La méditation :
un chemin vers la joie et la paix
Laurence
Freeman est moine bénédictin. Originaire de Londres,
il circule maintenant à travers le monde pour enseigner la
méditation chrétienne. De passage au Québec,
nous l’avons rencontré afin qu’il nous
fasse part de ses réflexions concernant la place de la
méditation dans la vie chrétienne. Laurence Freeman
croit que la pratique de la méditation est essentielle au
pèlerinage spirituel. Il affirme avec conviction que la
prière «est la thérapie fondamentale de la
condition humaine souffrante. La méditation inaugure une
manière d’être totalement nouvelle.
»
Propos recueillis par Jérôme Martineau
NDC - Vous avez parcouru un long chemin avant de devenir moine. Racontez-nous le!
L.
F. - Je suis né à Londres en 1951. J'ai
fréquenté dès l'âge de sept ans une
école dirigée par les bénédictins.
J'ai fait des études à Oxford en
littérature. J'ai travaillé à l'ONU
à New York puis j'ai enseigné. J'ai aussi
oeuvré dans le monde des finances et en journalisme. J'ai
rencontré John Main alors que j'étais à
Washington. Ce moine bénédictin avait
découvert la méditation chrétienne et il me
l'a enseignée. J'avais alors une vingtaine d'années.
J'ai commencé à méditer mais sans grande
discipline.
John Main est revenu à
Londres pour fonder un nouveau type de communauté
laïque ainsi qu'un centre de méditation. J'ai
moi-même été attiré par cette
idée et je me suis joint au groupe. Deux choses se sont
passées durant mon séjour dans cette
communauté. J'ai d'abord découvert un appel pour la
vie monastique après une longue période de lutte
intérieure. L'autre événement est en lien
avec la méditation. Des gens du quartier ont
été interpellés. Ils sont venus frapper
à notre porte pour qu'on leur enseigne la méditation.
Ils nous disaient : «Est-ce qu'il faut se rendre dans un
centre bouddhiste pour apprendre à
méditer?»
NDC - Vous
affirmez avec conviction que la méditation est essentielle au
pèlerinage spirituel. Pourquoi?
L.
F. - L'essence de notre pèlerinage et le point
d'orgue de notre identité personnelle est la rencontre que
nous devons faire avec l'Esprit de Dieu, l'Esprit de Jésus. La
méditation est au coeur de cette rencontre. Il faut savoir que
le coeur est dans la Bible le symbole de
l'intériorité et de la totalité de la
personne humaine. C'est ainsi que la prière est essentielle au
développement de notre vie spirituelle. Il manque quelque
chose de central à notre expérience
chrétienne si nous n'avons pas de relation avec Dieu par la
prière. La prière nous permet de contacter notre
centre vital.
NDC - Vous avec
écrit dans votre livre Jésus, le
maître intérieur que la santé
d'une religion réside dans la qualité de sa
prière. Quel est le sens de ce que vous voulez nous
dire?
L. F. -
L'authenticité de l'individu, de la communauté
chrétienne et de la vie de l'Église consiste dans
l'expérience de la rencontre personnelle avec Dieu. Beaucoup
de gens cherchent maintenant cette voie. Le pape Paul VI disait que les
gens d'aujourd'hui ne cherchent plus des maîtres mais
plutôt des témoins. La méditation est un
chemin, un processus qui permet de vérifier la
vérité de notre foi au coeur même de notre
expérience. La qualité, la santé d'une
religion et même son authenticité dépendent
de la profondeur de l'expérience spirituelle. NDC
- Vous dites aussi que le catholicisme n'a pas été
assez contemplatif. Pourquoi?
L.
F. - Beaucoup de gens me posent cette question : pourquoi
n'avons-nous pas entendu parler auparavant de cette dimension de la
prière? Cette question est pertinente. La tradition de la vie
contemplative a été mise dans la marge de la vie de
l'Église. Elle semblait appartenir aux seuls moines et
moniales. C'était une trahison face à l'appel
lancé par l'Évangile. Il nous invite tous à
découvrir la dimension contemplative de la foi. La
prière est un travail de l'Esprit et diverses situations
historiques ont permis aux catholiques de reprendre contact avec la
sontemplation. Il a fallu la rencontre avec les spiritualités
orientales pour que l'on découvre la soif spirituelle de
l'humain. La crise que traverse l'Église nous permet aussi de
retrouver ns racines spirituelles et cela permet le renouvellement de
la prière contemplative.
NDC -
En quoi les religions orientales ont-elles permis une telle prise de
conscience chez les chrétiens?
L.
F. - Des gourous sont venus s'établir en Occident.
Des adeptes se sont joints à eux. La méditation
transcendantale a connu une expansion. Des personnes d'ici se sont
aperçus que la méditation était une pratique
importante chez les Orientaux. Ils ont aussi compris qu'elle
était accessible à tous. C'est alors que des
individus se sont mis à l'école des
spiritualités orientales. Des chrétiens ont
été stimulés et ils ont commencé
à chercher dans leur tradition l'impact de la
méditation. Le moine bénédictin John Main et
d'autres ont réalisé que la tradition monastique
chrétienne contenait elle aussi un riche patrimoine
lié à la méditation. Ces méthodes
n'étaient pas réservées aux moines et elles
pouvaient être accessibles à tous les
chrétiens.
NDC - Quelle
démarche proposez-vous aux personnes qui viennent vous
entendre parler de méditation?
L.
F. - J'enseigne la méditation chrétienne
basée sur la prière du coeur telle qu'on la retrouve
dans la dixième conférence de Jean Cassien. Cette
méthode remonte au 4e siècle.
Jean Cassien suggère la répétition d'un mot,
d'une formule ou d'une courte phrase sacrée. La
répétition continuelle de cette phrase se
déroule tout au long de la période de
méditation qui dure de 20 à 30 minutes et cela
idéalement deux fois par jour. Cette méthode n'est
pas seulement une technique. Une technique est quelque chose que nous
employons afin d'atteindre un but matériel ou
égoïste. Je préfère parler de
discipline parce que le mot discipline nous met en contact avec notre
identité de disciple. Le disciple est une personne qui
apprend. Le disciple chrétien est quelqu'un qui est en
processus d'apprentissage afin de mieux connaître le Christ et
son Esprit.
La tradition liée à
la répétition d'un mot sacré, d'un mantra,
est largement répandue dans le domaine de la
méditation. Le nuage d'inconnaissance, un
petit livre du 14e siècle qui a connu
un grand rayonnement, enseigne aussi cette méthode de
méditation.
NDC
- Quels sont les principaux obstacles qui empêchent de rester
fidèle à la discipline de la méditation
quotidienne?
L. F. -Les différentes cultures, que ce soit en
Amérique, en Europe et dans les pays du tiers monde, font face
aux problèmes liés à la
société matérialiste et au stress. Le
principal obstacle réside dans notre ego. Notre ego est
aujourd'hui très stimulé par la publicité et
par les médias. Nous sommes continuellement bombardés
de messages et d'images et notre désir est stimulé
artificiellement. Une vision du monde où survit un lien avec
le spirituel et le religieux ne se retrouve maintenant que dans
quelques pays. Pourtant, mes séjours dans différents
pays me permettent de constater que les jeunes sont en recherche. J'ai
pu observer, lors d'un voyage, en Italie que les leaders de
l'Église avaient peur du bouddhisme parce qu'ils pensaient que
les jeunes italiens allaient abandonner le christianisme. Nous avons
des centres de méditation en Italie et ce n'est pas ce que je
vois. Les jeunes n'abandonnent pas le christianisme mais ils cherchent
des expériences spirituelles que souvent l'Église ne
peut pas leur donner.
Un deuxième danger
existe dans la population. On dit souvent que la religion ce n'est pas
«cool». Les gens ne connaissent plus la richesse de
la tradition chrétienne. Nous offrons à Londres dans
notre centre de méditation un nouveau cours qui
s'intéresse à la tradition spirituelle du
christianisme. Nous présentons une fois par semaine une
introduction à un maître spirituel chrétien.
Ce cours est populaire. Nous accueillons des jeunes qui ne vont pas
à l'Église mais qui sont intéressés
à connaître la tradition
chrétienne.
NDC - Mais, la vie spirituelle est toujours une lutte...
L.
F. - Il n'est pas facile de laisser aller notre ego. Il n'est pas
facile de suivre une discipline et cela est encore plus difficile
lorsque nous n'avons pas de chemin à suivre. Nous avons
à Londres un petit groupe de jeunes qui a formé une
communauté basée sur la méditation. Ces
jeunes ont exprimé la nécessité de suivre un
chemin spirituel. Ce chemin leur apporte un support dans leur
démarche. Les jeunes sont maintenant en face de plusieurs
choix, mais ils n'ont pas de liberté intérieure et la
diversité des choix à faire devient un
problème. De plus, le sens que les gens donnent à
leur travail est très faible. C'est pourquoi plusieurs jeunes
vivent une crise existentielle. C'est pour cette raison que nous leur
proposons un chemin, une discipline, et ainsi, la lutte devient plus
facile à vivre si on accepte de suivre un chemin.
NDC
- En quoi la pratique de la méditation peut-elle être
associée à un art de vivre?
L.
F. - Beaucoup de gens sont à la recherche du
bonheur. Le Dalaï Lama a écrit un livre sur l'art du
bonheur et ce livre se vend très bien. Jésus est pour
les chrétiens un maître du bonheur. Il enseigne le
chemin du bonheur dans les Béatitudes. Il
révèle que la vraie nature du bonheur ne
réside pas dans la satisfaction de nos désirs mais
dans la liberté du désir et dans la
réorientation de notre conscience vers l'autre, vers le
bonheur de l'autre. Vous deviendrez rapidement très triste si
vous ne recherchez que votre propre bonheur.
La
pratique de la méditation permet de laisser tomber les
désirs. Jésus nous invite à suivre le chemin
de la vérité et non de nous abandonner à la
recherche de la satisfaction de tous les désirs. Il est
difficile de devenir un disciple. La méditation offre
l'opportunité de contacter en nous ce qu'il y a de plus
profond. De cette manière, nous sommes amenés
à mieux nous connaître. Nous découvrons
notre identité et ainsi nous pouvons entrer dans une relation
nouvelle avec les autres et le monde. La méditation nous
amène sur le chemin de la conversion du coeur. Nous
découvrons que nous avons la capacité de vivre dans
la joie et dans la simplicité. Nous n'avons pas besoin de
posséder quelque chose pour nous sentir heureux. Le bonheur
réside alors dans l'expérience simple d'être
la personne que nous sommes. C'est pourquoi Jésus a tellement
insisté sur les qualités que possède
l'enfant. Seules ces qualités nous permettent d'entrer dans le
Royaume.
NDC - En terminant cette
entrevue, j'aimerais que vous nous parliez des contacts que vous
entretenez avec le bouddhisme et le Dalaï Lama. En quoi ces
contacts sont-ils importants pour vous?
L.
F. - Je participe depuis quelques années au dialogue
interreligieux par le biais de la méditation. Le
Dalaï Lama était un ami de John Main et ils ont
ouvert un dialogue qui est très fructueux.
Le
Dalaï Lama est bouddhiste mais c'est un homme universel. Il
suggère très sincèrement aux Occidentaux de
demeurer dans leur tradition religieuse car il sait que c'est
très difficile de changer de religion et de s'adapter
à de nouvelles traditions. Le grand danger pour les religions
aujourd'hui est de revenir au fondamentalisme. C'est à ce
moment que les conflits risquent de naître. Vatican II a
reconnu dans un document que l'Église ne rejette pas ce qui
est sain et vrai chez les autres religions. C'est pourquoi le dialogue
est nécessaire. Cependant, le dialogue qui cherche la
conversion de l'autre n'est pas vraiment un dialogue. Je crois que le
vrai dialogue entre les personnes issues de différentes
religions peut réellement contribuer au rapprochement
politique lorsqu'il y a des conflits. Je crois que nous pouvons
être les explorateurs d'une nouvelle
humanité.
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