. Il parcourait les routes et il était accompagné d'hommes qui n'avaient pas tellement une bonne réputation. C'était des hommes peu instruits. J'essaie de me la représenter avec ses inquiétudes de mère. Elle avait sans doute rêvé d'une autre vie pour Jésus. Elle a fini par comprendre qu'il avait raison d'agir ainsi. C'est de cette manière que je parle de Marie dans les milieux populaires. Cela plait aux femmes qui vivent elles aussi de grands soucis.

Les gens pensent que les héros de l'Ancien et du Nouveau Testament avaient la vie facile. Abraham a sans doute trouvé cela difficile de quitter son pays. La vie n'était pas plus facile pour eux qu'elle ne l'est pour nous. Ils ont vécu leur foi avec les mêmes questionnements que nous rencontrons.

«Les récits de la création, bien que rédigés dans un contexte fortement patriarcal, 

nous révèlent que, hommes et femmes, nous partageons la même nature humaine 

avec les mêmes pouvoirs et les mêmes privilèges.»

NDC - Une théologienne a écrit que Jésus a eu une attitude subversive avec les femmes. Il les a toujours accueillies alors qu'il en était autrement dans la société et dans la religion juive. Qu'en pensez-vous?

L. L. - Il est vrai que les attitudes de Jésus ont été provocantes. Prenons l'exemple de la rencontre avec la Samaritaine. Les coutumes stipulaient qu'on ne pouvait pas parler seul à une femme en public. De plus, cette Samaritaine appartenait à un autre groupe religieux. Elle avait eu 5 maris. Pour Jésus, c'est la personne qui compte avant le respect des lois. Jésus est libre et cette liberté lui a coûté cher. Il a été crucifié.

NDC - Il en est de même avec la femme adultère. Il empêche sa mise à mort.

L. L. - En effet, cette femme était condamnée à mort. Il intervient, et Jésus dans sa conscience n'est pas capable de la condamner. Jésus est le spécialiste pour renverser les situations. Il demande à ses disciples : «Qui est le plus grand?» Il place un enfant au milieu d'eux. L'enfant était la personne la plus méprisée. Jésus montre qu'il défait les modèles et la hiérarchie sociale. C'est le petit qui doit être au centre. Il nous demande de vivre ensemble tout en donnant au plus petit la plus grande attention. Nous sommes encore condamnés lorsque nous disons cela aujourd'hui.

NDC - Est-ce que les femmes jouaient un rôle dans les communautés chrétiennes fondées par saint Paul?

L. L. - Je pense que les femmes jouaient un rôle important dans ces nouvelles communautés. Les célébrations se faisaient à domicile. Les femmes étaient souvent les animatrices de ces communautés. Le mot «diakonos» en grec a été traduit par le mot diacre lorsqu'il s'agit d'un homme et servante lorsqu'il s'agissait d'une femme. Cela change tout le contexte. Cela montre qu'il y avait des femmes diaconesses. On parle de Phoebé. Paul a dû s'adapter à d'autres cultures. J'appelle «la parenthèse dorée» pour les femmes, la période où Jésus a vécu. Jésus a, en ce temps-là, ouvert un bon filon pour les femmes. Il s'intéressait avant tout à la dignité de la personne. Jésus est allé le plus loin qu'il pouvait aller. Jésus a sans doute été plus audacieux que nous pouvons l'être aujourd'hui dans l'Église.

 

 

La fin du monde

Guillebaud Jean ClaudeJean-Claude Guillebaud perçoit la crise actuelle comme une chance pour le christianisme. Éditeur, écrivain et journaliste français, cet ancien correspondant de guerre au journalLe Monde vient de publier, à 64 ans,Comment je suis redevenu chrétien(Albin Michel). Nous l'avons rencontré à l'Institut de pastorale des Dominicains, à Montréal. Interview d'un «catholique converti au christianisme», comme il se décrit lui-même.

Propos recueillis par Michel Dongois


Notre-Dame du Cap : Pourquoi ce livre?

Jean-Claude Guillebaud — Il est né d'une exaspération: j'en ai marre de voir que les chrétiens ont la trouille. Je constate qu'ils ont toujours été intimidés par quelque chose, le marxisme, la psychanalyse, etc. Or, ces deux mouvements ont disparu ou se portent plutôt mal, alors même que le christianisme, lui, est toujours là. Je m'affiche chrétien et j'ai aussi rédigé ce livre pour encourager mes amis chrétiens à sortir du bois.

NDC Est-ce un acte de courage de s'afficher chrétien?

J-C. G— Non, ça demande juste un peu d'audace. Allez dire que vous êtes chrétien à Bagdad ou à Bethléem, parmi les mouvements fondamentalistes islamistes, ça, ça prend du courage. Il y a chez nous une honte généralisée à s'avouer chrétien. Aujourd'hui, chacun peut aller à la TV déclarer qu'il est homosexuel ou autre. On saluera son courage de sortir ainsi de l'ombre; mais présentez-vous comme chrétien et le monde se sentira presque insulté. Pour contourner le problème, il est de bon ton de se direchercheur en théologieousociologue des religions. Ça, ça passe mieux.

NDC  Pourquoi, selon vous?

J.-C. G − Parce que nous, chrétiens, nous avons peur de la dérision. Nous craignons qu'on nous juge dépassés et cette peur me met en colère. Ça m'insulte, parce que j'ai hautement conscience du précieux héritage légué par le christianisme. J'en redécouvre peu à peu toutes les beautés, toutes les richesses.

NDC Vous vous sentez plus chrétien que catholique. Pourquoi?

J.-C. G. — Parce que je suis mal à l'aise avec la version cléricale du catholicisme. Et puis, et surtout, j'ai longtemps été moi-même l'un de ces catholiques un peu endormis. Je suis né dans un milieu moyennement catholique, de ce catholicisme routinier qui aujourd'hui m'exaspère. Ado, je me suis détaché de la foi de mon enfance. Devenu journaliste, je n'avais plus guère d'intérêt pour la chose religieuse.

J'ai vécu le journalisme à fond puis, au milieu des années 1980, j'ai démissionné du journalLe Monde pour devenir directeur littéraire aux Éditions du Seuil, car j'éprouvais le besoin d'arrêter. La planète changeait et pour mieux comprendre cette rapide évolution, j'avais besoin d'un temps de réflexion. À travers l'édition et grâce aux divers auteurs rencontrés, j'ai eu le sentiment de refaire des études en somme.

NDC  Aviez-vous rompu avec le christianisme?

J.-C. G — Non, je m'en étais éloigné sans trop m'en apercevoir. Ayant été élevé à l'école laïque et républicaine, je n'avais aucun compte à régler avec l'Église catholique, donc il n'y a pas eu de rupture. Mais là, je vois à nouveau combien la Bible est un livre dangereux, subversif, un livre qui met le feu au monde.

En Occident, où l'on respire sans trop le savoir un oxygène chrétien, on oublie trop facilement nos racines. L'égalité entre les races ou l'égalité homme/femme par exemple nous paraît aller de soi. Or, c'est là une conquête du christianisme. Elle n'existait pas chez les Grecs par exemple. Je vous mets au défi de citer une culture où la femme a atteint un statut aussi enviable qu'en Occident. Il s'agit d'apports qu’on ne remarque même plus, tellement notre société les a intégrés.

Prenez la liberté individuelle, le fait que dans nos sociétés, l'individu est souverain, libre vis-à-vis de sa famille, de sa culture. Cette idée de souveraineté de la personne, on la doit à notre civilisation judéo-chrétienne, elle n'existe pas dans les autres cultures. Alors, ça me fâche de voir que beaucoup retournent contre le christianisme ce qui vient de lui. La plupart des valeurs auxquelles nous sommes attachés dans nos sociétés modernes, y compris la démocratie, nous viennent de la Bible.

NDC La crise actuelle, selon vous, représente une chance pour le christianisme...

J.-C. G— Oui, mais à condition de ne pas espérer un retour à ce qui était avant. Nous vivons une rupture historique. Nous traversons l'un de ces rares et grands basculements de l'histoire de l'humanité comme il n'y en a eu que quelques-uns depuis 2000 ans: la fin de l'empire romain, la Renaissance - la fin de la chrétienté médiévale -, le Siècle des lumières, la révolution industrielle, la révolution technologique.

Notre époque vit une mutation de cette envergure, où tout est à l'envers. Le vieux monde où l'on a été élevé, où l'on a appris à lire, à écrire et à être amoureux, ce vieux monde-là disparaît sous nos yeux. Un nouveau émerge de peine et de misère. Nous vivons des temps apocalyptiques.

Le mot apocalypse veut dire au sens littéralrévélation, non dans le sens souvent convenu - et erroné d'ailleurs - de catastrophe. Ce mot évoque le dévoilement d'un nouveau monde qui se révèle, un nouveau monde où le christianisme a des choses neuves à dire.

NDC Quel rôle devraient, selon vous, y jouer les chrétiens?

J.-C. G. — Celui des guetteurs sur les remparts. Les chrétiens ne sont pas inutiles, à eux de redevenir ces veilleurs du nouveau monde qui surgit. Il est révolu, le temps des bondieuseries et du catéchisme pré mâché. Désormais, plus question de répéter ou de réciter; il y a le message évangélique à faire vivre, à dire aux hommes d'aujourd'hui.

NDC Que peuvent faire les chrétiens face à «la grande inquiétude» de ce siècle que vous évoquez dans vos pages?

J.-C. G. — Prendre à la lettre la phrase de Jean-Paul II au tout début de son pontificat: «N'ayez pas peur!» Quel coup de génie, cette exhortation! Les chrétiens me semblent porteurs de l'espérance, si précieuse pour tous les hommes d'aujourd'hui; ils vivent en eux cette opiniâtreté d'espérer.          La crise de notre temps peut permettre de retrouver la vigueur du message évangélique. Cette redécouverte va de pair avec le souci de refondation du monde, mais en intégrant cette fois les valeurs de liberté individuelle et les acquis des diverses révolutions, etc.

NDC  Vous n'êtes pas tendre avec ceux que vous appelez «les chrétiens habitués»...

Sans doute parce que j'ai été moi-même un catholique habitué. Quand je relis l'histoire, je m'aperçois que les premiers chrétiens étaient des gauchistes, des révolutionnaires. Ils s'opposaient aux combats de gladiateurs, refusaient la guerre, critiquaient l'idolâtrie, les sacrifices sur les autels faits à l'empereur. Ils étaient pour la mixité, car les premières communautés mélangeaient hommes et femmes. Leurs idées allaient à l'encontre de l'ordre social d'alors. Précurseurs d'un monde nouveau, ils ont représenté alors une force de progrès, de contestation, de générosité. C'est ça que nous, chrétiens, devrions apporter à notre temps.

Comment je suis redevenu chrétien

Jean-Claude Guillebaud décrit dans ce livre le cheminement qu’il a parcouru au cours des dernières années. Journaliste pendant 20 ans au journal Le Monde, Jean-Claude Guillebaud est aujourd’hui directeur littéraire au Éditions du Seuil.  Il raconte dans ce livre comment il a été mis en contact avec la pensée judéo-chrétienne et comment cette pensée a pris de plus en plus de place dans ses réflexions jusqu’à ce qu’il soit bousculé dans ses « préjugés agnostiques ». Le cheminement de Jean-Claude Guillebaud  est une invitation à entrer dans la modernité de la foi.

Jean-Claude Guillebaud, Comment je suis redevenu chrétien, Éditions Albin Michel 2007, 183 pages. 

NDC Pouvez-vous donner un exemple de ce que vous nommez «la force de subversion» de l'Évangile?

J.-C.G— Les évêques de France par exemple viennent de protester contre le projet du gouvernement d'utiliser les tests ADN pour contrôler l'immigration. Ce sont eux qui ont alerté l'opinion, au nom même de la dignité humaine. On ne peut pastaguer les gens comme des bestiaux quand même! Si, à la faveur de la crise, les chrétiens redeviennent aussi actifs, tant mieux.

N.D.C.  Dites-vous ça pour vous remonter le moral?

J.-C. G. — Non, voyez ce qui se passe en Russie par exemple. Après 75 ans de persécution antireligieuse, il ne restait dans ce pays, à la chute du communisme en 1989, que huit monastères actifs. Aujourd'hui, on en compte 450. Presque toutes les églises étaient, depuis les années 1920, transformées en granges ou en étables. Aujourd'hui, on en a restauré et consacré des milliers et les fidèles sont au rendez-vous.

NDC L'Église institution est malade. Ça vous inquiète?

J.-C. G. — Oui, ça m'inquiète de la voir aussi gravement malade. Peut-être même va-t-elle disparaître en Occident, mais peut-être aussi sommes-nous pessimistes de manière abusive. Je suis critique envers l'institution, mais j'éprouve aussi pour elle une grande tendresse, comme envers ma famille. Au nom de quoi d'ailleurs devrais-je exiger que l'Église soit parfaite? Si on la critique dans ses errements, aimons-la dans ses bons coups. Nous avons besoin de l'institution, mais il faut apprendre à résister à son autorité.

À toutes les époques, elle a été capable de sécréter des gens qui la critiquaient de l'intérieur. Le christianisme a toujours marché sur ces deux jambes: l'institution et la critique de l'institution. Prenez saint François d'Assise, Thérèse d'Avila, saint Jean de la Croix ou d'autres; certains ont failli être rejetés par l'Église qui, par la suite, en a canonisé plusieurs!

NDC Mais l'Église institution ne s'est-elle pas parfois mise dans le mauvais camp?

J.-C. G. — Oui, car il était pratique de l'utiliser pour maintenir l'ordre dans la société. Quand je vois des évêques bénir Pinochet ou Franco, je me révolte. Je ne suis surtout pas nostalgique de ce temps-là, du temps aussi où les catholiques faisaient la morale. L'Église, c'est ma famille. Alors, comme chrétien, je me réserve le droit de la critiquer, je ne suis pas juste un béni oui-oui. Avoir la foi ne m'oblige pas à mettre mon intelligence dans ma poche.

Mais aujourd'hui, je me sens comme le fils prodigue qui revient chez lui. J'étais déjà dans la famille chrétienne, mais je ne le savais plus et j'avais oublié que la famille m'aimait encore. Là, je rentre à la maison consciemment. Quand je suis invité dans les milieux chrétiens, et même juifs, car les juifs sont mes cousins, je ressens ce sentiment très vif d'être de la famille.

 

« La foi chrétienne n'est-elle pas d'abord et avant tout une relation, 
et la plus personnelle qui soit. »

NDC Vous relisez la Bible. Quelle phrase vous questionne le plus?

J.-C. G — Par exemple, la dernière parole du Christ sur la croix « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » Il se plaint, alors même que c'est le Père qui l'a envoyé et que lui-même était volontaire. Là, je ne comprends plus.

En fait, cette phrase définit l'incarnation. Pour que Dieu soit homme parmi les hommes, il a fallu qu'il connaisse à fond la souffrance de la condition humaine, l'exil, la solitude. Jésus-Christ assume pleinement le sentiment d'abandon que peuvent éprouver les hommes.

NDC  Le mot de la fin…

J.-C. G. — Je le laisse à René Girard, le philosophe. Il disait : « Trois ou quatre générations de chrétiens dans les catacombes, disait-il, ça ne ferait peut-être pas de mal au christianisme. » Je crois aussi, avec Alexandre Men, ce prêtre orthodoxe russe assassiné en 1990, que l'histoire du christianisme ne fait que commencer.

 

La Parole de Dieu dans la vie de l'Église

 

St Gelais RaymondLe XIIe Synode ordinaire des évêques s’est déroulé à Rome du 5 au 26 octobre 2008 sous le thème La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église. Mgr Raymond St-Gelais, évêque du diocèse de Nicolet, a fait partie de la délégation des évêques canadiens qui a participé au synode. De retour du synode, Mgr St-Gelais a adressé à ses diocésains une lettre pastorale dans laquelle il invite ses frères et sœurs dans le Christ à accueillir la Parole de Dieu comme une parole vivante qui transforme la vie. Il partage avec nous sa réflexion à la suite du synode. 

NDC – Vous avez écrit dans votre lettre pastorale que vous revenez du synode riche d’une nouvelle expérience d’Église. En quoi consiste cette expérience ?

Mgr Raymond St-Gelais – Cette expérience a été très riche pour moi. J’y ai vécu une expérience de collégialité épiscopale. Nous étions 250 évêques en provenance de partout à travers le monde. Nous étions réunis autour du pape qui a assisté à la plupart de nos délibérations. J’ai remarqué qu’il écoutait chacune des interventions avec attention. Il prenait la peine de souligner au crayon dans le texte les éléments qu’il jugeait sans doute importants. Je crois que la tenue d’un synode est un événement important dans la vie de l’Église. Il permet au pape d’entendre l’avis des évêques. Il faut savoir que les synodes se tiennent dans le prolongement du mouvement qui a été amorcé au concile Vatican II. Le pape Paul VI a établi les synodes de manière à favoriser la participation des évêques à la vie de l’Église.

NDC – Est-ce qu’il  a des expériences racontées par des évêques qui vous ont impressionné?

R. St-Gelais – Plusieurs évêques ont meublé leurs interventions de témoignages qui laissaient voir que la Parole de Dieu n’est pas enchaînée à une culture. Elle est bien vivante partout où elle est annoncée. Elle s’incarne de différentes manières mais elle est partout porteuse de vie. J’ai été impressionné d’entendre le témoignage d’évêques qui ont vécu sous le régime communiste. J’ai entendu un évêque en provenance de la Lettonie raconter que les autorités communistes voulaient que l’on foule la Bible aux pieds. Ceux qui ne le faisaient pas allaient en Sibérie. L’évêque qui l’avait ordonné avait passé dix ans dans les camps sibériens. Aujourd’hui, la situation des catholiques en Irak et en Iran est difficile. Ils sont même persécutés. Un évêque d’Irak nous racontait que pour eux la Parole de Dieu est une source de réconfort. Il en va de même au Vietnam.

Un évêque mexicain nous a raconté que des autochtones en apprenant qu’il venait au synode lui ont demandé qu’il dise aux autres évêques que pour eux la Parole de Dieu  est l’élément qui leur permet de se tenir debout. J’ai découvert qu’en divers pays de la planète la Parole de Dieu est source de courage dans les moments difficiles.

D’un autre côté nous avons été touchés par le mystère de la Parole parce que nous nous sommes écoutés les uns les autres. Nous avons pu approcher le mystère de la Parole dans une attitude de foi et de respect tout au long du synode. L’écoute des présentations des autres évêques a été pour moi une expérience enrichissante et stimulante. Je ne voulais pas manquer cela. J’écrivais chaque soir dans un journal personnel. J’y résumais les interventions de la journée. J’avais à cœur d’écrire à mon retour une lettre pastorale que je destinais aux diocésains.

NDC – Le thème qui a été choisi : La parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église  était-il important pour l’époque que nous vivons?

R. St-Gelais – Je crois que ce thème nous a permis de resituer l’Église comme le fruit de la Parole de Dieu. L’Église est née de la Parole et elle retrouve son identité dans la Parole. C’est aussi cette Parole qui l’envoie en mission. Je pense que ce synode a aussi été l’occasion de faire le point sur les suites d’un des documents les plus importants du concile soit la constitution Dei Verbum consacrée à la Parole de Dieu. Le concile Vatican II a donné par ce document un élan à la place que doit occuper la Parole de Dieu dans la vie de l’Église. Le pape Pie XII avait amorcé le renouveau biblique mais il faut reconnaître que les catholiques ont été réticents face à la Bible que l’on a longtemps considérée comme le livre des protestants.

Dans le message final du synode, les Pères du synode ont proposé quatre images pour parler du cheminement de la parole. La Parole de Dieu est d’abord une voix. Elle est présente avant la création du monde. Elle a présidé à la création. Cette parole devient une alliance avec un peuple. Cette parole revêt plus tard un visage, celui de Jésus Christ. Le Christ est « le Verbe qui est avec Dieu et qui est Dieu ». Finalement, la Parole de Dieu a une maison dans laquelle elle est annoncée  et cette maison est l’Église. Cette Parole est devenue missionnaire.

Le synode a enseigné que la Parole n’est pas d’abord un livre. Le christianisme n’est pas une religion du livre bien que l’on retrouve la Parole de Dieu dans la Bible. Le christianisme est plutôt la religion de la Parole.  La Bible est le lieu où nous retrouvons cette Parole. Ce livre a été écrit il y a plus de 2000 ans mais Dieu entre encore aujourd’hui en dialogue avec l’humanité. Son Esprit est à l’œuvre. Cette Parole est toujours actuelle. Cette dimension est importante. La Parole vient de Dieu et nous sommes invités à nous mettre à son écoute. De plus, elle appelle une réponse. Nous ne pouvons pas être seulement des commentateurs de la Parole. La Parole de Dieu nous interpelle et elle nous permet de créer un lien durable avec lui.

« Les Pères du synode ont fréquemment abordé le thème de l’homélie. Et tout en reconnaissant les énormes progrès réalisés depuis Vatican II, certains ont déploré un certain engourdissement de la parole : beaucoup d’homélies ne tiennent pas en éveil, n’amènent pas à une rencontre véritable avec le Seigneur. Par ailleurs, quand la Parole est proclamée et actualisée de façon incisive, elle étanche la soif spirituelle des fidèles et leur fournit la nourriture qu’ils attendent. »

Mgr Raymond St-Gelais, extrait de sa lettre pastorale.

NDC – Quel bilan avez-vous tracé du cheminement parcouru depuis l’invitation lancée par le concile à promouvoir la place de la Parole de Dieu dans la pastorale?

R. St-Gelais – Je pense qu’il y a eu un réel effort en vue de redonner une place plus importante à la Parole de Dieu. Il y a eu un renouveau du mouvement biblique. Les études bibliques ont été approfondies. La Bible occupe plus de place dans les études théologiques. Le synode a cependant lancé un nouvel appel en demandant que la pastorale biblique ne soit pas qu’un secteur de la vie de l’Église mais bien que toutes nos activités pastorales soient animées par le souffle de la Parole de Dieu. 

Le diocèse de Nicolet est déjà en train d’emprunter cette voie. Je constate que la Parole de Dieu est devenue un élément dynamisant de la pastorale diocésaine. Elle éclaire nos discernements et nos orientations. Le synode a parlé d’une lecture priante de la Parole.  Nous consacrons aux services diocésains comme dans tout le diocèse plus de temps à prier la Parole lorsque nous tenons des réunions. La Parole devient ainsi un guide et une lumière qui éclaire notre route.

 

Mgr Raymond St-Gelais montre un cadeau qu’il a reçu du pape 
à la suite de sa participation au synode.
Il s’agit d’une bible polyglotte qui renferme le texte des Écritures 
en hébreu, en grec, en latin et en anglais.

Photo : J. Martineau

 

NDC – Vous écrivez dans votre lettre pastorale que la Parole de Dieu doit être le souffle vital de la catéchèse.  Saurons-nous prendre ce virage au moment où nous vivons de grands changements dans l’enseignement de la catéchèse ?

R. St-Gelais –J’ai écrit qu’il faut aller de l’avant et envisager le projet catéchétique enraciné dans la Parole de Dieu car il existe une relation vitale entre Bible et catéchèse. C’est par l’écoute de la Parole que la foi naît et se développe. Déjà saint Paul nous enseignait cela dans ses lettres. Nous vivons une période de transition mais les évêques du Québec ont déjà écrit qu’une catéchèse qui ne part pas de l’Évangile et qui n’aboutit pas à l’Évangile n’est pas une vraie catéchèse. Nous devons donc accentuer la place que nous accordons à la Parole de Dieu. La foi n’est pas uniquement le fruit d’un raisonnement. Elle est l’adhésion à la personne de Jésus Christ qui nous invite à le suivre et à entrer en communion avec lui. Il faut que la Parole de Dieu soit à la base de nos parcours catéchétiques.

NDC – Le synode a réfléchi sur la place qu’occupe l’homélie dans la transmission de la Parole de Dieu. Est-ce qu’il y a une réforme à y apporter?

R. St-Gelais – Il est certain que l’homélie est l’un des lieux principaux où la Parole est annoncée. Pour la plupart des catholiques pratiquants, la liturgie est le seul lieu où ils entendent la Parole de Dieu. J’ai souvent en tête le texte du document Dei Verbum où il est écrit que les prédicateurs comme les catéchètes doivent être d’abord des intimes auditeurs de la Parole de Dieu avant de la proclamer. 

Le synode a insisté pour que la Parole de Dieu soit proclamée avec soin lors des célébrations liturgiques. Que de fois nous entendons des textes de l’Écriture proclamés par des personnes qui ne sont pas conscientes qu’il s’agit d’un texte de la Parole de Dieu. On ne sent pas une certaine vénération pour la Parole. Comment cette parole va-t-elle être accueillie? Il est important d’apporter une attention spéciale à la proclamation de la Parole dans la liturgie. Le pape, dans son homélie d’ouverture, disait que la Parole de Dieu est une lettre d’amour  de Dieu et qu’il  y a un lien unique entre la Parole et l’Eucharistie.

C’est aussi pour cette raison que le synode a réfléchi à l’importance de l’homélie. Les évêques comme les prêtres sont menacés par le risque de l’habitude. Il nous arrive de voir un texte de la Bible et de nous dire que nous le connaissons bien. Ainsi, nous pensons pouvoir le commenter sans difficulté. Je dois me poser une autre question : est-ce que je me suis laissé imprégner par cette Parole pour qu’elle devienne une Parole vivante pour moi et pour la communauté aujourd’hui? J’ai la conviction que la Parole de Dieu que nous proclamons chaque jour à la liturgie est une parole pour aujourd’hui.  Elle éclaire l’aujourd’hui de notre vie. La Parole jaillit du cœur de Dieu et nous devons l’approcher comme nous nous approchons du mystère d’une personne. Nous nous approchons des autres avec respect et confiance. Je me dois d’accueillir cette parole comme venant d’un cœur qui nous aime.

NDC – Le synode a fait des recommandations au pape. Il a entre autres demandé au pape de conférer le ministère de lecteur aux femmes. Pourquoi faire une telle demande?

R. St-Gelais – Je crois que cette proposition va de soi. Le Code de droit canonique dit que le ministère de lecteur est destiné aux futurs prêtres et de ce fait, il est conféré à des hommes. Ce ministère d’ailleurs ne concerne pas seulement la proclamation de la Parole lors de la liturgie. Il englobe aussi tout le travail de proclamation de la Parole fait dans la catéchèse. Il faut aujourd’hui reconnaître que les femmes sont très nombreuses dans l’enseignement de la catéchèse. La recommandation des évêques va dans le sens que les femmes soient reconnues ministre de la Parole. Cette recommandation ne fait que confirmer la pratique actuelle qui a cours dans l’Église. Il est normal de dire que ce ministère n’est pas réservé qu’aux hommes.

NDC- Les évêques québécois ont souvent réfléchi à la crise que vit la religion catholique au Québec. Croyez-vous que la nouvelle évangélisation proposée doit passer par une redécouverte du rôle essentiel de la Parole de Dieu dans la vie de foi?

R. St-Gelais – Tout à fait… Je pense que le passé des Québécois a été très marqué par l’accent que nous avons mis sur les Commandements de Dieu. Je n’ai rien contre cela mais cela nous a amenés à développer davantage un discours moral alors que la foi chrétienne consiste à rencontrer Jésus Christ qui nous invite à lui donner notre adhésion. Le renouveau chrétien va se faire à partir de la Parole de Dieu. Je pense que ce renouveau est déjà commencé. Il ne donnera pleinement des fruits que dans la mesure où notre vie chrétienne s’alimentera encore davantage à la source qu’est la Parole de Dieu. Je me souviens du discours d’un évêque mexicain qui racontait que des autochtones de son pays lui avait dit que la Parole de Dieu leur permettait de se donner un élan face à l’avenir. Je pense que cette Parole peut porter ici les mêmes fruits et motiver notre élan à aller vers les autres et vers les plus pauvres.