Faut-il avoir peur de Dieu?

Gauthier Roger omiLa peur de Dieu n'est pas disparue même si nous vivons au 21e siècle. Qu'est-ce qui cause cette peur qui peut paralyser le cheminement spirituel ? Nous avons posé ces questions au père Roger Gauthier o.m.i. Âgé de 85 ans, ce religieux vient de publier un livre aux Éditions Fides qui a pour titre J'ai fini d'avoir peur de Dieu. Le père Gauthier a occupé différentes fonctions chez les Oblats de Marie Immaculée. Il afait de l'accompagnement spirituel durant de nombreuses années. Il a pu ainsi observer de près des personnes aux prises avec la peur de Dieu.

 

En nous partageant ses réflexions, le père Roger Gauthier nous permet de découvrir un Dieu Père plein d'amour et de miséricorde. Voici les propos tenus par un homme qui reconnaît humblement qu'il recherche encore au fond de son coeur l'image du vrai Dieu. C'est le travail de toute une vie nous a t-il confié en fin d'interview.

 

Roger Gauthier, J'ai fini d'avoir peur de Dieu, Éditions Fides, 2005, 126 pages, 16.95$

 

Propos recueillis par Jérôme Martineau

La peur de Dieu n'est pas disparue même si nous vivons au 21e siècle. Qu'est-ce qui cause cette peur qui peut paralyser le cheminement spirituel ? Nous avons posé ces questions au père Roger Gauthier o.m.i. Âgé de 85 ans, ce religieux vient de publier un livre aux Éditions Fides qui a pour titre J'ai fini d'avoir peur de Dieu. Le père Gauthier a occupé différentes fonctions chez les Oblats de Marie Immaculée. Il afait de l'accompagnement spirituel durant de nombreuses années. Il a pu ainsi observer de près des personnes aux prises avec la peur de Dieu.

En nous partageant ses réflexions, le père Roger Gauthier nous permet de découvrir un Dieu Père plein d'amour et de miséricorde. Voici les propos tenus par un homme qui reconnaît humblement qu'il recherche encore au fond de son coeur l'image du vrai Dieu. C'est le travail de toute une vie nous a t-il confié en fin d'interview.

Roger Gauthier, J'ai fini d'avoir peur de Dieu, Éditions Fides, 2005, 126 pages, 16.95$

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC- Comment vous est venue l'idée d'écrire après 58 ans d'ordination un livre racontant comment vous vous êtes libéré de la peur de Dieu?

R.G. - Je ne fais jamais le projet d'écrire un livre. J'ai eu cette idée un matin alors que je pensais aux personnes que j'ai accompagnées dans leur cheminement spirituel. J'ai pu au fil des années accumuler une grande expérience dans ce domaine. Ce livre a été écrit grâce aux rencontres que j'ai faites. À la fin de la rédaction du volume je pense que j'aurais dû lui donner le titre suivant : «J'ai presque fini d'avoir peur de Dieu.» ait son apparition dans la liturgie et que toutes les décorations en noir sont disparues.

NDC - Il est étonnant d'entendre de la bouche d'un prêtre qu'il a eu longtemps peur de Dieu. Pourquoi avez-vous eu peur ?

R.G. - Je ne pense pas avoir eu peur de Dieu plus que les autres sauf que je crois que nous nous illusionnons en pensant que n'avons pas peur de Dieu. Nous savons tous dans notre tête que Dieu est bon et qu'il nous aime. Cela fait partie de la foi qui nous est transmise. Je constate cependant qu'il en va autrement dans notre coeur profond. C'est là que la peur s'installe. J'ai constaté tout au long de ma longue expérience d'accompagnateur spirituel que nous avons de bonnes raisons d'avoir peur de Dieu.

Dieu est un mystère et on a toujours peur du mystère. Il faut se l'avouer, nous avons peur d'être coincé par un être tout-puissant. Nous voyons d'abord la puissance de Dieu avant toute chose. Nous sommes portés à mettre l'accent sur nos gaffes et nos bêtises. Nous craignons les représailles de Dieu car nous sommes impressionnés par la puissance divine. Souvent cette peur nous habite sans que nous nous en rendions compte.

Diverses expressions populaires viennent illustrer cette peur. Les gens parlent du «gars d'en haut» lorsqu'ils veulent évoquer la présence de Dieu dans leur vie. Pourquoi est-il en haut ? La hauteur que l'on attribue à Dieu indique que nous reconnaissons sa puissance. Plusieurs autres expressions illustrent cette peur secrète que nous entretenons face à Dieu.

«Comme pauvre, je ne puis compter que sur la miséricorde de Dieu qui doit m'aimer gratuitement à cause de mon impuissance à me faire juste moi-même !»

NDC - Notre éducation religieuse a été marquée par la peur de Dieu. Est-ce que cela a été votre cas durant votre enfance ?

R. G. - J'ai été élevé dans un milieu familial où mon père et ma mère n'étaient pas des personnes scrupuleuses. Mon père était un homme qui avait de grandes convictions mais il faisait preuve de souplesse. Il posait des gestes religieux parce qu'il voulait rencontrer Dieu et non pas parce qu'il fallait faire quelque chose pour plaire à Dieu. Il est certain que j'ai subi l'influence du milieu chrétien de l'époque qui était marqué par le jansénisme. D'ailleurs le jansénisme était une petite manifestation car toute l'histoire de l'humanité a été marquée par la peur. Au fond toute la spiritualité a été basée durant plusieurs siècles sur l'obéissance plutôt que sur l'amour. On nous enseignait qu'il fallait obéir à Dieu pour lui prouver qu'on l'aimait alors qu'on aurait dû nous enseigner d'aimer Dieu d'abord pour ensuite découvrir le goût de lui obéir.

NDC - Que retrouve-t-on dans la Bible à ce sujet ?

R. G. - L'Ancien Testament nous montre un Dieu qui surveille tout et qu'il faut amadouer pour pouvoir jouir de ses faveurs. On retrouve tout de même des passages qui laissent voir un Dieu d'amour. Les livres des prophètes Osée et Isaïe vont dans ce sens. Je pense à Abraham à qui Dieu annonce qu'il va lui donner un nouveau pays. Abraham apprend à se fier totalement à lui. J'insiste cependant sur le fait que ce pays lui sera donné. C'est Dieu qui mène. Il est le tout-puissant qui aime son peuple. Le Nouveau Testament présente la personne de Jésus. Ce dernier annonce la toute-puissance de l'amour et non la puissance du pouvoir.

NDC - Quels sont les effets de la peur de Dieu dans le cheminement spirituel d'une personne ?

R. G. - Les personnes qui ont peur de Dieu se sentent coupables. Le sentiment de culpabilité gâche imperceptiblement la vie de ces gens. C'est en constatant leur sentiment de culpabilité que je pouvais dire à des personnes qu'elles avaient peur de Dieu même si elles m'affirmaient le contraire. Je constate aujourd'hui que je n'ai pas trouvé de personnes qui ne vivaient pas un certain sentiment de culpabilité.

Cette culpabilité vient fausser la perception de Dieu. Les gens sont préoccupés par le fait qu'ils ont manqué leur coup au lieu de se reconnaître pauvres devant Dieu. Il y a une grande différence entre se sentir coupable et se sentir pauvre. Il m'arrive souvent de manquer mon coup. Ces bévues sont le fruit de ma pauvreté mais je constate qu'il est plus facile de me sentir coupable que pauvre. En me sentant coupable, je pense que je peux me forcer pour régler la situation moi-même. Mais, si je me reconnais pauvre et démuni, qu'est-ce que je vais faire ?

«Un jour mon regard a changé. Sachant que Dieu est infiniment heureux 
et qu'il désire partager son bonheur avec toute l'humanité, je me suis dit 
que les Béatitudes devaient être une offre de bonheur 
et non l'énumération des exigences d'un maître.»

NDC - Qu'est-ce que cela change dans la relation à Dieu que de se reconnaître pauvre devant lui?

R. G. - Se reconnaître pauvre est la base du lien qui nous unit à Dieu. Jésus nous a annoncé qu'il était venu pour les pauvres. Qu'est-ce qui va m'arriver si je fais une gaffe alors que je me considère pauvre ? Je vais alors reconnaître en Dieu celui qui m'offre une chance de plus d'être sauvé. Jésus est venu sur terre pour cela. La faute commise et reconnue peut nous faire grandir. La découverte de ma pauvreté est plus importante que ma culpabilité.

NDC - Comment en êtes-vous arrivé à découvrir cela dans votre vie ?

R. G. - Un événement est arrivé alors que j'avais 10 ans. J'ai frappé avec violence la tête d'un garçon qui se moquait de mon neveu. J'ai pris conscience par la suite que j'aurais pu le tuer. Je me suis senti coupable car je pensais que Dieu allait me punir. J'ai décidé de faire attention afin de ne plus me choquer. Plus tard, durant mon séminaire, j'ai de nouveau piqué une grande colère. Je me suis dit que j'étais aussi bête qu'auparavant. Cela faisait 10 ans que j'essayais de ne plus me choquer et cela n'avait pas réussi à me changer. J'ai été obligé de m'en remettre à Dieu comme à celui qui pouvait me donner de me débarrasser de ce trait de caractère. J'ai reconnu ma pauvreté. Cela a été pour moi un changement radical que d'accepter cette dimension dans ma vie et de regarder ce qui vient de Dieu comme un don gratuit.

NDC - Avez-vous déjà vu des personnes qui avaient peur de Dieu pouvoir vraiment transformer leur vision de Dieu et reconnaître leur pauvreté ?

R. G. - J'ai en effet rencontré beaucoup de personnes qui avaient peur de Dieu. J'essayais de leur faire accepter leur pauvreté afin de les libérer du sentiment de crainte de Dieu et cela en acceptant leur pauvreté. Les personnes découvrent alors que Dieu les aime car il nous a dit qu'il est venu pour les pauvres. J'ai connu une personne qui était obsédée par la culpabilité. Elle a même été hospitalisée tellement cette peur était envahissante. C'était par ailleurs une femme capable de diriger des affaires importantes. Un jour, je lui ai enseigné ce qui suit alors qu'elle se demandait si elle était coupable. Je lui ai demandé de dire cette petite prière : «Seigneur, je n'ai pas assez de jugement pour savoir si je suis coupable. Aime-moi comme cela.»

J'avais vu cette femme alors qu'elle avait environ 60 ans. Elle est décédée alors qu'elle dépassait 80 ans. Elle n'a plus été incommodée par l'angoisse liée à la culpabilité. Elle m'a écrit un jour qu'elle n'avait pas plus de jugement qu'auparavant mais que cela allait bien.

NDC - Ne dit-on pas que la crainte est le début de la sagesse. Est-ce vrai ?

R. G. - C'est vrai mais il faut savoir de quelle crainte il s'agit. La crainte n'est pas la même chose que la peur. Je peux dire à quelqu'un que je crains de lui faire de la peine. Ce n'est pas la même chose que de dire : «J'ai peur de te faire de la peine.» On peut craindre de faire de la peine à quelqu'un parce qu'on l'aime. Par contre on a peur de faire de la peine à une personne parce qu'on craint les réprimandes. Une mère peut enseigner à son enfant la crainte du poêle parce qu'elle l'aime et qu'elle ne veut pas qu'il se brûle. Par contre, elle peut aussi lui inculquer la peur du poêle alors l'enfant va respecter le désir de la mère parce qu'il a peur de la punition.

Dieu nous enseigne la crainte parce qu'il nous aime. Il ne veut pas nous voir sombrer dans le mal parce qu'il éprouve un grand amour pour nous. Ce n'est pas lui qui invente les punitions. C'est moi qui me les donne lorsque je me mets dans le pétrin. Certaines pages de la Bible semblent nous montrer un Dieu sévère. Cette sévérité ne vise pas à nous faire peur mais à nous montrer combien il tient à nous.

NDC - Pourquoi à votre avis utilise-t-on encore la peur dans des groupes religieux ?

R. G. - Pour beaucoup de personnes la peur est plus efficace que l'amour. À court terme, la peur obtient plus de résultats pour susciter l'adhésion. À long terme, elle n'est jamais efficace. On ne peut pas renouveler la peur indéfiniment. Je peux empêcher une personne de sortir en utilisant la peur. Cela ne durera pas. D'un autre côté, je peux l'avertir par amour en lui montrant les dangers qui la guettent. Alors, elle peut se dire en toute liberté qu'elle a été avertie parce qu'elle est aimée.

NDC - Vous insistez aussi sur l'accueil de Jésus serviteur. En quoi cela consiste-t-il ?

R. G. - En me reconnaissant pauvre, je reconnais que quelqu'un s'occupe de moi. C'est pour remplir cette mission que Jésus s'est incarné. Il a indiqué clairement qu'il était venu pour servir ses amis lors du lavement des pieds. C'est à ce moment que l'apôtre Pierre a voulu refuser ce geste. Il a incarné la réaction que tout le monde aurait eue. Jésus a insisté en disant que s'il n'acceptait pas ce geste, Pierre n'aurait plus eu affaire avec lui. Ainsi donc, refuser d'accueillir Jésus comme mon serviteur me coupe de lui : ce mystère est une partie essentielle de sa relation avec moi.

NDC - Est-ce qu'il vous arrive que le sentiment de peur se manifeste encore?

R. G. - Je pense que ce n'est pas terminé. Le mouvement de peur peut revenir lors de certaines occasions. Il est important d'accepter de vivre avec sa peur et de la reconnaître lorsqu'elle se manifeste. Peu à peu, j'ai compris que, pour chaque personne, c'est comme pour l'humanité : la vraie image de Dieu prend toute la vie pour passer de la tête au coeur. Dieu nous crée sans cesse et il faut se voir comme des êtres en construction car c'est ainsi qu'il nous aime. Il ne regarde pas à quel point est rendu le projet, mais dans quelle direction il se développe. Voilà pourquoi il a refusé de condamner la femme adultère sur la base d'une loi, comme le voulaient les pharisiens, mais il a regardé son désir de redressement et il l'a aimée.

À mesure que le Dieu de Jésus passe de ma tête à mon coeur, je vois un univers nouveau : le monde n'est plus en train de périr, mais en train d'être sauvé par l'envoyé du Père qui a su le rejoindre, au coeur de ses misères, dans son besoin d'amour.