Croire en la bienveillance qui est en Dieu

Basset LyttaEst-il encore possible de nos jours de parler du péché originel? C’est la question à laquelle Lytta Basset a tenté de répondre dans son livre Oser la bienveillance. Elle montre dans cette entrevue les ravages que cette doctrine a causés. Lytta Basset croit que l’Évangile est davantage préoccupé par la qualité des relations entre les humains. 

 

Entrevue de Jérôme Martineau

NDC –  J’ai lu la plupart de vos livres. Vous êtes une théologienne passionnée par l'humanité. Comment avez-vous emprunté cette voie? Lytta Basset – J’avais un jour demandé à celui que j’appelle mon père spirituel pourquoi il était devenu pasteur. Il m’avait répondu que c’était parce que l’être humain le passionnait. C’est dans cette voie que me poussent mes recherches. Je perçois que l’être humain est finalement le porteur de Dieu sur terre. Je constate qu’en m’ouvrant au mystère de l’humain je m’ouvre au mystère de Dieu. 

NDC – Vous venez d’écrire un ouvrage majeur qui a pour titre Oser la bienveillance. Pourquoi avoir mené cette longue recherche sur le péché 
originel? 

L.B. – Je me sentais étouffée par un discours extrêmement négatif sur l’être humain. Ce discours est peut-être moins important ici, mais je constate qu’en Europe les médias ne cessent de parler du fait que l’être humain est méchant, violent et égoïste. Je me suis demandé d’où vient ce discours. Je me suis mise à creuser notre histoire collective et j’ai constaté que ce poids pèse depuis quinze siècles en Occident. Il prend son origine dans la doctrine du péché originel. Celle-ci a façonné une vision très pessimiste de l’être humain. 

NDC – Toute notre culture baigne-t-elle dans cette vision? 

L.B. – Les gens n’ont pas conscience du poids de l’histoire. Il faut revisiter notre histoire. Cela nous sera très utile surtout si on ne se réclame pas du christianisme. Nous devons savoir que nous baignons dans une société qui a été façonnée ainsi durant quinze siècles. Nous ne pouvons pas avoir vécu durant tout ce temps dans une ambiance de traque des fautes personnelles et du péché sans qu’il en reste des traces. Toute notre culture baigne dans la culpabilité. Nous portons presque jusque dans notre bagage cellulaire les traces de ce que nos ancêtres ont vécu. 

NDC – Les médias ne sont-ils pas les premiers à véhiculer cette culture? 

L.B. – Tout à fait! On cherche constamment des coupables. Je suis de culture française et je constate que les gens sont toujours à la recherche des coupables et cela même lorsque des catastrophes naturelles se produisent. C’est la faute à qui? Qui ne nous a pas prévenus? Ils auraient dû savoir… 

NDC – Votre recherche montre que saint Augustin est à l’origine de la doctrine du péché originel. Que s’est-il passé à cette époque? 

L.B. – Saint Augustin a inventé cette doctrine. C’est sous son influence que cette doctrine a été approuvée par l’Église en 418 au concile de Carthage. Il a pesé de tout son poids pour que le dogme soit adopté. Le pape Zosime n’était pas très enthousiaste face à cette nouvelle doctrine. Dix-huit évêques n’étaient pas d’accord. Nous constatons en lisant l’œuvre de saint Augustin que cette décision ne l’a pas apaisé. On ne peut pas dire que c’est quelque chose qui lui a apporté le bonheur. 

NDC – Comment a-t-on défini le péché originel? 

L.B. – La faute d’Adam et Êve racontée au livre de la Genèse aurait été une catastrophe primordiale. C’est à partir de cette faute que le péché originel se serait transmis de génération en génération par pure hérédité. C’est cette idée qui est à la source du fait que l’on croyait que les nouveaux-nés étaient déjà corrompus. Il fallait donc les baptiser au plus vite. Cette manière de penser a donné lieu aux pires des dérapages. On en est arrivé à dire que même l’embryon devait être baptisé au plus vite, car s’il mourait avant de naître, il irait en enfer. Des médecins ont inventé une sonde pour aller baptiser l’enfant dans le ventre de sa mère. On croyait que la faute initiale d’Adam s’était communiquée à l’humanité tout entière, en tous lieux et en tout temps. 

NDC – Saint Augustin avait-il une vision pessimiste de l’humain? 

L.B. – Sa vision était en effet très pessimiste. J’ai rapporté dans mon livre plusieurs textes de lui.  Ceux-ci illustrent le pessimisme qu’il entretenait sur la nature humaine. Les humains, selon lui,  ne vivent que dans la boue. Ils ne pourront s’en libérer qu’en se tournant vers Jésus Christ qui nous sauve de la condamnation éternelle qu’est l’enfer. Je crois que les chrétiens au fil des siècles ont plus retenu l’importance de la boue que les effets de la grâce et de la joie de se sentir proche de Dieu. 

NDC – Le mot péché est devenu aujourd’hui un terme difficile à utiliser. Qu’en pensez-vous? 

L.B. – Je ne peux plus employer ce mot parce qu’il est constamment parasité par la doctrine du péché originel. J’utilise plutôt la manière dont la Bible nous parle de cette réalité. Le sens du mot péché dans la Bible est différent. Il signifie un état de non-relation avec     l’Autre. La rupture et l’enfermement nous coupent de l’Autre avec un grand A et avec un petit a. Les relations que nous entretenons avec les autres indiquent  si nous sommes en lien ou non avec Dieu. Cette réalité est liée à la condition humaine. Il faut le dire, la  condition humaine est une condition souffrante. La souffrance est présente dès notre naissance. C’est elle qui fait que nous nous replions sur nous-mêmes. Plus nous souffrons, plus nous nous replions. C’est à ce moment que l’on coupe la relation avec Dieu et avec les autres. C’est notre pente naturelle.
La Bible nous parle de cette réalité d’une façon beaucoup moins culpabilisante que la manière dont on nous a présenté le péché en Occident. Nous avons tout ramené au péché originel. La Bible, elle,  évoque souvent la réalité de l’absence de relation. Elle en parle en utilisant les symboles de l’aveuglement, de l’enfermement et de l’errance. Le mot péché dans la Bible signifie que nous avons raté la cible et que nous n’avons pas vécu nos relations dans un juste rapport avec les autres. Ces termes ne sont pas culpabilisants. Ils décrivent la condition humaine souffrante. 

NDC – Dans les évangiles nous voyons que Jésus rencontre des personnes qui ont erré. Il ne leur tient pas un discours culpabilisant. Qu’en est-il de son action? 

L.B. – Je peux prendre l’exemple de la femme adultère. À la fin de l’épisode, lorsqu’il la renvoie, Jésus lui dit: « Va, et ne pèche plus ». C’est la phrase que nous trouvons dans les traductions françaises. Le verbe grec que l’on traduit par « pécher » est hamartanô. Il veut dire: « ne manque plus la cible », « ne te trompe plus de chemin ». Jésus dit en effet à cette femme de suivre son chemin de vie, le chemin sur lequel Dieu l’appelle parce que c’est sur ce chemin que sa vie sera féconde. Tu vas te perdre si tu te trompes de chemin. Ce n’est pas culpabilisant de dire cela. A la fin du récit, Jésus dit aux personnes qui l’entouraient: « Que celui qui n’a jamais dévié, celui qui n’a jamais rompu la relation lui lance la première pierre. » Tout être humain a au moins dévié une fois de son chemin durant sa vie. C’est un état de fait. Qui es-tu pour lancer des pierres sur un autre être humain? Nous partageons tous la même condition. 

NDC – Vous réhabilitez l’apôtre Paul en écrivant qu’il n’a pas construit la théologie du péché originel comme souvent nous le pensons? 

L.B. – J’avoue que je n’aimais pas trop l’apôtre Paul. La recherche m’a fait découvrir une dimension méconnue chez lui. François Brune a écrit un livre qui a pour titre Saint Paul, le témoignage mystique. Il montre dans ce livre que saint Paul raconte dans le livre des Actes des apôtres et dans ses lettres des expériences très fortes au plan spirituel. Il faut prendre conscience de l’importance de ces expériences spirituelles sinon on ne comprend rien à son œuvre. C’est sa rencontre avec Jésus Christ qui a transformé sa vie.
On a accusé saint Paul d’être à l’origine de la notion de péché originel à partir de trois lettres grecques de la lettre aux Romains (5, 12-13). C’est très difficile à traduire. Saint Paul essaie de dire que l’humanité s’est trompée de chemin. La venue de Jésus a révélé le plein potentiel de l’être humain. Chacun de nous en se plaçant dans le souffle de Jésus retrouve son chemin. Saint Paul sait de quoi il parle parce qu’il a persécuté les chrétiens. Les spécialistes des écrits de Paul disent qu’on ne peut se baser sur ces versets pour dire qu’il est à l’origine de la doctrine du péché originel. 

NDC – Oser la bienveillance est le titre que vous avez donné à votre livre. Qu’entendez-vous par là ? 

L.B. – Tout être humain désire être accueilli sans condition dans son être profond, être béni et respecté quoi qu’il ait pu faire. L’être humain a besoin de cela. Le Dieu de la Bible nous y pousse. Jésus nous amène dans la voie de l’accueil inconditionnel de la personne même si elle a un comportement répréhensible. En disant cela, je vais à contre-courant de la doctrine qui dit qu’il n’y a rien de bon à attendre de l’être humain. Bien des personnes ont entendu cela de leurs parents depuis leur naissance.

Pourquoi faut-il « oser » la bienveillance? En affirmant cela, vous prenez des risques. Jésus n’a pas cessé de dire que Dieu accueille tout être humain sans condition, quoi qu’il ait pu faire ou subir. Admettons que vous m’avez blessée et que j’ose la bienveillance envers vous. Cela veut dire que je vais rester lucide. Mais je vais essayer de ne pas vous réduire au comportement que vous avez eu. Je prends le risque d’être blessée de nouveau. C’est un risque que j’assume parce que je suis assoiffée de relations humaines. Je crois au potentiel qui est en vous. Il y a des ressources divines qui ont été placées en vous et les choses peuvent évoluer. Il y a beaucoup de gens qui ne veulent pas prendre ce risque. Ils préfèrent diaboliser la personne, l’enfermer dans son comportement. Personnellement, je préfère oser la bienveillance, en restant vigilante. 

Lytta Basset, Oser la bienveillance, Éditions Albin Michel, 2014, 428 pages.