La recherche spirituelle aujourd'hui

Jacques ArenesJacques Arènes est psychologue et psychanalyste. Il poursuit depuis de nombreuses années une réflexion sur le sens de la recherche spirituelle dans notre monde. Auteur d'une importante étude qui a pour titre La quête spirituelle hier et aujourd'hui publiée aux Éditions du Cerf, Jacques Arènes constate que la recherche de sens est au cœur de la vie contemporaine.

NDC – Vos recherches vous ont permis de constater que les gens sont maintenant plus préoccupés par la condition de blessé que par la culpabilité. Quel est le sens de ce passage ?

Jacques Arènes – Je crois qu'aujourd'hui nous avons une plus grande sensibilité à la blessure. Je pense ici à la blessure psychique, à la vulnérabilité psychologique de l'être humain. Cette vulnérabilité est quelque chose de juste. Je me souviens d'un vieux jésuite qui disait que les pécheurs ne sont plus malades. Les gens ont maintenant du mal à assumer d'une certaine manière la responsabilité de la faute. Je l'observe lorsque les personnes me parlent de leur questionnement. Ils ont tendance à se prendre pour des victimes et à considérer que c'est leur entourage ou la société qui sont responsables des maux dont ils souffrent. Ils ne se sentent pas responsables de ce qui leur arrive. La culpabilité, qui était auparavant très présente, l'est aujourd'hui beaucoup moins. Il y a encore des gens qui se sentent coupables mais, ils se sentent plutôt coupables de ce qu'ils sont. Ils se voient coupables d'exister, de ne pas être à la hauteur des attentes fixées et de ne pas vivre une vie assez parfaite. Beaucoup de personnes pensent maintenant que la culpabilité n'est pas une bonne chose. Le fait de se sentir victime recèle le danger d'être passif. On n'a pas tellement le désir de prendre sa vie en main si on se sent victime.

NDC – Vous écrivez dans votre livre que les gens font souvent une recherche spirituelle en vivant une souffrance. Pourquoi en est-il ainsi ?

J. A. – Je pense en effet que c'est un aspect dont il faut tenir compte même si cela n'est pas un phénomène nouveau. Il n'y a plus en Occident une grille de lecture de la souffrance. Nous ne retrouvons plus d'outils pour la comprendre et la vivre. On imagine seulement que la souffrance doit être diminuée. Nous avons maintenant beaucoup d'outils pour diminuer la douleur et faire qu'ainsi la souffrance soit moins importante. De tout temps les religions ont eu à voir avec la souffrance. Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse, disait que les religions cherchent avant tout à répondre à la question de la souffrance. Je crois que de nos jours la souffrance est une énigme plus importante qu'elle l'était. La religion chrétienne avait un discours qui était quelquefois doloriste face à souffrance mais au moins il y avait un discours. Les gens ont maintenant davantage d'attentes face au traitement de la souffrance.

NDC – Qu'est-ce que les gens veulent dire lorsqu'ils vous disent qu'ils font une recherche spirituelle ?

J. A. – Je sens chez eux le désir de vivre un épanouissement personnel. Ils veulent élargir leur conscience tout en se réalisant. J'y décèle aussi une recherche de sens dans leur vie. Cette recherche de sens n'est pas donnée. Il s'agit d'un chemin qui est souvent difficile à parcourir parce que les institutions productrices de sens comme l'Église sont aujourd'hui discréditées. Il y a beaucoup de personnes qui se sentent en conflit avec l'Église. Il y a présentement dans notre société une multiplicité de magistères. Les gens font alors cette recherche de sens par eux-mêmes.

Je suis d'accord avec le philosophe canadien Charles Taylor. Il écrit que les gens sont aujourd'hui bien conscients que le sens de leur vie dépend d'eux-mêmes. Nous vivons dans une société très individualiste. La société ne nous donnera pas le sens à adopter pour notre vie. Nous devons le créer nous-mêmes. Cette recherche se fait maintenant loin des institutions. La liberté personnelle est très affirmée mais les gens se sentent seuls. La méfiance envers les institutions a un coût : le coût de la solitude.

NDC – Pourquoi dites-vous que la dépression est la figure du mal contemporain ?

J. A. – Je ne suis pas le seul à le dire. Le sociologue Alain Ehrenberg a écrit un livre qui a pour titre La fatigue d'être soi. Il dit justement que la dépression est l'une des figures contemporaines de la souffrance. Nous vivons dans une société très individualiste et chacun est amené à porter la flèche de sa vie. Cela devient épuisant de porter seul cette recherche de sens. Par exemple, nous demandons à nos enfants, alors qu'ils sont très jeunes, de bâtir leur projet de vie. Je ne portais pas ces préoccupations au moment où j'avais dix ans. Toutes ces démarches deviennent épuisantes pour la vie psychique.

Les échecs sont plus cuisants. Le sentiment lié à la souffrance est plus grand quand la faute tient à quelque chose qu'on n'a pas pu porter jusqu'au bout, à une vie qu'on n'a pas pu construire. Le sentiment de culpabilité se porte alors vers soi puisque la personne n'a pas pu porter sa vie. J'appelle cela le sentiment de «portance». La culture est maintenant moins portante pour les personnes. Nous devons porter seuls notre vie et l'épuisement se manifeste avec plus d'acuité.

NDC – Notre modèle de performance serait-il un échec ?

J. A. – L'être humain contemporain n'arrive pas à demeurer dans son lieu et dans son temps. Nous sommes tous tendus vers un ailleurs. Cette tension est d'ailleurs présente dans la pensée chrétienne. Nos prédécesseurs habitaient le lieu où ils vivaient. Ils habitaient leur âge. Est-ce qu'on peut laisser nos aînés habiter leur âge ? Est-ce qu'on peut accepter d'être moins performant à l'âge de 60 ans ? Qui sommes-nous ? L'homme blessé nous pose question. Aujourd'hui nous ne pouvons pas parler de la blessure sans penser à trouver une solution. Il y a un débat en France concernant le fait d'offrir des services sexuels à des personnes handicapées qui ne peuvent pas trouver de partenaires. Ce n'est pas cela qui va résoudre la souffrance de ne pas être aimé. Nous retrouvons derrière cette idée le fait qu'il faut trouver une solution à mettre en pratique. Cela est très typique de la société dans laquelle nous vivons.

NDC – Les gens cherchent une vie qui soit bonne. Qu'est-ce que cela veut dire ?

J. A. – Le philosophe canadien Charles Taylor m'a aidé à réfléchir à ce sujet. Il n'y a pas aujourd'hui une conception unifiée de la vie bonne. Les gens recherchent un épanouissement personnel. Il y a aussi les valeurs en lien avec le respect et le fait d'avoir une dignité personnelle. Les personnes recherchent un équilibre dans leur recherche d'être soi et leur désir d'entrer en relation avec une autre personne. Il y a une image qui dit que les humains sont comme des hérissons. En hiver, les hérissons ont froid et ils se rapprochent pour se réchauffer. Du coup, ils doivent s'éloigner les uns des autres car ils se piquent. L'homme contemporain vit ce dilemme. Il éprouve un désir de proximité tout en entretenant un sentiment de peur face à l'autre. J'appelle cela l'effet accordéon. La tension entre l'épanouissement personnel et la relation avec l'autre m'apparaît un élément de la vie bonne pour aujourd'hui.

NDC – Quelle image les gens ont-ils maintenant de Dieu ?

J. A. – Il arrive en thérapie que des personnes me parlent de Dieu. C'est à la personne du Christ que ces personnes font référence. Les gens me parlent peu du Père dans la Trinité. Les personnes ont maintenant une image plus maternelle de Dieu. Le Dieu du jugement a disparu. Je dirais que la figure du père a connu un véritable recul au cours des trente dernières années. Cette révolution a fragilisé les familles. Les familles tournent maintenant autour de la mère. Le rôle des hommes est à la périphérie. Je ne rencontre plus d'adolescent écrasé par leur père. C'est une bonne chose ! Mais, la question de la place du père demeure. Il s'agit d'une réalité très complexe. Les hommes ont du mal à trouver leur place. Ce fait de société à des implications spirituelles.

NDC – Vous êtes croyant et vous lisez les Évangiles. Jésus a guéri des personnes. Est-ce que la foi peut avoir un rôle thérapeutique ?

J. A. – Les Évangiles nous interpellent. On attend effectivement que le renouveau religieux nous apporte quelque chose qui s'exprimerait au niveau de la guérison. Je sens bien que des personnes ont besoin que la religion vienne unifier leur vie car le monde ne leur permet pas de le faire. La philosophe allemande Hannah Arendt parlait de la perte des assises du monde. En effet, les gens ont moins d'assises. C'est pour cette raison qu'ils attendent de la religion qu'elle les guérisse. Leur adhésion à la foi chrétienne les aide à se construire, à s'unifier et même à guérir d'une certaine manière psychologiquement. Cette attente ne se manifestait pas il y a trente ans. De fait, les gens ont besoin de se reconstruire plus qu'avant. Le temps du spirituel est le temps de la transformation. Je pense que d'une certaine manière seul le fait spirituel peut rendre compte de la question de la transformation.