entrevue04L'Abbaye cistercienne de Rougemont

Une option préférentielle pour la jeunesse

 

REPORTAGE par Stéphane Gaudet

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« On ne cherche pas à faire des moines », nous dit le père Jacques, maître des novices, quand on l’interroge sur le ministère qu’exerce l’Abbaye cistercienne Notre-Dame-de-Nazareth auprès des jeunes.



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ette abbaye fondée en 1932 à Rougemont par l’abbaye de Lérins a toujours rassemblé une petite communauté. « On n’a jamais été plus que 18 », raconte le père Jacques. Aujourd’hui, ils sont 17 en incluant les trois postulants externes; la moitié de la communauté est composée d’anciens, pas très âgés (la moyenne d’âge tourne autour de la mi-soixantaine) et l’autre moitié, de jeunes de moins de 40 ans. Le père Jacques est le doyen en ancienneté, mais pas en âge. 

SE SENTIR TRÈS SEUL 

L’abbaye de Rougemont est reconnue pour l’accueil privilégié et les activités qu’elle offre aux jeunes croyants. Ce ministère auprès de la jeunesse date d’une dizaine d’années, après l’élection du père abbé, Dom Raphaël Bouchard. À l’aise avec les jeunes, il était dans son tempérament que l’abbaye fasse quelque chose pour eux, explique le père Jacques. 

« Les jeunes croyants se sentent très seuls. Ils ont peu d’espaces où ils peuvent vivre leur foi. Ils n’osent pas en parler à leurs amis. Et il y a peu de place pour eux dans les paroisses. Nous sommes l’un des rares pôles où il y a quelque chose pour les jeunes. » 

Ces jeunes sont attirés par les moines même s’ils n’aspirent pas à devenir moines eux-mêmes, pour la plupart. Retraites pour adolescents et jeunes adultes, camp d’été chrétien, camp musical, soirées de louange, soirées d’arts, journées de formation chrétienne, possibilité (pour les hommes) de vivre l’expérience monastique quelques jours... L’offre d’activités est foisonnante. Plusieurs de celles-ci sont organisées en partenariat avec d’autres communautés religieuses, car aux dires du maître des novices, la tâche est au-dessus des forces des seuls moines de Rougemont. 

entrevue02LA CHAMBRE HAUTE 

En 2009, l’abbaye a ouvert un espace douillet spécialement aménagé pour les jeunes en recherche, la Chambre Haute. « C’est un sas. La Chambre Haute ne fait ni partie de l’hôtellerie, ni du cloître; elle est entre les deux », précise le frère Isaac, l’un des deux moines novices. La Chambre Haute dispose de quatre chambres et est ouverte aux garçons et aux filles de 16 à 35 ans qui veulent faire le point sur leur vie ou sur leur relation avec Dieu. 

Le frère Charbel, qui vit dans la Chambre Haute, est l’accompagnateur des jeunes qui y séjournent. Avec lui, ils peuvent parler d’absolument tout, sans tabou ni jugement. Il lui faut être très disponible, car ils ont parfois envie de parler à des heures indues! C’est pourquoi, même s’il y a de l’espace pour quatre, la Chambre Haute ne peut accueillir plus de deux jeunes à la fois. 

« La Chambre Haute n’est pas une fabrique de moines. C’est un cheminement humain d’abord et non un cheminement religieux. Je ne donne pas de formation monastique. Si je commençais à parler de théologie ou de doctrines, les jeunes s’en iraient. » Par contre, si un des jeunes se dit tenté par la vie monastique, le frère Charbel l’envoie au maître des novices. « On les informe des heures des messes et des offices. Mais ce n’est pas obligatoire, ils y vont seulement s’ils le veulent. » 

Les jeunes qui séjournent dans la Chambre Haute peuvent s’exprimer par le dessin, la peinture, la sculpture, la musique... Plusieurs guitares ornent d’ailleurs les murs du salon. Frère Charbel conserve dans l’atelier de la Chambre Haute les œuvres faites par les jeunes. On peut y lire les états d’âme de leurs auteurs au moment où ils les ont créées. 

PAS L’UNANIMITÉ 

Les moines ne sont pas tous d’accord avec l’existence de la Chambre Haute. « Les jeunes qui y séjournent se couchent tard, parlent quand ce n’est pas le temps, ne sont pas là quand c’est le temps... » Bref, pour certains, ils dérangent la quiétude monastique, avoue le frère Charbel. Mais devant les fruits du ministère auprès de la jeunesse, les résistances se sont amoindries. « C’est une œuvre d’Église, on ne fait pas ça pour l’abbaye. » 

Le père Jacques explique que les moines ont dû faire preuve de flexibilité pour répondre aux exigences des jeunes. « Par exemple, ils ont exprimé le besoin de pouvoir se parler au déjeuner. C’est une hérésie pour les cisterciens, chez qui le matin est le temps de silence par excellence de la journée. Mais la règle cistercienne a 900 ans, elle a évolué et changé au cours des âges tout en restant fidèle à un noyau de valeurs. » Et donc, les jeunes peuvent se parler en déjeunant! 

Ces jeunes ne sont pour la plupart pas très pratiquants et ne fréquentent pas de paroisse. Ils ont entendu parler de l’abbaye par le bouche à oreille, sur Facebook ou par le Web. 

SUSCITER DES VOCATIONS? 

Existe-t-il un lien entre l’option préférentielle de l’abbaye pour les jeunes et son nombre impressionnant de vocations? Le frère Jean-Gabriel, l’autre novice, a pour sa part séjourné trois ou quatre fois dans la Chambre Haute avant de vouloir essayer la vie monastique. « Tous les jeunes qui passent par la Chambre Haute ne deviennent pas moines, loin de là; mais tous ceux qui aspirent à devenir moines y sont passés un jour », de dire le frère Charbel. 

Si l’on se fie à l’exemple donné par l’abbaye de Rougemont, paradoxalement, c’est quand une communauté religieuse ne cherche pas à recruter qu’elle attire le plus. De quoi inspirer l’Église?